Révolution cybernétique : la deuxième chute d’Adam

La révolution cybernétique des années 1960 a enfanté une nouvelle vision du monde. En étudiant la nature comme un réseau de communication, Gregory Bateson a redécouvert le message perdu des religions. L’Esprit de la nature est un dieu jaloux ; l’écosystème punit ceux qui transgressent ses lois. Alors que la cybernétique a chuté dans le transhumanisme, Gregory Bateson appelle à retrouver l’unité sacrée avec le Dieu caché.

Gregory Bateson

La plupart des commentateurs sont passés à côté de la révolution cybernétique des années 1950-1960. Pourtant, la Silicon Valley a été le ventre de ce siècle ; la contre-culture californienne s’est répandue comme la lave du volcan. Comme le montre Baptiste Rappin dans sa Théologie de l’organisation, l’avènement des sciences de l’information et de la communication a coulé le vieux monde. L’institution a été remplacée par le management ; la verticalité par le réseau ; l’organique par l’organisation.

Cette révolution a jailli du cerveau génial du mathématicien Norbert Wiener, qui publie Cybernetics en 1948. Alors que naissent les premiers ordinateurs, il comprend que la nature est un gigantesque réseau de communications ; que l’univers est « informatique ». Le FBI de J. Edgar Hoover surveille de près l’éclosion de la cybernétique, cette science de la commande et du contrôle des systèmes, potentiellement applicable à l’homme et la société. Les conférences Macy des années 1950 réunissent des scientifiques de tous horizons pour définir la « nouvelle communication » et étendre son champ d’application à tous les domaines de l’existence.

Parmi ces apprentis sorciers, Gregory Bateson étudie les Iatmuls de Nouvelle-Guinée, la communication des dauphins et la schizophrénie. Il tire de sa vie foisonnante une œuvre hors norme, rassemblée dans les deux volumes de Vers une écologie de l’esprit. Mais c’est dans son livre posthume, La peur des anges, que Bateson franchit le Rubicon pour s’aventurer « là où même les anges n’osent aller » : ses travaux de cybernéticien renouvellent complètement l’épistémologie gnostique ; ils font sortir Dieu de son tombeau. Ils ressuscitent des modèles oubliés, de Platon à la Kabbale, et prophétisent les périls du monde à venir.

Dans le ciel de l’information

Selon les principes de la thermodynamique, la loi universelle est l’entropie ; la loi du temps qui use les montagnes, fane les fleurs, éteint les étoiles. En d’autres termes, le chaos augmente naturellement dans la matière. L’univers, avant d’être création, est d’abord catastrophe, Big Bang ; la Kabbale parle de Chevirat hakelim, « brisure des vases qui contenaient la lumière divine ». Dans les pas de Wiener, Bateson comprend que le miracle de la vie, de l’être contre le néant, tient dans l’information : l’information va à contre-courant de l’entropie, car elle a le pouvoir d’organiser la matière. L’information configure les relations entre les éléments d’un système ; elle crée des structures, des formes ; elle informe la matière. Il existe, invisible, un ciel de l’information, un ciel des formes pures ; un ciel des Idées. Bateson utilise les termes gnostiques de Jung, Pleroma et Creatura, pour distinguer le monde de la matière et le monde de l’information ; l’information s’incarnant dans la matière pour lui donner vie, soufflant dans l’argile. Il appelle cette activité de traitement de l’information « Esprit » : des forêts à l’évolution, de l’atome au soleil, c’est tout un processus mental qui œuvre dans les réseaux de communication du vivant.

Leonardo Fibonacci

En cessant de regarder les objets pour voir les relations entre les objets, Bateson sort de la caverne de Platon. Il comprend que la beauté est une structure de relations (une forme, un nombre) qui transcende les objets, comme le montre l’exemple du nombre d’or, ou suite de Fibonacci. Le mystique qui entre en communion avec l’ordre du monde apprend à voir Dieu dans la spirale d’un coquillage, d’une galaxie ; Bateson, lui, se passionne pour la structure des plumes de perdrix, des troncs de palmier ou des pattes de coléoptère. À ses yeux, toute l’évolution est non pas le dessein de Dieu, mais son dessin : l’Esprit « dessine » des relations pour lutter contre l’entropie. Il organise la matière pour lutter contre sa désorganisation. Les structures ainsi créées (car il s’agit bien de Création) se complexifient dans le temps, en adaptation permanente aux évolutions de l’écosystème. La beauté et la laideur sont peut-être les seules vraies composantes du monde dans lequel nous vivons, conclut Bateson, dans une unité sacrée.

La chute d’Adam

Bateson porte un grand intérêt aux mythes et religions. Leur langage est un langage typiquement relationnel, analogique. Les mythes énoncent des vérités non pas par exactitude factuelle, mais par analogie de structure – Bateson y voit effectivement le langage de Dieu –, qui répète et peaufine ses structures dans les innombrables émanations de la nature.

