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Xavier Dolan ou le triomphe de la fatuité

Depuis son premier long métrage sorti en 2009, le jeune cinéaste québécois Xavier Dolan n’en finit plus de faire parler de lui. Longtemps considéré comme une sorte de jeune prodige du cinéma d’auteur, l’ambitieux Dolan lorgne maintenant du côté d’Hollywood et de la culture de masse, obéissant ainsi à la logique libérale qui est la sienne.

Les Allemands auront beau répéter frénétiquement « Wunderkind! Wunderkind! » chaque fois qu’ils le verront débarquer[1], Dolan restera toujours à nos yeux plus près de la figure du premier de classe que de celle du jeune prodige. C’est même ce qu’il est avant tout : un éternel premier pour qui Cannes n’aura été qu’une grande salle de classe dans laquelle il se sera efforcé de briller. Sa prise de bec avec le père Godard et sa déclaration d’amour à Jane Campion ne sauraient, pour nous, trouver une meilleure explication.

Bref retour sur les faits. Printemps 2014, Dolan reçoit le prix du jury pour Mommy, ex aequo avec Jean-Luc Godard pour Adieu au langage. Le jeune réalisateur est aux anges. Ce n’est pas la Palme d’or mais cela revient au même. Son discours est de toute façon déjà écrit. Un vrai discours de bal de promo. Il ne lui manque que la toge et le mortier. Ému aux larmes, il parle de sa génération et de l’importance de croire en ses rêves. On se croirait presque dans une pub d’Apple. Puis, le discours se transforme rapidement en hommage à Jane Campion, vers laquelle il se tourne pour mieux la badigeonner de sa ruisselante admiration. Celle-ci, avec sa tête de prof d’anglais compréhensive, est évidemment ravie.

D’une certaine façon, c’est un peu un au revoir à Cannes que le cinéaste livre alors. Non pas qu’il ait été banni de la Croisette comme le gros lard von Trier. Seulement, en tant que jeune diplômé, il se doit maintenant de passer à l’étape supérieure. Évidemment, il y retournera pour présenter ses prochains films, mais ce sera avec la candeur nostalgique de l’adulte revisitant son ancienne classe. En entrevue pour Télérama, il utilise lui-même la métaphore scolaire et parle de ces journalistes qui ont cessé désormais de critiquer ses films « comme on corrige un peu les devoirs d’un élève, t’sais, avec une tape dans le dos un peu méprisante, un peu paternelle ». Il faut savoir que Dolan a un léger problème avec tout ce qui est « un peu paternel ». Mais terminons d’abord sur la métaphore de la classe.

Ce n’est pas un hasard si c’est dans une salle de classe que se joue une des scènes-clés de Laurence Anyways, celle où le personnage de Laurence se présente habillé en femme à ses élèves et reçoit l’approbation inattendue de ceux-ci. Dans J’ai tué ma mère, un des seuls personnages à comprendre le jeune Hubert est celui de l’enseignante, jouée par Suzanne Clément. Pour le premier de classe, en effet, rien n’est plus important que l’approbation du corps enseignant. Dans Laurence Anyways, par contre, il y a un phénomène de double inversion puisque l’approbation vient cette fois des élèves. En voulant changer de sexe, le personnage de Laurence ne devient pas seulement une femme, mais aussi, par le fait même, une maîtresse d’école, ce qui, dans la psyché profonde du réalisateur, doit être une sorte de mue ultime. Tordu, direz-vous?

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JLG, maître chamailleur

Pour Dolan, rien n’est plus précieux que l’amour du public et la reconnaissance du milieu. En ce sens, il est tout le contraire d’un Godard qui lui est le grand absent de cette édition 2014. Si le premier recherche l’approbation, le second cultive la dispute. Celle-ci ne manquera pas d’arriver. Interrogé par Le Monde sur le prix qu’il a reçu ex aequo avec le jeune cinéaste, Godard répond qu’« ils ont réuni un vieux metteur en scène qui fait un jeune film avec un jeune metteur en scène qui fait un film ancien ». La formule ne manque pas de vexer le principal intéressé. Au micro d’Europe1, Dolan tente de ringardiser Godard en le renvoyant à sa « Suisse isolée » et affirme n’avoir jamais été intéressé par son cinéma. Il répétera la même chansonnette un peu partout, comme à Télérama où il déclare : « Moi qui recherche ne serait-ce qu’un peu de substantifique moelle, j’peux pas me nourrir d’un film de Godard. Trop fin finaud. » Ou encore au National Post : « I’ve seen maybe two Godard films and I really didn’t like them. »

Le hic c’est qu’il n’en a pas toujours été ainsi. En 2009, à la demande de la société d’édition Criterion, il dresse la liste de ses dix films favoris de la collection. Quel titre arrive en tête ? Pierrot le fou. « This is Godard at the acme of his art, the apex of his craft », écrit-il alors pour justifier son choix. Mais bon, soyons bons joueurs. En cinq ans, c’est vrai qu’on peut changer d’avis. Surtout dans la vingtaine.

