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Shakespeare vs paire de bottes

Shakespeare vs paire de bottes

« Toute la question est de savoir si Shakespeare est supérieur à une paire de bottes, Raphaël, à un bidon de pétrole ! » Dostoïevski dans Les Démons  (p. 509)

Deux positions s’affrontent dès lors qu’il s’agit de parler d’art. D’un côté, les tenants d’un relativisme culturel, de l’autre, les amateurs de hiérarchisation. Dostoïevski appartient à la deuxième catégorie.
Dans Les Démons, le vieux poète Stépane Trophimovitch déclare «  […] que Shakespeare et Raphaël sont au-dessus de l’émancipation des paysans, au-dessus de la nationalité, au-dessus du socialisme, au-dessus de la jeune génération, au-dessus de la chimie, au-dessus presque de l’humanité toute entière, car ils sont déjà le fruit, le vrai fruit de l’humanité, le plus beau fruit peut-être qu’elle puisse jamais donner, car ils réalisent déjà une forme de beauté parfaite, sans laquelle je ne consentirais peut-être pas à vivre… » (p. 510)

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Pour Stépane Trophimovitch, les nouvelles générations ont une définition erronée de ce qu’est le Beau. Les nouveaux intellectuels russes, qu’ils soient nihilistes ou socialistes, se trompent de but. S’ils sont animés par une énergie équivalente à celle des générations passées, ils la dépensent à mauvais escient. En se détournant de l’idée du Beau, ils font courir un grand risque au genre humain. Car « l’humanité peut se passer le cas échéant des Anglais, [qu'] elle peut se passer de l’Allemagne, [qu'] elle ne peut que trop bien se passer des Russes, et du pain de la science, mais [que] seule la beauté lui est indispensable, car sans elle il n’y aurait plus rien à faire sur la terre ! » (p. 510)

Le Beau comme expression de notre humanité

Le Beau est donc le but ultime, la finalité prioritaire, la quête proprement humaine. Le seule moyen de respecter cette exigence est d’identifier correctement le Beau. Pour Stépane Trophimovitch, la seule manière d’exprimer le Beau – et par la même notre humanité – c’est l’art. Ce n’est ni la politique, ni la science, ni la philosophie, c’est l’art et l’art seulement. Dostoïevski semble accorder, à travers les exemples qu’il propose, une priorité à la littérature (Shakespeare) et à la peinture (Raphaël). On peut noter l’absence de la figure du musicien, figure par excellence du génie chez Schopenhauer car seul capable d’exprimer la Volonté.

Pour Stépane Trophimovitch exprimer le Beau, c’est exprimer le Bien. L’art est le seul moyen qu’a l’homme d’accéder à la transcendance, à un degré supérieur de moralité. La critique du nihilisme que déploie Dostoïevski dans Les Démons a pour but de sauver ces deux concepts intimement liés. Car à la destruction des valeurs morales prônée par les tenants de la pensée du néant doit succéder celle des valeurs esthétiques. En perdant la notion du Beau, l’homme perd sa seule porte d’accès au Bien. Pour prévenir la décadence morale, il faut réaffirmer une esthétique adéquate. Or, la position qui consiste à dire que tous les goûts sont dans la nature et que la beauté d’un objet est toujours relative au regard de celui qui observe est insatisfaisante.

Le Beau est dans le sujet mais…

Car, si Kant affirme dans la Critique de la faculté de juger que le Beau n’est pas dans l’objet – c’est-à-dire qu’il ne se définit pas par son adéquation à un certain canon – mais dans le sujet et qu’en cela il est un sentiment, cette subjectivité du Beau n’aboutit pas pour autant à un relativisme absolu. Pour Kant, le sentiment du Beau est communicable universellement. Ce sentiment que suscite l’objet esthétique peut être universellement partagé. Et c’est dans la possibilité de constitution d’une communauté esthétique que réside la solution à l’impasse d’un relativisme lié à cette vision subjective du Beau. C’est une subjectivité qui finalement tend à l’objectivité. Contrairement à l’œuvre de Shakespeare, qui est profondément belle, la paire de bottes – si elle peut éveiller chez quelqu’un un sentiment du Beau (conséquence de la thèse relativiste) – ne permettra pas la formation d’une communauté esthétique. Heureusement.

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L’exemple que donne Dostoïevski est très pertinent et montre les limites de la thèse du relativisme absolu. Si aucun critère n’est véritablement légitime pour juger une œuvre et si toute hiérarchie procède nécessairement d’une forme de fascisme esthétique alors les nihilistes ont raison et Shakespeare n’est pas supérieur à une paire de bottes. Affirmer cela n’aboutit pas nécessairement à un occidentalocentrisme ou à une forme de conservatisme esthétique. Le Beau est universel, c’est-à-dire qu’il existe en tout temps et en tout lieu. Il ne se limite pas à une période historique ou à une partie du monde. Si Shakespeare est beau, les Moaïs de l’Ile de Pâques et les tableaux d’Egon Schiele le sont aussi. En revanche, les œuvres de Jeff Koons et les livres de Christine Angot ne le sont pas. Sont ils supérieurs à la fameuse « paire de bottes » ? Rien n’est moins sûr.

M.

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