Dans un texte appelé « But conscient ou nature », Bateson relit la Genèse à la lumière de l’évolution : l’émergence de la conscience, symbolisée par le fruit maudit, est bien un pêché mortel dans l’écosystème. Le « Malin », petite voix qui serpente en nous, calcule pour penser ses propres finalités ; Adam s’exile lui-même de l’écosystème pour agir à son compte, devenir son propre Dieu. Chassé de l’Éden, entré dans l’Histoire, l’homme est condamné au labeur pour accomplir ses projets prométhéens ; sa raison instrumentale le conduit à épuiser son écosystème, à fuir en avant dans une terre de plus en plus aride.

La faute d’Adam est d’ignorer que sa conscience (son ego) est une illusion ; une créature est d’abord un système de relations avec son environnement. L’homme ne devient lui-même qu’à travers ses interactions avec sa famille, la société, le monde ; comme un arbre grandit entre la terre et la lumière, qui influencent sa forme. La coupure entre l’observateur et l’observé, entre l’homme et son écosystème, est un drame épistémologique qui ne peut mener, selon Bateson, qu’à l’exploitation et la destruction de l’écosystème, donc de l’homme qui en dépend. Le diable n’est-il pas, étymologiquement, celui qui divise ce qui devait être uni ?

Lao Tseu

On comprend alors pourquoi celui qui désobéit aux lois divines se prend la foudre ; l’écosystème se déchaîne pour retrouver son équilibre. L’homme sera puni, éliminé par l’écosystème comme un corps se débarrasse d’un virus ; en faisant monter la température, par réchauffement climatique, jusqu’à disparition de la fièvre. L’erreur serait d’essayer de sauver la planète sans modifier notre relation, fondée sur la volonté de commande et de contrôle. Bateson prend l’exemple de Job pour montrer que Dieu n’a que faire de notre volonté ; il n’y a pas d’autre destin que la soumission aux lois de l’écosystème. Le salut consiste en une réintégration dans l’écosystème par l’abandon des buts conscients, d’où l’ascétisme mystique ; une vie sans finalité pour une vie sans fin, éternelle. Bateson affectionne tout particulièrement la sagesse du non-agir qui inspire le Tao chinois, si étrangère à l’Occident et au mythe de la volonté individuelle.

Dieu est à la fois colère (quand on désobéit à la loi naturelle) et amour (quand on retrouve l’harmonie, la symbiose, avec le Tout) ; il pardonne, miséricordieux, quand le pêcheur se repent. Bateson est persuadé que les tribus primitives qui font la danse de la pluie ne cherchent pas à « commander » le ciel, mais bien à s’intégrer au cosmos en « devenant pluie ». Il faut mourir à soi-même pour s’éveiller à la réalité de la réalité, enseignaient le Bouddha et le Christ. Dieu est invisible, caché ; pourtant, toute la nature est son œuvre. Dieu est écologie, structure qui relie les relations ; il est la forme des formes. Quand un apôtre demande à quoi ressemble le Royaume de Dieu, Jésus lui répond qu’il est semblable à une graine plantée dans la terre…

Le langage perdu

Le langage analogique (relationnel) est le véritable langage ; celui qui s’exprime dans la nature, dans l’évolution, et jusque dans l’inconscient de nos rêves. L’œuvre de Bateson légitime la fonction qu’occupaient jadis les religions, qui parlent le langage analogique pour nous guider vers l’unité sacrée. Les initiés de toutes les époques – alchimistes, soufis, chevaliers – ne parlaient-ils pas la « langue des oiseaux » ?

Le langage digital, qui nomme les objets et non les relations, nous éloigne de nous-même. Le transhumanisme est le dernier avatar du pêché d’Adam, qui croit devenir Dieu en se séparant de lui ; prisonnier de sa raison instrumentale, il est condamné à exploiter son environnement puis pourrir dans ses cendres. Ce Karma durera aussi longtemps que l’homme n’aura pas réintégré son écosystème pour faire Un avec lui. La grâce, éveil du Bouddha, synchronicité jungienne, est une réminiscence de ce paradis perdu. Quand l’observateur et l’observé, le sujet et l’objet fusionnent, alors l’ego s’éteint dans le vide ; et ne demeure au nirvana que la relation. Au jugement dernier, quand les masques tomberont, les rois seront pauvres et les pauvres seront rois…

Le problème de la cybernétique, qui a compris que l’homme était un système dans un système, est de poursuivre la chute d’Adam dans la soif de contrôle. Norbert Wiener avait prédit, peu avant de mourir, que le projet prométhéen de l’homme s’effondrerait sur lui, tel le Golem se retournant contre son créateur. La révolution cybernétique s’est retournée contre l’homme, et est en train de le transformer en machine ; échouant à humaniser les robots, le transhumanisme robotisera l’humanité. Nous sommes devenus des algorithmes, prévisibles, manipulables ; nous rêvons de performance et calculons pour atteindre nos buts. Edgar Morin, dans sa titanesque Méthode, appelle à retrouver le langage perdu, celui de la vie symbiotique. Pour échapper au déluge qui noya Babylone, nous devrons, nous maudits, retrouver la voie de la Communion ; pour que triomphe l’ordre sur le désordre, le beau sur le laid, l’amour sur la mort…

Gabriel Giraud

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