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Marine Le Pen, Jeanne d’Arc d’État

Marine Le Pen l’assure, elle est la candidate de la vraie France, la grande France, la France authentique.

La récente polémique sur la rafle du Vel d’Hiv a au moins démontré que Marine Le Pen s’accordait avec ses détracteurs sur un point : la confusion de l’État et de la France. Ceux qui estiment que la France est responsable de cette rafle invoquent la participation d’institutions étatiques, tandis que Marine Le Pen nie cette responsabilité parce qu’elle nie la légitimité du gouvernement de Vichy. Pour elle, Vichy n’était pas l’État français, pour ses adversaires, il l’était. Mais personne ne s’est demandé si l’État français, celui de Vichy ou un autre, avait vraiment vocation à être la France.

La France de Marine Le Pen est celle d’un roman national fait d’une succession d’images d’Épinal. On aime la France pour le mensonge embelli de sa mythologie, pour un chapelet d’épisodes glorieux dont on se réclame. C’est au fond le véritable problème des « nationalistes » et des « patriotes ». Non pas la « haine de l’autre », mais l’amour d’une fiction, d’une image que l’on prend pour la chose même. Contre ceux qui voudraient liquider le passé de la France, on forge un passé idéalisé ; contre le déracinement, on exalte des racines figées et convenues, mortes.

Rien n’est plus naturel que d’aimer le lieu où l’on est né, où l’on a grandi, de le parcourir avec joie et plaisir, et de le redécouvrir sans cesse : y vivre en somme, simplement et sereinement. Mais dès lors que l’on arbore cette joie, qu’elle devient un étendard, elle n’est plus vécue, elle devient une fiction, une idole sans vie : l’identité fait place à l’identitaire. Elle devient une chose extérieure, à laquelle on se rattache artificiellement, que l’on revendique d’autant plus fortement qu’on la vit moins. Quand on aime la France, on n’a pas besoin de le dire, on se contente de vivre intimement la joie d’arpenter ce si beau, si riche pays. Et la France offre maintes occasions de se réjouir, pour qui aime découvrir ses innombrables chapelles, abbayes, châteaux, au détour d’une départementale où l’on ne croise ni touristes, ni patriotes identitaires. La France charnelle n’est pas un drapeau, ni un slogan, ni un programme ou un régime politiques, non plus qu’une série de lois, d’amendements constitutionnels ou de peines planchers : elle est, et elle vit dans l’âme de ceux qui n’ont pas besoin d’un parti pour l’aimer.

Il arrive à Marine Le Pen, sans doute parce que même une horloge brisée indique l’heure deux fois par jour, de parler de cette France. Mais aussitôt, cette bonne intuition disparaît sous des considérations qui tendent à l’institutionnaliser, sous les « valeurs », et les grands mots de sécurité et de laïcité, de prospérité économique et de lois de la République. Marine Le Pen veut ainsi « remettre la France en ordre » : l’ambition est décevante, pour quelqu’un qui se réclame de la France millénaire. La France est mal rangée, il lui faut des étagères et des petites cases. On pourrait concevoir qu’une France trop exubérante, trop pleine de vitalité et d’inventivité eût besoin d’ordre afin de canaliser ses pulsions de vie. Mais ce n’est pas cette France que nous avons sous les yeux, et contre la menace de dislocation, contre la destruction et la disparition, on n’a que « l’ordre ». Contre la mort, plus de mort.

Le choix des termes est évidemment dû aux règles qu’impose le jeu politique. Mais tel est au fond le paradoxe du Front national, et son imposture, ceux d’un parti qui prétend, à l’inverse de tous les autres, aimer la France, et le fait à travers ce qui, précisément, ne le permet pas : un parti politique, se présentant à des élections, déployant un programme, intervenant sur les chaînes de télévision et de radio, débattant avec des journalistes, usant des sophismes et de la rhétorique pourrie des politiciens professionnels, pensant selon leurs catégories sclérosées. Le rigide et le mort tentent de se faire passer pour le souple et le vivant : Marine Le Pen prétend aimer la France et ne connaît que l’État.

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