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Inside Llewyn Davis d’Ethan et Joel Coen : fidélité et renouvellement

Difficile de rester fidèle à une patte artistique sans jamais céder à la tentation de la complaisance. Un défi que les frères Coen ont su relever tout au long de leur carrière de cinéastes. Inside Llewyn Davis en est l’énième confirmation, entre road-trip et ballade deleuzienne.

Pause musicale ...

Pause musicale …

Peu de réalisateurs peuvent se vanter d’avoir une oeuvre aussi riche que celle des frères Coen. Travailleurs réguliers, ils ont su garder, malgré l’abondance, une ligne directrice cohérente sans nuire au renouvellement. À la fois guidés par un amour des genres et un incroyable sens de l’absurde, les frères cinéastes ont eu le mérite de se former une solide base d’admirateurs inconditionnels. Cependant, comme dans toute carrière, il y a des hauts et des bas. Pensons au mitigé Burn after reading, ou au trop sage Intolérable cruauté.

Il est très difficile, en analysant un film des Coen, de passer outre l’évocation de leur formidable filmographie. Llewyn Davis, tout comme les trois bagnards de O’Brothers ou le fermier de No country for old men, va vivre un étonnant voyage semé d’incohérences et de poésie. Mais surtout, le rythme est sans arrêt suspendu par les séquences de numéros musicaux, lorgnant avec idéalisme vers une idée de peinture subjective du personnage. O’Brother était également un « road trip musical » qui se penchait sur les questions d’éthnicité et de particularisme. Du Blues et de la haine raciale dans l’état du Mississippi au Folk new yorkais de Greenwich Village dans les années 60, il baigne toujours chez les Coen cette atmosphère féérique particulière. Cela tient dans Inside Llewyn Davis à la photographie aseptisée et violacée, mais cela peut être également dû, parfois, à un choix de décors particulièrement coloré (The big Lebowskile grand saut), rejetant forcément leurs reconstitutions historiques vers un imaginaire idéalisé ou romancé (La Prohibition dans Miller’s Crossing).

... et errance

… et errance

Les frères Coen restent tout de même des maestros de la rusticité et de la simplicité complexifiée. Ou plutôt de la complexité simplifiée. Ils n’étalent jamais de façon exagérée leur savoir-faire narratif, pourtant d’une infinie richesse, avec des personnages toujours habités, hauts en couleur, à la limite de la caricature grotesque (citons le personnage de Goodman, acteur récurrent chez les cinéastes). Fargo en était le parfait exemple, noyant dans le blanc uniforme et pur de la neige la monotonie de ses personnages infâmes et détestables. Il peut aussi arriver que les frères Coen soient noyés eux-même par un choix générique, comme ce fut le cas avec leur exercice du remake True grit, qui reprenait, non sans humour, le code classique du western. En revanche, leurs films évitent toujours la sur-dramatisation facile et le confort narratif. Leurs scénarios sont parfois simples et austères, ponctués de non-sens et d’ellipses inexplicables, pouvant rebuter certains spectateurs adeptes de la sur-construction mâchée. Comment par exemple, Llewyn décide-t-il de partir en voyage à Chicago alors qu’il le refusait catégoriquement? Des questions sans réponses qui en irriteront certains. Mais l’habilité des deux artistes à mélanger les mythologies, l’évocation historique et le quotidien le plus banal reste fascinante. Un nouveau pallier a été atteint ici, celui de pouvoir allier comédie burlesque et élégance. Comme si la neige de Fargo avait fondu tout en laissant flotter les personnages dans un îlot d’intimisme. C’est cet intimisme violé par l’absurde qui donne le ton, non pas dans une logique d’alternance, mais plutôt de fusion. Le film n’est pas comique ou sérieux. Il est constamment baigné dans la même atmosphère d’incertitude et de flottaison. Quand Llewyn chante devant Bud Grossman à Chicago, les cinéastes amorcent une fausse tension en effectuant un travelling léger vers le producteur – effet dramatique surexploité au cinéma qui suggère l’idée que le personnage est envoûté par la prestation du chanteur – avant de lui annoncer brutalement que sa carrière musicale ne décollera jamais.

Odyssée

Odyssée

Cette rudesse de ton ne s’accompagne pourtant pas de l’habituelle rudesse du découpage. Beaucoup plus élégant et sage, emballé dans son image propre et belle, Inside Llewyn Davis crée la sensation d’un cocon intimiste que l’on pénètre par le biais de ponctuelles étrangetés. La première étant que l’odyssée que nous vivons n’est pas celle de Llewyn, mais celle du chat Ulysse, introduit par un gros plan qui donnait l’impression d’être anodin ou purement introductif, alors qu’il présentait le personnage majeur de cette fiction. Ce chat serait-il le fantasme de la fuite immortelle et libre que Llewyn vise mais ne parvient jamais à obtenir? Il traine son corps lourd et son visage fatigué et renfermé tout au long de ses péripéties et de ses échecs. Le fait est que les Coen, cruellement, mettent en scène les déboires d’un jeune artiste qui tente de percer, alors qu’eux ont résolu ce problème. Ce qui manque à Llewyn, c’est son partenaire, son double qui le complète et rend son oeuvre aboutie. Un problème que les cinéastes ont résolu par un lien du sang inébranlable et indéfectible. Dualité indispensable qui mène aux succès de tous les autres personnages. Jim-Timberlake et sa femme Jean-Mulligan, le rustre et bavard musicien routier Goodman et son chauffeur quasi muet, dans une verve qui rappelle Eastwood chez Leone, ou encore le couple d’amis qui accueille toujours à bras ouverts le solitaire Llewyn. Toute tentative de ralliement ou de partenariat est immédiatement désamorcée: le chat, le producteur, et même une éventuelle famille. La possibilité de voir le personnage devenir père est envisagée lors d’une séquence, mais vite balayée par des cinéastes pris dans leur logique infaillible d’isolement. Un isolement quasi perpétuel, sans espoir, en témoigne la ritournelle narrative du montage, qui brouille, à la fin du film, les pistes temporelles de l’intrigue. Et pourtant, on leur sait gré de ne pas s’enfoncer seuls dans leur propre tourbillon artistique, et de continuer à chercher, aux travers de détails insignifiants, un perpétuel renouvellement.

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