L’autre visage de Clemenceau : la République contre la révolution

Héros républicain à la gloire inaltérée, Clemenceau fut néanmoins un briseur de grèves opiniâtre et zélé. Les points d’ombre de son parcours ont depuis été attribués à la nécessité prétendument inévitable de garantir la stabilité républicaine dans une France encore menacée par la monarchie, déchirée par la guerre et déséquilibrée par le boulangisme. Pourtant, ces épisodes révèlent l’inavouable nature d’un régime républicain qui semble de moins en moins capable de tenir ses promesses égalitaires, et dont les principes, ancrés dans la Révolution de 1789, dévoilent de plus en plus leur incompatibilité profonde avec les aspirations révolutionnaires des mouvements ouvriers.

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Georges Clemenceau

Georges Clemenceau fut un homme de gauche, au sens sociologique autant que politique du terme. Malgré des origines familiales dans la grande bourgeoisie vendéenne, il connut, dans sa jeunesse, les tribulations typiques de son époque, fréquentant les artistes du quartier latin et collaborant à diverses revues politiques dans lesquelles il défendait des idées qui lui valurent même un séjour de quelques mois en prison. À cette époque, il se lie d’amitié avec différents personnages dont les destins politiques, quoique différents, témoignent d’une réelle envie de changer en profondeur la France de la fin du XIXème siècle : parmi eux, Louis Andrieux, père de Louis Aragon, ou encore Jules Méline, pionnier du protectionnisme agricole.

C’est au cours de la Commune de Paris que Clemenceau commence à se démarquer nettement de l’ambigüité révolutionnaire qui habite la gauche de son temps, en affirmant la priorité de ses engagements républicains sur la nécessité de conquérir le pouvoir pour changer la société. Légaliste avant tout, il refuse de cautionner l’usage de la force dans les deux camps, et renvoie dos à dos les Communards et les Versaillais, préférant œuvrer de manière pragmatique et rapide au retour de l’apaisement dans les rues de la capitale. Contrairement au slogan communard, repris de la révolution de 1792, qui ne reconnaît que de choix entre « l’égalité ou la mort », Clemenceau n’est pas prêt à tout pour faire valoir les droits des ouvriers et ne rougit pas de la lâcheté supposée dont l’accusent ses ennemis. Très rapidement, la Garde Nationale parisienne ne lui fait plus confiance et le destitue du mandat de maire du XVIIIème arrondissement qu’elle lui avait confié quelques mois plus tôt, lors de la mise en place du gouvernement de Défense nationale. Mis en avant face à la menace versaillaise et royaliste en raison de son indéfectible attachement à la République, Clemenceau est désormais mis à l’écart pour avoir davantage défendu celle-ci que la cause ouvrière. Aux élections municipales de mars, il est très largement battu et décide de se mettre en retrait de la vie politique de la Commune, préférant continuer à dialoguer avec les Communards autant qu’avec leurs adversaires, sans se salir les mains, ni sur les barricades, ni à Versailles. Ses tentatives s’avouent infructueuses dans un contexte de méfiance croissante à l’égard des « non-alignés ». Résigné à ne plus devoir jouer de rôle de premier plan à Paris, il quitte finalement la ville et n’y reviendra qu’une fois la Commune achevée. N’ayant pas été Communard et n’ayant pas non plus massacré ces derniers aux côtés des Versaillais, il parvient sans difficulté à s’imposer comme l’homme de la réconciliation dans une ville qui n’aspire désormais plus qu’à l’accalmie et à la reconstruction. Au terme d’une reconquête aussi rapide qu’efficace du pouvoir municipal, il est finalement élu au poste équivalent à celui de Maire de Paris en 1875. Élu député du XVIIIème arrondissement l’année suivante, il démissionne finalement de son mandat municipal pour se consacrer à son activité parlementaire, qui lui conférera une notoriété nationale, et le désignera naturellement comme le chef du mouvement radical.

