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Cinquante nuances de Grey : la transgression pour petite bourgeoise

Ultime secousse du monde castré, le coup de cravache est le dernier palliatif à la loi de la gravité, indépassable lorsque le mâle est confronté à une femelle si peu entreprenante. Mais il y a du grisbi à faire sur le dos des consommateurs de viagra en puissance que nous sommes. Pas question de faire dans le moralisme, simplement de s’étonner du cache-cache enfantin entre bien-pensance et interdit, de l’hypocrisie des transgressions qui ne coûtent rien. Reconfiguration esthétique déroutante.

Fifti shedz off grai. Compliqué de passer à côté ces derniers temps. Il faut dire qu’après enquête, il semble que toute la mollesse moyenne bourgeoise actuelle y soit concentrée : l’argent, la terreur que la femme suscite à n’en plus bander et le besoin de prendre la fessée qu’on n’est plus en droit d’attendre du bon père de famille. Et en guise de personnage central un éphèbe dévirilisé qui n’impressionne guère que par le nombre de chemises sur cintre à sa disposition dans le placard où il semble en outre avoir rangé charisme, burnes et QI. On a perdu les types de la trempe de Ventura, Delon, Belmondo et Gabin qui n’ont pas besoin de jouer les patrons de multi-nationales pour qu’on comprenne bien ce qu’ils ont dans le futal. On a perdu l’élégance de la suggestion au profit du figuratif tiède mais grand public, la poésie de l’interdit et l’incarnation de la virilité tranquille, respectable et respectée. Et toutes les faiblesses se retrouvent dans un seul pseudo-porno autorisé aux plus de 12 ans. La pornographie et tout ce qui prétend plus ou moins en relever, c’est chic, quand c’est pour dames. On fait dans l’ultra-soft pour ne pas non plus choquer la bourgeoise, mais on lui laisse l’illusion de la petite transgression qui ne fait pas de mal. Madame se soumet bien volontiers, mais seulement quand elle l’a décidé : et le féminisme s’est fait cinéma américain pseudo-érotique. Amusant.

L’homme et l’interdit portés disparus

Le Samouraï : pas besoin de cravaches ni de milliards pour être attirant

Le Samouraï : pas besoin de cravache ni de milliards pour être attirant

Le drame c’est qu’on a perdu la qualité des œuvres de Sade, ou de Duras pour les moins exigeants. On a perdu l’aspect transgressif d’aller voir illégalement son film de fesses dans un appartement discret de Pigalle après avoir cherché vingt minutes le type qui chuchote « cinéma cochon » à l’oreille des passants comme dans Le Tueur. Aujourd’hui c’est bien l’inverse, il n’y a que les marginaux qui ne se soumettront pas.

Du moins tant que l’on reste dans le cadre imposé, qu’il serait gros de décrire comme la dictature du fémininement correct. Mais la réalité n’est pas grosse, elle est énorme. Il eût été tellement misogyne et malsain de pondre un film à tendance érotisante pensé pour les hommes et destiné à devenir la marchandise en vogue dont peuvent parler sans crainte tous les magazines dédiés aux masses. Le secret, c’est qu’on s’évite la violence du cœur du sujet en jetant précautionneusement un voile pudique sur toute image un peu rude, mais on s’autorise une transgression lointaine et illusoire de l’interdit porno avec l’approbation de toute la société du festivisme et du mythe de la libération de la femme. La vérité, c’est que la culture de masse ne transgresse jamais rien.

L’homme qui transgresse et l’homme qui norme sont tous deux morts. Vive la femme qui norme, aujourd’hui ouvertement, et qui fait semblant de transgresser. Car l’histoire extraordinaire ici contée n’est rien qu’une triste banalité édulcorée. Le milliardaire apatride qui déniaise la jeune fille-fleur lui jetant suffisamment de poudre aux yeux conceptualisante et la révélation de ses blessures secrètes, vraiment, est un classique bien connu des dernières générations. Divorcés en tête. Messieurs, vous qui êtes jeunes et intelligents, si vous ne voulez plus supporter le diktat de ce genre de films, proposez-donc des romances un peu plus dignes, vous trouverez une noble inspiration chez Bonnie Parker et Clyde Barrow.

