L’Anne-Marie de Rebatet : entre semence et lumière

Anne-Marie est idéelle. Femme totale. Finale. Elle est reine, mais d’un univers clos, barré de part en part par deux murs colossaux, deux étendards qui atrophient son horizon, l’obligeant au choix radical. Elle est ce soleil autour duquel gravite non pas des planètes, mais deux étoiles, sombres et incandescentes. Deux masses monstrueuses qui l’attirent, d’une attraction égale et réciproque. Cernée par ce duo chatoyant, Anne-Marie n’en demeure pas moins la plus brillante. Elle éclipse tout en attisant. Elle sera longtemps cet astre merveilleux avant que Régis et Michel ne la poussent à s’éteindre.

rebatetQuand les Deux étendards s’ouvre, Anne-Marie est philosophiquement vierge. Sa chair, elle, a connu la chauve-souris. Sodome en Lesbos majeur. Le lecteur la découvre d’emblée liée au sournois Régis, un blond jésuitique « emberlificoteur » comme aime le dire Rebatet. Emberlificotée, Anne-Marie l’est jusqu’à la moelle. Régis n’a pas attendu pour entamer son travail de sculpteur, d’informateur de matière brute. Ils ont ensemble connu Brouilly, lieu intimement mystique où s’est révélé la perfection de leur amour. Parfait à leurs yeux car désincarné. Cependant, la hideur de ce nom – Brouilly – aurait dû les alerter : rien de beau ne peut sortir d’un rot.

Mais Anne-Marie et Régis ne seraient rien sans Michel. Michel le troisième larron, le plus proche de l’auteur mais en « beaucoup plus intelligent » dixit Lucien. Michel, contrairement à Régis, abhorre l’habit. Il lui préfère la vie, en bon nietzschéen. Dandy sans le sou, grave coquet, Michel n’est pas pour autant homme des surfaces. Il est au contraire d’une belle épaisseur.

Arrive ce qui devait arriver. Dure loi que la nécessité. Michel tombe amoureux de la belle. Il l’aime d’un amour aussi fulgurant qu’aveugle le poussant à renoncer (provisoirement) à ce qu’il est, à savoir l’homme de l’immanence, de la chair, de la Terre. Sur les conseils de Régis et afin de former un trio amoureux idéal mais inégal, Michel s’improvise théologien. Pour clore la ronde, il doit se soumettre. Mais Michel n’est pas de ceux qui plient.

Le conflit est d’ores et déjà amorcé. Entre l’homme de foi tartufesque et le défenseur écorché de l’Ici-bas, la paix n’est pas envisageable. Entre ces deux étendards virilement hissés repose Anne-Marie, lascive et fragile.

L’histoire d’Anne-Marie est celle d’un déchirement, d’une implosion. Impossible de savoir si c’est pas écartèlement ou par compression qu’elle finit par céder. Anne-Marie est une héroïne, au sens mythologique. Elle est capable d’exploit. Elle rend possible l’union entre le Ciel et la Terre. Demi-déesse, elle ferait pâlir Atlas. Quand celui-ci porte la Terre sur ses épaules, elle, préfère embrasser avec grâce les deux sphères. Mais le tragique colle à la vie des héros. Anne-Marie unie tout en séparant, englobe tout en divisant. Elle est la condition de possibilité du trio amoureux mais contient déjà en elle-même les causes de sa désintégration. En unissant, c’est elle qui amène à la friction, qui met en lumière la nécessité de l’affrontement. Anne-Marie souffre cette division au point de sacrifier l’unité de sa substance: son âme aime Régis, son corps Michel. Paradoxalement, l’âme qu’elle aime est laide : vaniteuse et autoritaire. Le corps qu’elle désire bénéficie quant à lui de peu d’attraits : malingre et disgracieux.

0285-0081_frau_mit_schwarzem_haarPrise dans l’étau de ces deux étendards, de ces deux idéologies antagonistes et inconciliables, sa petite âme vierge est défleurée deux fois avec brutalité. D’abord par la douceur feinte de Régis puis par la sulfureuse et amère passion de la Croix (Michel Croz). Mais jamais Rebatet ne verse dans le manichéisme. Régis n’est pas l’humble chrétien qu’il prétend être. Il est gonflé par l’orgueil et constamment séduit par le corps d’Anne-Marie. Figure mensongère par excellence, il est l’anti-Verbe. Michel, quant à lui, n’est pas un mécréant avide de matière méprisant la spiritualité. Pendant la première partie du roman, c’est bien Michel le martyr, celui qui subit, qui souffre en silence. Alors que le futur jésuite jouit, Michel, le nietzschéen, fait son chemin de croix. La dévotion et le sacrifice muet. En ne parlant pas, en ruminant son amour, Michel meurt à moitié, vit entièrement.

Ce que tait le titre du livre, les Deux étendards, c’est l’entre-deux. Il met en valeur l’opposition, mais ne dit rien de sa cause. Anne-Marie, en plus d’être l’élément déclencheur du conflit, ce pour quoi l’on se bat, est un champ de bataille. Lieu sacré, son destin est d’être ravagé, morcelé et finalement annihilé. Anne-Marie parce qu’elle est à la fois Régis et Michel n’est ni l’un ni l’autre. Elle est le symbole même de la tension, elle incarne l’inconciliable. Elle est l’addition du négatif et du positif, son résultat est nul.

L’implosion finale de son être, qui aboutit à un état proche du nihilisme, succède à la destruction en elle-même de deux idéaux hétérogènes. Après avoir renoncée à la transcendance pour Michel, elle renonce à l’immanence pour Régis. Mais il n’y a plus de retour en arrière possible. Entre l’amour et le désir, elle a fini par se perdre. Elle erre à présent dans les limbes.

M.