« Encore une fois, je ne dis pas que Godard est un nul », rajoute-t-il dans Les Inrocks, « mais si j’avais gagné un prix avec Jane Campion par exemple, j’aurais été absolument incapable de parler sous le coup de l’émotion. » Si Jane Campion représente aux yeux de Dolan l’archétype idéal de la maîtresse d’école, celle qui protège et récompense son chouchou, Godard, quant à lui, doit plutôt incarner une sorte de figure paternelle contrariante. Il est le vieux prof aigri et mal-aimé sur qui les insultes ou les flagorneries n’ont aucune prise. En le renvoyant à sa « Suisse isolée », Dolan se place du côté de la ville et de la branchitude. Ce qui l’inspire désormais ce ne sont pas ces films prétentieux qu’il dit de toute façon ne pas avoir vus, mais les magazines de mode qu’il achète à Soho et qu’il feuillette avant chaque nouveau projet.

En somme, sa dispute à sens unique avec Godard lui aura permis de clarifier son nouveau positionnement créatif et idéologique. Godard, au fond, fait partie de tous ces vieux cons qui retardent l’avènement de l’homo dolanensis. Nous l’avons dit plus haut, Dolan a changé de classe. Il est prêt à partir à la conquête de l’Empire. Terminée l’époque des palmarès cinéphiliques. Il se fait maintenant l’apologète décomplexé de la culture de masse et n’hésite pas à déclamer son amour pour Titanic, Jurassic Park ou Lord of the Rings, œuvres dont personne bien sûr n’oserait remettre en cause la « substantifique moelle ». Au sujet de Lord of the Rings, il faut l’entendre au micro de ce bon Michel Ciment s’engouer longuement sur l’intro du film. Voilà un film qui aura eu le mérite de l’émouvoir, car au fond c’est vrai qu’Anna Karina récitant des passages de Capitale de la douleur dans Alphaville pèse peu devant les péripéties de Frodo Baggins et de son fidèle acolyte Samwise Gamgee.

dolan louis vuitton

Dolan dans une réclame pour Louis Vuitton

Mommy, en ce sens, est un pari réussi. Tout le film n’est qu’une série de clips lacrymogènes confectionnés pour émouvoir le spectateur. Une merveilleuse carte d’affaire à l’intention du complexe onirico-industriel hollywoodien. Une carte jaune cheddar qui dit : « Voyez ce dont je suis capable. » C’est également un film profondément libéral, à l’image de son créateur. Une des scènes les plus révélatrices du film est sans doute celle où le jeune sociopathe blond pousse à toute vapeur son caddie au milieu de la route en gueulant « Liberté! » Liberté de quoi? De pousser un caddie, précisément. On remarquera d’ailleurs que le cinéaste n’a pas manqué de placer une alléchante boîte de Kraft Dinner dans le caddie en question, toujours dans ce souci puéril d’esthétiser la culture de masse. On se souviendra également de cette séquence où le même personnage fait pirouetter le caddie dans le parc de stationnement du Walmart. Summum du réalisme poétique dolanien, elle servira d’ailleurs d’arrière-plan au fameux discours de Cannes.

Si la mère est au premier plan dans le cinéma de Dolan, le père, quant à lui, est plutôt effacé. Que ce soit dans J’ai tué ma mère avec le père absent, dans Laurence Anyways avec le père cacochyme ou dans Mommy avec le père carrément mort, nous avons toujours à peu près affaire à la même réalité anthropologique, soit celle d’un monde centré autour de la mère. Le plan dans Mommy où le personnage de l’enseignante bègue apprend au jeune sociopathe blond à se raser en est la parfaite illustration. Cela explique en partie le caractère foncièrement bidon des avenues de transgression proposées par Dolan. Un monde sans père, symboliquement parlant, est un monde sans interdits. Mais là où il n’y a plus d’interdits, il n’y a plus de possibilité de révolte.

Nous avons dit que son cinéma était libéral, mais nous pourrions tout aussi bien dire qu’il est « omphaliste » au sens purement étymologique du terme – omphalos signifiant nombril en grec ancien. La reine Omphale, dans la mythologie classique, n’est-elle pas d’ailleurs justement une sorte de déesse de l’inversion des genres? Héraclès, sans sa massue et sa peau de lion, n’est au fond pas très différent de ce pauvre Laurence qui, chaussé d’escarpins, déambule dans les couloirs de son école, soumis intérieurement à Omphale, c’est-à-dire à cette société marchande et narcissique dans laquelle s’épanouit avec fatuité l’homo dolanensis.

[1] https://www.youtube.com/watch?v=YUXV1IF-NdA

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