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La France a-t-elle les moyens de mener la guerre qu’on lui a déclarée ?

En janvier 2015, la France redécouvrait la violence politique. En novembre, elle entre dans une nouvelle ère, celle de la menace permanente, persistante et absolue du terrorisme. L’État se dit en guerre, la société, pourtant, semble y renoncer. En est-elle, en sommes-nous seulement capables ? Voulons-nous, pouvons-nous seulement la faire ?

Nous avions posé le constat après les attentats de janvier d’une fracture profonde de la population française en évoquant, notamment, « une France bourgeoise où la faible natalité aboutit à la domination des valeurs féminines et hédonistes qui, selon Gaston Bouthoul, sont plus enclines à la préservation de la vie ». Aujourd’hui, cette fracture qu’on ne lisait qu’en sous-texte des attaques de janvier apparaît au grand jour, flagrante. C’est cette France pacifique et hédoniste qui a été expressément désignée puis visée. C’est cette France pacifiée et insouciante qui est perçue par celui qui veut lui faire la guerre comme le talon d’Achille d’un monde qu’il dit vouloir détruire. Mais les larmes séchées ne sont pas devenues glaives et boucliers… 

Résilience victimaire : la guerre des nihilismes

Nous le disions déjà en janvier, l’histoire de France, comme celle de l’humanité, est une histoire de la guerre, de la conquête, de l’hostilité. Pourtant l’élan martial qui a animé le pays à chaque fois qu’il était nécessaire semble avoir été remplacé par la dictature de l’émotion, de l’effroi, et donc de la paralysie. L’État prétend faire la guerre, mais la population en reste à l’émotion. L’hostilité déserte, on renonce à désigner l’ennemi pour se parer des attributs des pauvres victimes. Derrière une apparente union nationale, c’est l’acharnement d’un logiciel pacifique, pacifiste, craintif, celui d’une France qui domine la pensée et craint l’affrontement, qui s’exprime. On confond conformisme et bravoure, on rejoint la masse en se disant qu’elle protège, mais ce n’est pas la France qui unit, c’est la peur absolue du monstre moderne qu’on ne veut regarder en face. Ce grand cadavre mort du monde moderne, pestilentiel, qu’on refuse de voir et de réanimer.  

La résilience victimaire indécente et le manque de créativité réunis

La résilience victimaire indécente et le manque de créativité réunis

C’est là toute l’absurdité des processus de résilience victimaires. Avec « Je suis en terrasse » comme avec « Je suis Charlie », la population se désigne comme une victime, une cible après la cible. Cette logique, dont on peut d’ailleurs contester la décence, revient à s’avouer symboliquement vaincu : l’ennemi tue, alors on croit bon de s’assimiler aux morts, sans trop se demander si c’est une attitude digne envers eux. Pire encore, on donne raison à l’ennemi, on accepte ses accusations : parce qu’il nous traite de débauchés et de pervertis, certains croient intelligents d’organiser une « partouze » place de la République… C’est généralement aux enfants de trois ans qu’on explique qu’il n’est pas judicieux de se jeter dans la Seine, même si on les y invite. Un rapport dialectique pertinent à l’ennemi n’est pas de se conformer à la caricature qu’il fait de nous ! Ces héros au rabais se suicideraient-ils, si l’adversaire les traitait de suicidaires ? Le christianisme mal digéré par ce monde athée a fait naître la religion de la victime, du martyr, de l’opprimé fier d’être opprimé, heureux de sa condition d’opprimé, jusqu’à en redemander. Suicidaires, nihilistes, en vérité. Ils ont oublié que tendre l’autre joue voulait aussi dire montrer un autre visage. Ce n’est pas parce qu’on est attaqué par la laideur et la médiocrité qu’on incarne nécessairement le Beau, le Bien ni le Vrai absolus. L’ennemi, comme le disait Carl Schmitt, est la figure de notre propre question. L’ignorer n’est pas une attitude de guerrier, mais de fuyard. La guerre ne peut pas opposer des suicidaires. On ne fait pas la guerre avec l’intention de se détruire soi-même. Notre ennemi, donc, n’a rien d’un guerrier. Mais quid de ceux qui prétendent y résister ?

