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Victor Hugo : violence et révolution

Avant de devenir le vénérable grand-père de la République et un poète national, Victor Hugo a d’abord été un farouche opposant politique. Du fond de son exil, après dix-sept ans passés loin de Paris, l’écrivain devait faire face à un dilemme intime : la Révolution est-elle souhaitable si elle ne peut faire l’économie de la violence ? Une question que Hugo va tourner et retourner à travers trois courtes pièces. Deux ans avant la Commune de Paris.

Janvier 1869. Dans quelques semaines, Victor Hugo aura 67 ans. Il arbore déjà sa barbe blanche qui deviendra image d’Epinal. Son dernier roman, L’Homme qui rit, est achevé et paraitra au printemps. Son nom fait autorité en Europe, admirateurs de Grèce, d’Irlande, d’Espagne, le harcèlent de missives, en attente d’un soutien. Ses pièces de jeunesse sont reprises à Paris. Sa gloire est faite.

Pourtant, Hugo bouillonne. L’exil devient lourd à porter. Depuis dix-sept ans, l’écrivain n’a plus foulé le sol de France, fidèle à sa promesse de ne jamais cautionner le régime impérial de Napoléon-le-Petit. Dans les premières années de l’exil, après le coup d’état de Louis-Napoléon Bonaparte du 2 décembre 1851, Hugo a longtemps pensé que le peuple ne pourrait supporter ce nouveau joug après avoir goûté à la République. Il suffisait qu’il se lève pour que le pouvoir s’écroule. Nul besoin qu’il frappe.

Hauteville House, demeure des Hugo à Guernesey

La violence doit être rejetée, par principe. L’idée est exprimée clairement dans le poème « Nox » des Châtiments, écrit dès les premiers mois de 1852 : « Quand se réveillera la grande nation,/ Quand viendra le moment de l’expiation,/ Glaive des jours sanglants, oh, ne sors pas de l’ombre ! »

Mais les années passant, Hugo s’interroge. En ce début d’année 1869, la question de la violence revient le hanter. Il va tenter de dénouer ce nœud qui s’impose à lui. Et il va le faire en écrivain, privilégiant l’incarnation et la fiction à l’abstraction de la théorie.

La Liberté ou la Paix

C’est à travers une série de trois pièces extrêmement voisines et analogues dans les sujets, et composées entre janvier et juillet 1869, que Hugo livre l’impasse dans laquelle il semble se trouver. La contradiction se pose en ces termes: La liberté est-elle préférable à la paix ? Et si elle l’est, dans quelle mesure la violence est-elle légitime à son avènement ?

Du 21 janvier au 24 février, Hugo compose une courte pièce en vers, L’Epée, qui ne sera publiée qu’après sa mort. Tout se joue entre trois personnages : Slagistri, exilé en lutte contre l’empereur Othon III ; Prêtre-Pierre, père de Slagistri, homme de religion et de sagesse ; Albos, fils de Slagistri mais élevé par Prêtre-Pierre en l’absence de son père. Les rôles sont distribués. À Slagistri la révolte, la rébellion. À Prêtre-Pierre le consentement au monde. Hugo s’est lui-même scindé en deux à travers ses personnages. À travers eux, le poète dialogue en réalité avec lui-même. Tout l’enjeu est de savoir pour qui penchera Albos, figure du peuple cherchant sa voie.

L’intrigue est épurée. Elle met en scène dès le début un Albos fidèle aux enseignements de Prêtre-Pierre, clamant « Aimons nos rois ! » Mais au milieu d’une longue tirade de Prêtre-Pierre vantant la beauté du monde et l’harmonie des choses, Slagistri surgit de la caverne symbole de sa proscription, et interrompt son vénérable père : « Et moi, j’affirme et je déclare (…)/ Que l’aurore est lugubre, et qu’il n’est pas d’étoiles/ Dans les cieux, tant qu’on a sur la tête un tyran ! »

Le dialogue entre les deux hommes est l’épicentre de la pièce. Deux visions du monde s’affrontent. La béatitude, soumission consentie, ou le geste prométhéen « de mettre le doigt, quand la justice pleure,/ Sur l’aiguille de Dieu, trop lente à marquer l’heure ».

Par la suite, Hugo montre Slagistri exhortant Albos à prendre les armes, en vain. Slagistri rentre alors dans sa caverne, retournant à son statut d’exilé. Mais sans raison, Prêtre-Pierre se voit châtié injustement et violemment par Othon. Albos, dans son désespoir et sa colère, appelle alors à la vengeance, et Slagistri surgit de sa caverne en lui tendant son épée avant la tombée du rideau.

« La barricade de la rue Soufflot », tableau d’Horace Vernet

Le dénouement de la pièce ne laisse ainsi pas de larges possibilités d’interprétations. Dans son archétype du révolté résolu et jusqu’au-boutiste, Slagistri symbolise le primat que donne alors Hugo à la Liberté sur la Paix. Mais à peine arrive-t-il à cette conclusion, qu’il distingue déjà les impasses sur lesquelles débouche ce jusqu’au- boutisme.

