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Bel-Ami : le triomphe d’une âme vile

Bel-Ami plonge le lecteur dans le néant resplendissant de la bourgeoisie qui domine et règne par le vide. Si Maupassant nous laisse entrer par les coulisses, donnant à voir le spectacle désolant de la vie de ce désœuvré, homme de peu de foi et de peu de valeur qu’est Bel-Ami, c’est pour mieux faire sentir à quel point l’élite vit dans le paraître. Un récit qui tient de la tragédie : comme son statut et sa fortune, la misère de Bel-Ami ne cesse de grandir.

Guy de Maupassant

Guy de Maupassant

Paraître toujours, chaque fois sous un jour meilleur : modeste Duroy, ce gigolo deviendra baron du Roy de Cantel. On fera semblant d’y croire, ce qui compte c’est seulement d’appuyer par quelques artifices un statut fraîchement acquis. Artifices pompeux, grossiers et ridicules aux yeux de ceux à qui les portes du monde sont fermées, mais qui brillent dans leur milieu naturel, celui d’une bourgeoisie fière et suffisante.

Bel-Ami est un mondain par nécessité, c’est à la fois pour lui le moyen de manger à sa faim, de rencontrer les femmes utiles à sa progression sociale et une façon de tromper à moindre frais sa solitude. C’est par la mondanité que tout arrive, c’est par des dîners et déjeuners en ville que l’on parvient. Comme une épreuve, un rite initiatique qui permet à celui qui se plie à ses exigences de conformisme de trouver la place qu’on daignera lui accorder dans la petite élite ainsi formée. Aucune place ici pour la verticalité, le sens des hiérarchies est aboli, il n’y a pas d’aristocratie mais une simple communauté d’intérêts mouvants, changeants au gré des coucheries et des sentiments adolescents des acteurs principaux. À ce jeu, le plus fort sera le plus mauvais d’entre eux. Le plus vil, le plus sale, le plus lâche.

L’Honneur sacrifié sur l’autel de la considération

Bel-Ami est un damné : si au début de son initiation il se montre encore capable d’éprouver quelques sentiments, sa progression est un cercle vicieux. Une ascension immobile : à chaque nouvelle femme, à chaque nouvelle étape, Bel-Ami se perd davantage. Tout n’est que recommencement, il faut de nouveau séduire, mais avec le poids de l’aventure qui a précédé. Il faut de nouveau trahir, mais avec le poids d’une réputation déjà abîmée par la trahison précédente. S’élever dans la hiérarchie bourgeoise jusqu’à son sommet, c’est sombrer.

Il sacrifie tout pour les honneurs et le regard des autres : son propre confort, ses racines, sa dignité. Il lutte sans cesse pour avoir l’air, jusqu’à n’être plus rien en vérité. Plus rien qu’un pleutre esseulé, médiocre. Vide, plus léger que l’air, il devient la baudruche prête à grimper jusqu’aux cieux du pouvoir.  Les occasions répétées de jouer le rôle qui lui a été attribué lui laissent espérer le moment où, à son tour, il pourra se jouer des autres. Stratégie permanente, l’homme et la femme sont des moyens l’un pour l’autre : on les dira goujat et femme libérée. Alors la solitude règne, car on ne doit jamais révéler son plan, on ne peut rien partager, en vérité. Ce n’est pas l’héroïsme, ce n’est pas la grandeur d’âme, ce n’est pas la sainteté qui permet à celui qui n’était rien de rêver d’un ministère. C’est son seul talent à user des femmes et de ses amis comme d’un tiroir-caisse.

Critique de la vulgarité bourgeoise

Une oeuvre de Toulouse-Lautrec fréquemment assimilée à Bel-Ami

Une œuvre de Toulouse-Lautrec fréquemment assimilée à Bel-Ami

On pourrait faire une lecture un peu différente de Bel-Ami, et voir dans le personnage éponyme un esprit revanchard, mécontent de sa modeste condition, qui aurait à cœur de conquérir et de forcer les portes du monde et d’y prendre les femmes, comme le soldat en pays conquis, leur faisant payer sa haine et sa rancœur. Mais ce n’est pas une œuvre engagée, c’est une description pessimiste. Il s’avère en fait qu’il ne faut rien pour forcer les portes du monde, un peu de bagout d’abord, puis un peu d’argent. Maupassant critique un monde et des pratiques autant, sinon moins, qu’une mentalité.

Bel-Ami, à très juste titre, ne fait pas une critique bête et sauvage de l’argent. L’œuvre décrit un système. Il ne s’agit pas de crier haro sur le baudet capital, sur le baudet finance, sur le baudet mondanité. Il s’agit simplement de mettre en évidence la tristesse et la facilité malsaine avec laquelle on peut gagner à se comporter en voyou dans un monde qui ne connaît pas de fondement plus établi et plus ferme que les honneurs futiles. Individualisme, matérialisme absolu, et hormis cela point de traditions, point de morale non plus, rien pour faire corps et donner un sens profond à tout ce qui constitue cette bourgeoisie. On aurait tort de critiquer l’argent pour critiquer l’argent : sa noblesse ou son absence résident dans la façon dont on s’en sert. On aurait tort de critiquer les banquets, sauf si ceux-ci n’ont d’autre but que de pasticher grossièrement les réceptions à la fois plaisantes et graves où les aristocraties d’Europe décidaient le destin des nations.

Le drame de l’œuvre, c’est qu’à la lire en 2015, on peine à percevoir l’humour de l’auteur tant les réalités qu’il raille nous sont familières et habituelles. La common decency n’étant plus d’actualité, on imagine aisément le Bel-Ami d’aujourd’hui perdu entre une vodka-martini et une fille à peine majeure au fin fond d’un bar à cocktail où il laissera traîner sa dignité et le souvenir de sa journée « difficile », entraînant dans sa chute toutes celles que l’argent qu’il étale obnubilent.

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