Libération contre l’infâme

Le très résistant quotidien Libération s’inquiète de la réédition d’œuvres de « collabos ». Jusqu’où nous mènera la censure consensuelle de « l’infamie » ?

Libération du 3 et 4 février 2018

« Doit-on republier l’infâme ? », se demande le « quotidien de gauche » Libération. L’interrogation ne vise pas les centaines de romans médiocres publiés lors des bien mal nommées « rentrées littéraires », ni les innombrables auto-fictions d’auteurs « se racontant » d’autant plus complaisamment qu’il n’ont, pour ainsi dire, rien à raconter que des états d’âmes, sordides au pire, niais et insignifiants au mieux. Toute cette littérature inoffensive ne sera jamais qualifiée d’infâme par personne, car elle ne menace rien, elle ne contrarie personne, n’engage rien, ne pose aucune question, et in fine, ne dit rien – ce qui n’empêche pas la presse littéraire de la qualifier régulièrement de « dérangeante », de « briseuse de tabous », etc. La rhétorique rébellocratique est bien huilée, Muray l’a bien diagnostiquée, inutile de s’appesantir.

L’infâme, selon Libération, c’est donc un quatuor de salauds spécialement exhumés pour l’occasion : Maurras, Céline, Brasillach et Rebatet. Notre époque n’en finit plus de juger les salauds et elle ne se satisfait pas de faire comparaître ses contemporains au tribunal de la pensée, au jugement de l’Histoire (la bonne, celle qui progresse en avant vers le Progrès à rebours des rétrogrades qui progressent en arrière), il lui faut encore épurer le passé, qui a le tort de n’être pas le présent tourné vers le futur. Là encore, Muray a donné certaines de ses meilleures pages sur cette passion de passer les auteurs du passé au crible inquisitorial de la longue liste des délits de pensée. C’est dire que l’on est devenu incapable de juger une œuvre, ou plutôt que le mot de « juger » ne désigne plus une opération intellectuelle mais exclusivement un processus judiciaire. Rien n’est lisible d’une œuvre que ce qui serait susceptible d’entraîner de nos jours une comparution devant les tribunaux. Rien n’est visible de Céline et Maurras que leur antisémitisme, de Rebatet et Brasillach que leur collaboration sous l’Occupation.

L’ombre des heures sombres

Il faut commencer par noter le ridicule – auquel Libération ne manque jamais – de la dénonciation des « collabos » soixante-dix ans après les faits. Il est toujours aisé d’être un résistant a posteriori et de fustiger un pouvoir qui n’existe plus. La notabilité journalistique y excelle. En l’occurrence, elle a l’indicible courage de dénoncer les perdants une fois leur défaite acquise.

Illustration des 120 Journées de Sodome, du Marquis de Sade

On peut relever également cet usage du mot « infâme » : « l’infâme », l’infamie par excellence étant celle de l’antisémitisme, à l’exclusion de toutes les autres. Cette évidence, marquée par l’article défini, pose tout de même question : si Maurras, Rebatet et les autres sont infâmes, que dire, par exemple, de Sade, dont les œuvres sont pleines de véritables horreurs, scènes de torture et viols, et qui alla probablement jusqu’à commettre lui-même certains des crimes qu’il décrivait. Sade est pourtant régulièrement réédité, la collection de la Pléiade ayant même republié quelques unes de ses œuvres dans une édition spéciale il y a quatre ans. « Oui, mais le contexte à vif », pourrait-on répliquer. Admettons. Mais dans le « contexte à vif » de la lutte contre les agressions sexuelles, plus ou moins déchaînée par l’affaire Weinstein, est-il bien opportun de rééditer – à des fins purement mercantiles : les éditeurs font de l’argent ! – les appels au viol du divin marquis ?

En finir avec les textes du passé ? 