La violence est aveugle

En effet, sitôt L’Epée terminée, Hugo s’investit dans un nouveau drame, dont le début de la rédaction est datée du 1er mai 1869, et s’étend jusqu’au 4 juillet de la même année. Dans ce nouveau drame, Hugo explore les dangers de ce que l’on peut nommer le fanatisme. Ce sera Torquemada. Si Hugo prend pour personnage principal le moine symbole de l’Inquisition, le sujet n’en est pas moins de pousser à bout le raisonnement faisant de la violence la matrice d’un monde meilleur. La religion ne semble ici n’être qu’un prétexte, et Torquemada un épigone des grands révolutionnaires. Un Slagistri dont la logique atteindrait son paroxysme.

Hugo donne à son personnage non pas des intentions directement criminelles et dangereuses, mais au contraire une volonté de venir au secours d’une humanité courant à sa perdition : « Je ferai flamboyer l’autodafé suprême,/ Joyeux, vivant, céleste ! O genre humain, je t’aime ! »

Pour avoir tenu tête à l’évêque et ne pas avoir renié sa radicalité, Torquemada est condamné à être muré vivant. Là encore, la métaphore de l’exil est frappante. Torquemada est ensuite sauvé par deux enfants, symbole de l’innocence et de la pureté dans l’imaginaire hugolien. Délivré, par Don Sanche et Dona Rose, mais au prix d’un blasphème, puisque la tombe qui enfermait Torquemada est ouverte avec l’aide d’un crucifix arraché par les deux jeunes gens. Blasphème dont le moine n’a pas conscience au moment de son évasion, et qui lui permet de s’engager à rendre la pareille à ses sauveurs: « Ah ! vous m’avez sauvé, maintenant c’est mon tour ! »

Tomas de Torquemada

Torquemada marie les deux enfants à leur demande. C’est alors que Dona Rose, par inadvertance, sans penser à mal, raconte comment Don Sanche avait arraché la croix pour sortir le moine de son tombeau. Fidèle à sa promesse, Torquemada les livre alors aux flammes du bûcher, seule façon à ses yeux de sauver leurs âmes damnées.

Torquemada apparaît donc bien comme un Slagistri dont le tempérament mène à l’impasse. Si la violence est seule capable de délivrer les hommes, comment faire coïncider, tenir ensemble, la mort voire le meurtre, avec le bonheur et la liberté ?

Un triangle insoluble

Hugo termine Torquemada, nous l’avons dit, le 4 juillet 1869. Le 22 juillet suivant, il rédige une nouvelle courte pièce, en six scènes, Welf, Castellan d’Osbor. Welf est un nouvel exilé, esseulé dans une tour, comme Slagistri dans sa caverne. A la scène 2 les autorités se succèdent au pied de la tour pour faire plier le rebelle et l’obliger à se ranger du côté de l’ordre et du pouvoir. Duc, roi, empereur, puis pape s’adressent à Welf et l’interpellent. Et Welf leur répond, sur le même ton que Slagistri s’adressant à Prêtre-Pierre: « Vous êtes ici-bas les semeurs de l’effroi »

Mais là où Torquemada était un Slagistri de granit, insensible à autre chose que la pure volonté de sauver le monde, Welf est tempéré par un sentiment éminemment hugolien: la pitié.

Constatant que le proscrit Welf n’ouvrira pas les portes de sa tour, les princes s’accordent pour se cacher alentour et attendre, guetter, le moment opportun. Ce moment arrive avec l’irruption d’une mendiante, jeune de dix ans, demandant asile à Welf. Ce dernier, touché par la détresse de l’enfant, lui ouvre ses portes, et Hugo en profite pour glisser deux vers démontrant que la pitié peut alors contre-balancer la violence aveugle: « Le brasier, qui devait chasser les bataillons,/ Va faire mieux encore et sécher tes haillons.»

Or, à l’instant où Welf abaisse le pont-levis permettant seul d’accéder à sa tour, les troupes du duc, du roi, de l’empereur, et du pape, sortent de leur embuscade et s’emparent de son repaire.

Cette courte histoire, sous-titrée légende par Hugo apporte un nouveau volet à sa réflexion sur la révolution. Si Slagistri est présenté triomphant dans la première pièce, Hugo sait que le risque est de faire de sa révolte le fanatisme aveugle d’un Torquemada. La pitié alors, la compassion, l’affect humain peuvent peut-être pondérer cette radicalité et l’empêcher de basculer dans le crime. Mais, l’échec de Welf le démontre, la pitié, n’est-ce pas déjà de la faiblesse ? Un pas de côté fatal, offrant une prise précieuse à l’adversaire qui, lui, agit sans scrupules ? Slagistri, Torquemada, Welf. Trois destins que Hugo tourne et retourne dans sa tête, triangle énigmatique de son désir révolutionnaire.

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