Déviance normalisée à moindre frais

12 ans, c'est l'âge requis pour aller voir 50 nuance de Grey

12 ans, c’est l’âge requis pour aller voir Cinquante nuances de Grey

Il faudrait sérieusement s’interroger sur la nouvelle nomenclature des perversions qui font bien, et de celles qui font sale : les délires sado-maso légers (comme le sont nécessairement toutes les activités bourgeoises) sont devenus parfaitement acceptables et acceptés. Au même titre que la rencontre extra-conjugale « pensée par les femmes » vantée sur les panneaux d’affichage. On répondra qu’il s’agit là d’adultes consentants. Mais tous les adultes consentants aussi dérangés puissent-ils être, ne prétendent pas faire de leur déviance la norme vers laquelle tout le monde accourt et qui devient la nouvelle pratique à la mode, perdant ainsi tout son charme. La mode n’étant jamais qu’une déviance qui ne supporte pas sa marginalité, un fascisme. La culture de masse au rabais a gagné sur la moralité normative hier admise. Comme si le relativisme absolu avait dissout l’idée même de perversion.

Est-ce, comme nous l’avons suggéré, un recours à la débauche déviante, salvateur pour une virilité qui n’est plus qu’un concept abstrait, ou une marche vers l’avènement du n’importe quoi ? Pourquoi refuserions-nous, conformément à cette téléologie, de nous poser la question de la chute, dès demain, de tous les interdits auxquels nous faisons encore semblant de nous attacher alors que nous avons renoncé à en condamner tant d’autres depuis le temps où tout cela était malsain, certes, mais assumé ?

Nous voudrions sans cesse faire des concessions, avec le temps. Jouir moins intensément des interdits d’autrefois mais avec la conscience plus légère.

2 plusieurs commentaires

  1. Article un peu craquage, pas vraiment digne de la qualité habituelle de philitt et qui se permet d’exhiber un version mal digérée et plus que borderline (je me retiens de faire appel au point Zemmourin’) de l’anti-modernisme dont se réclame le site. Car là où l’auteur se trompe, c’est que ce film n’est absolument pas le signe d’une victoire morale quelconque de la gent féminine ou encore moins d’un mouvement féministe qui en serait le soi-disant bras armé.
    C’est en revanche une victoire du marché dans sa forme la plus dégénérée. Car ce film est unanimement considéré comme mauvais, y compris par la presse féminine qui devrait soi disant le porter au nues. Et c’est parce que la dimension de la qualité n’a à aucun moment été considérée par les producteurs. Ils se sont ruinés sur la licence, puis, afin de minimiser leur coûts, ont engagés des acteurs et un réalisateur pourris. Sachant que « les gens iront le voir », ils ont fait l’impasse sur l’objectif d’avoir un bon boucher à oreille. En ce sens, on franchit encore une étape par rapport aux films de superhéros à licence qui se multiplient comme les petits pains ces dernières années.
    Quant à la référence à Gabin, Delon ou Ventura pour parler d’un film holywoodien, c’est se foutre un peu de la gueule du monde. Il aurait au moins pu faire un effort. Idem pour les banalités du type « où sont les œuvres de la qualité de Sade, ou Duras pour les moins exigeants » qui confinent à la vraie mauvaise foi. Qu’Hollywood produise de la merde, on a pas attendu 50 machin pour le savoir. Alors faut arrêter de tout mélanger.

    • Monsieur,

      Il s’agit moins dans l’article de critiquer l’œuvre en elle-même que le phénomène qui l’entoure. Il n’y a pas non plus l’idée d’un grand complot de l’ingérence du féminisme dans le cinéma hollywoodien. Mon avis, c’est que ce film est le signe avant tout d’une génération, la mienne, qui ne connaît plus rien de la transgression des interdits, mais qui joue à se faire peur avec ce genre de symboles de l’érotisme contemporain. Exactement comme un rebelle de 2015 irait acheter un disque des BB Brunes…
      Pour ce qui est du marché, nous sommes d’accord. C’est le point de vue que je défends également et c’est pour moi la raison pour laquelle ce film, qui s’est toujours voulu être pour les masses, ne transgresse rien, précisément.
      Pour ce qui est de Gabin, Delon ou Ventura et du cinéma hollywoodien, je ne cause pas ici non plus de la qualité des filmographies des uns et des autres (Delon a un grand nombre de daubes à son actif, là n’est pas le sujet). Je prends juste ces références, qui sont les miennes, pour montrer le contraste entre le stéréotype de l’homme séduisant d’hier et celui d’aujourd’hui. Il y a sans doute des références hollywoodiennes appropriées pour cela aussi, ce n’est simplement pas le choix que j’ai fait.

      Merci pour votre point de vue, bien cordialement.

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