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Été 1914, les derniers jours de l’ancien monde

Le 22 août 1914, 27 000 jeunes Français tombent fauchés par les balles allemandes.  Dans la chaleur d’un été aride, au cours de la bataille des frontières, le sang coule sur l’Europe qui se couvre d’un voile de deuil avant d’entrer dans l’obscurité d’une guerre des tranchées impitoyable. L’exposition de la BNF « Eté 1914, les derniers jours de l’ancien monde » tente de décrypter le mécanisme de ce suicide continental qui s’ouvre à l’été 1914. Cette mise à mort d’un âge d’or où la société et la culture européenne ont atteint un degré de raffinement inégalé. Rien ne semblait alors pouvoir arrêter le bouillonnement culturel ainsi que le progrès scientifique et ses multiples inventions qui ont bouleversé les modes de vie de cette époque.

Affiche de l’exposition Été 1914

L’exposition nous fait entrer dans un long et passionnant tunnel où l’entrée s’affirme riante et insouciante à l’image des sociétés européennes d’avant-guerre.  Sur les airs musicaux des chanteurs de la Belle Époque, le visiteur est soudain immergé dans ce monde si lointain et pourtant si proche : l’Europe et la France avant le grand basculement de la Grande Guerre, avant cette « brutalisation » des sociétés européennes et ce totalitarisme destructeur qui distillera son poison sur les esprits tout au long du siècle. Ensuite, au travers d’une frise chronologique circulaire amenant progressivement au grand embrasement et à la déclaration de guerre du 2 août 1914, le visiteur est convié  à traverser sept espaces thématiques  (Portrait de l’Europe – Une longue période de paix cosmopolitisme culturel et expansion économique – Des tensions persistantes en Europe et aux colonies – Pacifismes et bellicismes – Présence du militaire dans la société – Préparer la guerre – Les mobilisations).  Ils  forment chacun une clé de compréhension de la mentalité des Européens d’alors,  bientôt entraînés dans le gouffre d’une guerre impitoyable. L’exposition s’inscrit dans l’histoire des mentalités. Elle nous amène à mieux comprendre la vie quotidienne des Européens de ce temps, à mieux saisir leur conscience, leur sensibilité et  leur perception du monde.

Les espaces sont agrémentés de pièces exceptionnelles, issues en grande partie des fonds de la BNF et du Ministère de la Défense.  Ainsi, ces télégrammes échangés entre le Kaiser Guillaume II et le Tsar Nicolas II qui laissent entrevoir une proximité entre les deux hommes et leur volonté d’éviter l’embrasement. Ainsi,  ces enregistrements de discours syndicaux pacifistes appelant à la solidarité entre les peuples…  Autour de ces espaces, à la muséographie particulièrement soignée, les portraits de nombreuses personnalités de l’époque dominent physiquement le visiteur. Ces hommes et ces femmes dont le talent semble soudain foudroyé par la guerre (Marie Curie,  JRR Tolkien, Albert Einstein, Thomas Mann, Stefan Zweig…). Parmi eux, se détache celui de Stefan Zweig, un des plus emblématiques de ce raffinement intellectuel de la société européenne d’avant-guerre.

À l’aube du XXème siècle, ce jeune autrichien, issu de la bourgeoisie juive viennoise, traverse le continent pour y rencontrer la fine fleur de l’élite intellectuelle de son temps, manifestant une haute idée de la culture européenne affranchie des barrières nationales. Incarnation du pan-européanisme et du cosmopolitisme, ses écrits sont marqués par un optimisme désabusé.

Vers l’embrasement

Stefan Zweig durant sa jeunesse viennoise

Stefan Zweig durant sa jeunesse viennoise

L’œuvre majeure de Stefan Zweig, Le monde d’hier, structure les axes didactiques de l’exposition et dont la lecture offre un des meilleurs panoramas de ce temps et du grand basculement qui l’a interrompu brutalement.  En cette année de célébration du centenaire de la guerre 14-18, nos imaginaires nous font croire que le conflit était inévitable, préparé par des années de nationalisme virulent. Or, Zweig nous livre une vision contraire.

Même si l’on redoutait la guerre, rien n’était moins attendu qu’un embrasement général de cette ampleur : « Une merveilleuse insouciance avait ainsi gagné le monde, qu’est-ce qui aurait bien pu interrompre cette ascension, entraver cet essor qui tirait sans cesse de nouvelles forces de son propre élan ? Jamais l’Europe n’avait été plus puissante, plus riche, plus belle, jamais elle n’avait cru plus intimement à un avenir encore meilleur ? »

En 1914, les nations européennes ne sont pas obnubilées par l’idée de s’affronter armes à la main, même si les tensions entre elles sont fortes et le poids de l’armée et du nationalisme grandissants. Les frontières n’ont paradoxalement jamais été aussi perméables entre les différents pays d’Europe. Les relations entre les intellectuels, les scientifiques, les artistes sont multiples, à l’image du rêve d’Érasme. Il s’agit bien alors d’une conscience commune qui va se briser sous les obus des canons  : « Grâce à la fierté qu’inspiraient à chaque heure les triomphes sans cesse renouvelés de notre technique, de notre science, pour la première fois, un sentiment de solidarité européenne, était en devenir.(…) Peut-être ingrats comme le sont les hommes, n’avons-nous pas su alors combien puissamment, combien sûrement nous portait le flot. Mais seul celui qui a vécu cette époque de confiance universelle sait que tout, depuis, a été décadence et obscurcissement. »

Au bout de la visite, c’est bien cet obscurcissement qui imprègne le visiteur dans la dernière salle de l’exposition. Tel un poilu de 1914 face aux lignes allemandes, il se retrouve face à quatre mitrailleuses d’époque. Dans cette même salle, le drame de cette guerre est figuré de façon bouleversante par un mur de trois mètres recouvert d’une multitude de fiches de soldats, morts pour la France, le 22 août 1914. En ce jour tragique, le plus sanglant de l’histoire militaire française, ce ne sont pas seulement des jeunes soldats qui sont fauchés, c’est une certaine idée de l’Europe. D’un monde de raffinement et du progrès, les Européens passent alors à un temps de brutalité et de destruction.

 

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