La suite de ses combats sera marquée par au moins trois thèmes récurrents pour lesquels Clemenceau est encore aujourd’hui admiré. Trois thèmes qui fédèrent autant la mémoire de gauche que celle de droite. On peut pourtant y voir un subtile et habile glissement vers un républicanisme de consensus extrêmement modéré, épuré de toute aspérité idéologique, presque lisse, et qui lui permettra d’incarner de grandes causes tout en asseyant une respectabilité dénuée de toute menace aux yeux de la bourgeoisie, dans l’objectif qui est alors déjà le sien d’accéder à la plus haute fonction de l’État français.

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Communards dans leurs cercueils

Le premier cheval de bataille de Clemenceau concerne l’amnistie des Communards, dont on pourrait noter avec cynisme qu’il a voulu sauver l’honneur après avoir refusé de leur sauver la vie. L’amnistie, si elle concerne évidemment de nombreuses personnes emprisonnées en métropole ou dans les lointaines colonies françaises, est davantage affaire de symbole. Clemenceau s’illustre à plusieurs reprises par des discours enflammés, qui provoquent l’admiration de ses partisans et l’amusement de ses opposants, qui ne le prennent pas au sérieux. Cet engagement lui permet surtout de s’attirer la sympathie d’un certain nombre de personnalités d’extrême-gauche, touchées de voir un parlementaire radical s’intéresser au sort de ceux qu’ils tiennent pour de véritables martyrs. Loin de s’inquiéter de son image d’homme « tout en nerfs », il semble même travailler la radicalisation de ses propos, et passe ainsi pour l’époque, ainsi que pour une grande partie de l’opinion publique d’aujourd’hui, pour l’ennemi des modérés, regroupés à l’époque autour des « opportunistes » et de Léon Gambetta. Qu’il s’agisse là de l’expression d’une de ses convictions profondes ou d’une posture savamment calculée, il est facile de constater que l’amnistie est plus une question de positionnement et de discours qu’un réel combat aux conséquences tangibles. Preuve du caractère inoffensif d’une telle revendication, la République est finalement prête à faire cette concession, et c’est même sur proposition du gouvernement, pourtant dirigé par un proche des « opportunistes » et de Gambetta, que la loi d’amnistie sera enfin votée en 1880.

Le second thème par lequel Clemenceau s’illustre est d’ordre moral. Il concerne l’ensemble des valeurs héritées de la tradition révolutionnaire et dont il exalte à maintes reprises la grandeur dans ses discours. Contre la colonisation décidée par la gauche, il se trouve des alliés de circonstance parmi les députés d’extrême-gauche et de droite. Si leurs motivations sont différentes, c’est lui qui, le premier, portera la charge contre les expéditions militaires en les remettant en cause dans leur fondement même : l’inégalité des races et des cultures. Il s’insurge contre les thèses de Jules Ferry qui défend un droit à l’exportation des « bienfaits de la civilisation », en décelant derrière cette logique « la proclamation de la puissance de la force sur le droit ». Davantage que le fond de cette argumentation, c’est sa forme qui semble confirmer le glissement décisif de Clemenceau vers un légalisme absolu. Puisqu’il refuse d’utiliser la force pour exporter les techniques et savoirs européens vers l’Afrique et l’Asie, rien ne l’autorise à légitimer l’usage de la force par des ouvriers pour prendre possession de leurs usines. Peu importe que la colonisation se soit servie du progrès comme d’une couverture pour préparer le pillage économique des colonies. Clemenceau n’est pas dérangé par le mensonge, dont il a conscience, mais par le principe même de faire valoir la supériorité morale ou technique d’un peuple sur un autre. Il ne veut pas juger de qui est supérieur et inférieur – et donc, de qui est bon ou mauvais. Fatalement, c’est bien le relativisme qui structure sa pensée. Il déclarait déjà, au sujet de l’amnistie des Communards : « À quel signe, à quel critérium, doit-on reconnaître un ennemi de la société ? Le duc de Broglie est un ennemi de la société aux yeux de M. Baudry d’Asson , et moi je tiens M. Baudry d’Asson pour un ennemi de la société. Nous sommes ainsi 36 millions d’ennemis de la société condamnés à vivre dans la même société. » Le voici désormais en train de vanter la puissance du bouddhisme et la profondeur de Confucius pour calmer les ardeurs coloniales de ses compatriotes. Relativiste, il refuse la violence coloniale au motif que la Chine appartient aux Chinois : relativiste, il refusera la violence ouvrière au motif que la bourgeoisie est propriétaire de ses usines.