Désigner et combattre : le lointain impératif du temps de guerre

La guerre commence lorsque l’on désigne l’ennemi, pas lorsque l’on se signale soi-même comme une cible, ce qui est une façon assez irrespectueuse de jouer à se faire peur tout en  se réjouissant de ne pas en avoir été une vraie au mauvais moment. C’est là que le bât blesse, car les contours de cet ennemi sont flous, et chacun s’en est depuis longtemps accommodé. Quand la menace planait, on pouvait détourner le regard. Maintenant que l’ennemi frappe, il ne nous laisse plus le choix. On peut certes appeler à l’union nationale, mais faire la guerre, c’est avant tout discriminer.

La « guerre contre le terrorisme » : une ineptie 

La formule est sur toutes les lèvres, elle est pourtant fausse. Tout d’abord, notons qu’il est incorrect de prétendre faire la guerre à un type de violence politique, à une méthode, qui est celle du terrorisme. Si guerre il doit y avoir, c’est aux auteurs, à l’ennemi que l’on doit la faire, et non pas à sa façon d’agir. Ensuite, si le terrorisme, comme la guerre, est une violence politique, il n’est pas un « combat collectif entre collectivités de combattants » (David Cumin). En revanche, le terrorisme peut s’inscrire dans une stratégie de subversion, ayant pour but de mener à la guerre civile. Mais le terrorisme, et les opérations de police auxquelles il donne lieu, ne sont pas la guerre.

Et si cet ennemi est étranger, extérieur, alors pourquoi tomber dans l’ethnomasochisme et le culte victimaire plutôt que d’en revenir à la mobilisation nationale, fière et combattante ? La réponse est sans doute dans la proportion d’hypocrites qui aujourd’hui arborent fièrement – mais néanmoins virtuellement, et virtuellement seulement – leur drapeau, mais qui hier l’abhorraient encore, tout comme ce chant martial dont ils se sont subitement souvenu qu’il leur servait d’hymne national. Si l’ennemi est la figure de notre propre question, le désigner implique d’avoir une conscience de ce que l’on est, de ce que l’on incarne et représente… Alors si le seul idéal que la France a à revendiquer et à défendre se matérialise par la lecture de Charlie Hebdo agrémentée d’un café-clope en terrasse, la conquête napoléonienne n’est pas pour demain.

Mais s’il est intérieur, la cinquième colonne, alors chacun doit être prêt à mener une rude guerre civile. Ce que personne ne souhaite, surtout pas cette France affaiblie, hédoniste et inapte au sacrifice que nous avons considérée après Gaston Bouthoul. Pas assez d’hommes, de jeunes hommes, pas assez de soldats potentiels, et surtout une grande méconnaissance des violences et des réalités du temps de guerre. Cette France embourgeoisée, qui Dieu merci n’est pas toute la France, est cependant celle qui semble dominer le pensée. Et c’est encore une fois de son logiciel conformiste qu’il faudrait sortir, si l’on voulait vraiment la guerre.

Puis après l’avoir désigné, il faut combattre l’ennemi. Là aussi, la route semble longue, avant que les aveugles comprennent que l’amour, les dessins, la poésie et les piscines de rosé n’arrêtent pas les balles. On peut faire tous les paris que l’on veut sur le long terme, et nous ne jetterons pas la pierre à ceux qui pensent que la beauté sauvera le monde, mais la guerre ne se gagne malheureusement pas à coups de projets et de bonnes intentions. On ne tue pas avec des crayons. Mais que tout le monde se rassure, si nous étions vraiment en guerre, on l’aurait compris depuis longtemps. Ou plutôt, nous l’aurions admis. Alors ceux qui croient encore que la guerre a commencée, et pensent faire acte de résistance en continuant à siroter leur blanc au troquet, ne devraient pas oublier qu’en temps de guerre véritable le résistant ne crie pas sur les toits, ni sur twitter, son appartenance aux Forces françaises de l’intérieur. Et si vraiment guerre il devait y avoir, on ne la ferait pas au terrorisme, mais aux terroristes. Respectons ceux qui vraiment se battent et nous protègent, qui désignent et ciblent l’ennemi, ceux dont l’héroïsme n’est pas un nihilisme.   

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