Sans avoir à remettre en question les jugements portés contre les écrits antisémites des quatre salauds (qui ne sont tout de même pas de même nature : entre l’antisémitisme politique de Maurras, et les envolées délirantes de Céline, quelle commune mesure ?), on peut interroger l’opportunité de leur censure. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, et il serait bon de l’assumer. On peut considérer que la censure est parfois nécessaire, c’est un point de vue qui se défend, mais il faut alors avoir l’honnêteté de le dire. C’est toute la difficulté des démocraties libérales, tentées par les facilités de l’autoritarisme et devant malgré tout sauver les apparences de la liberté d’expression et d’opinion, et de leur « ouverture ». Mais « pas de liberté pour les ennemis de la liberté », pas de tolérance pour les intolérants, etc. Sur le papier, de telles sentences paraissent raisonnables, malgré le paradoxe qu’elles recèlent. En pratique, tout dépend des réalités concrètes auxquelles on fait correspondre les catégories de « liberté » et d’ « ennemis de la liberté ». L’histoire de la Vendée nous a bien montré qu’être un « ennemi de la liberté » pouvait aisément justifier d’être noyé, violé, déchiqueté, brûlé vivant, massacré en famille après avoir subi tous les outrages.

Illustration de « La Peau de Chagrin »

Et c’est là le vrai problème des indignations de Libération et des appels à la censure de « l’infâme ». Que l’on ne commémore pas la naissance de Maurras, passe encore ; il n’est pas certain que Maurras eût apprécié l’hommage de la République (même si celle-ci aurait gagné à cette commémoration une certaine crédibilité dans sa prétention universaliste, au lieu d’afficher une partialité revancharde). Mais que l’on renonçât à la réédition de ses œuvres, comme on le fit des pamphlets de Céline, nous entraînerait sur une pente dangereuse. Admettons qu’il ne soit pas acceptable de publier aujourd’hui des textes antisémites, et, plus largement, des textes non conformes aux canons de l’époque, empreints de racisme, d’homophobie, de sexisme, etc. Où faut-il s’arrêter ? Devrons-nous renoncer à republier la Peau de chagrin, avec sa description tendancieuse du marchand qui vend le fameux parchemin ? Devrons-nous interdire la diffusion des contes des frères Grimm, bourrés de stéréotypes de genre et de clichés machistes ? Sans compter que l’un d’entre eux, « Le Juif dans les épines », met en scène un Juif très attaché à son argent qui finit pendu comme voleur… Et l’on fait lire cela aux enfants ! Du moins dans les éditions non expurgées, car les bonnes âmes ont sévi contre « l’infâme », là aussi. Un tribunal s’est déjà permis de faire caviarder le Salut par les Juifs de Léon Bloy, au prétexte qu’il était réédité par Alain Soral…

On pourrait énumérer longuement toutes les œuvres que de scrupuleuses associations de lutte contre l’antisémitisme, le racisme, l’homophobie, etc., pourraient faire interdire. Que restera-t-il à lire, à l’extrême aboutissement de cette tendance, sinon les œuvres insignifiantes que j’évoquais au début de cet article ?

Au fond, il faut choisir entre deux possibilités : soit l’on admet la censure de « l’infâme », avec le risque très concret de voir s’étendre toujours le champ de l’infamie, de sorte que toute la littérature (au sens large de tout ce qui s’est écrit par les hommes – et les femmes : sacrifions aux exigences morales de l’époque – et qui est parvenu jusqu’à nous, malgré les incendies de bibliothèques) finira par être « mise aux normes », amputée, expurgée et purifiée. Soit l’on admet la douloureuse réalité que nos ancêtres aient pu ne pas penser comme nous. Sans doute avaient-ils grand tort. Cela n’empêche pourtant pas de les lire, d’en tirer des enseignements, de les critiquer éventuellement. À tout prendre, il vaut mieux courir le risque de permettre l’accès à des œuvres « infâmes » que de le restreindre. Le risque que présente un libre accès aux textes n’est que celui, très hypothétique, qu’il fait courir à l’ordre social. Mais le risque d’une censure de « l’infâme » est bien la disparition de pans entiers de l’histoire et de la culture.

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