C’est à la lumière de cette évolution vers un esprit républicain légaliste, formaliste et presque positiviste qu’il faut appréhender la troisième bataille de Clemenceau, dont beaucoup d’historiens ne cherchent pas à démêler les enjeux réels, préférant la mettre sur le compte de l’âge et des responsabilités. Devenu « premier flic de France » selon sa propre expression, il s’attèle à briser avec méthode plusieurs mouvements de grève, au nom du maintien de l’ordre. Impossible d’y voir un pur cynisme froid de la part de celui qui revendique depuis longtemps la limitation du temps de travail, la retraite des vieux travailleurs, la responsabilité patronale dans les accidents du travail, ou encore la liberté syndicale. Clemenceau est bel et bien un homme un homme de gauche, soucieux des évolutions de la France industrielle et des souffrances des ouvriers de plus en plus nombreux. Mais c’est avant tout un Républicain, et s’il défend les ouvriers, il ne le fait que dans la mesure où leur combat ne remet pas en cause les valeurs républicaines. De quoi a-t-il donc peur lorsqu’il réprime dans le sang les grèves de Villeneuve-Saint-Georges et de Vigneux en 1908, allant jusqu’à faire arrêter les leaders de la C.G.T., parmi lesquels Emile Pouget ? Justement de cette force qui commence à naître et à croître dans le creux des injustices sociales auxquelles ni la Révolution de 1789, ni celle de 1848, ni la Commune réprimée ne sont parvenues à mettre un terme. Cette force que Clemenceau et ses contemporains sentent s’agiter à l’approche de la fin du siècle, et qui n’aspire pas à la révolution des urnes, ni même à celle des armes, mais à une révolution bien plus dangereuse pour l’ordre et la République: la grève générale. À la même époque, le syndicaliste Griffhueles déclare : « Suffrage universel, démocratie… sont toutes choses que la société capitaliste a apportées en elle, d’où leurs imperfections et leurs tares ! Seul le refus du travail est du domaine prolétarien. Seule la grève fait surgir quotidiennement l’antagonisme patronal et ouvrier ; seule la grève générale fera surgir la libération définitive, car elle sera pour le salarié le refus de produire pour le parasite […] ». Trop républicain pour aimer la révolution, Clemenceau tente donc de fixer des limites au droit légitime à la remise en cause de la société. Ces limites, ce sont les contours exacts du régime qu’il défend, et dont il pense pouvoir trouver l’essence dans la Révolution de 1789.

Une de la Voix du Peuple au lendemain de la répression de la grève de Villeneuve-Saint-Georges
Une de la Voix du Peuple au lendemain de la répression de la grève de Villeneuve-Saint-Georges

C’est seulement en comprenant ce raisonnement que l’on peut expliquer la célèbre phrase par laquelle il ouvre l’un de ses discours les plus retentissants : « La Révolution est un bloc ». Selon lui, on ne peut aimer l’abolition des privilèges sans aimer la libéralisation de l’économie agricole. On ne peut admirer la proclamation de l’égalité des hommes sans soutenir l’anticléricalisme. Autrement dit, toute tentative de nuancer la réussite de 1789 est nécessairement antirépublicaine. En reconnaissant certains échecs de la Révolution, on menace ses réussites. Voilà donc les marxistes, les anarchistes et les révolutionnaires socialistes prévenus : qu’ils manifestent et qu’ils votent ! Mais qu’ils ne s’attaquent pas au bourgeois derrière la République, car sinon, c’est l’esprit même de la grande Révolution qu’ils trahiront.

Clemenceau fut donc, malgré lui, et en dépit d’un attachement sans doute sincère à la défense de la condition ouvrière, l’instigateur d’une tradition politique qui continue d’être honorée par la gauche républicaine : le chantage à la Révolution. Croyant de bonne foi défendre les lois de la République et ses principes, il ne s’aperçut pas qu’en les élevant au rang de biens sacrés et en les défendant tout en bloc, il était devenu le dupe de la bourgeoisie républicaine. Il a ainsi fait de la révolution libérale de 1789 l’infranchissable rempart contre toute tentative de révolution ouvrière.