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Maurice Genevoix : la voix des poilus

En 1918, douze jours entiers auraient été nécessaires pour que défilent sur les Champs Élysées jusqu’à l’Arc de Triomphe l’ensemble des morts français de la guerre, si ceux-ci, sortis soudain d’outre-tombe, avaient voulu montrer aux vivants leur sacrifice. Ces morts, Maurice Genevoix les ressuscite dans Ceux de 14, un recueil de cinq ouvrages rédigé entre 1916 et 1921, comprenant Sous Verdun, Nuits de Guerre, Au seuil des guitounes, La Boue, et Les Éparges.

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Un poilu qui monte au front

Dans cette fresque, le futur académicien rend hommage à ceux qui sont tombés mais aussi à leurs millions de frères d’armes revenus comme lui de l’enfer des tranchées. Une expérience pourtant courte pour Genevoix, grièvement blessé dès le mois d’avril 1915. Dès son retour, une seule idée l’anime : témoigner par l’écriture du sacrifice de cette génération d’hommes dont le destin a basculé en 1914.

Cent ans après le début de la Grande Guerre, les souvenirs de celle-ci sont encore forts dans la mémoire collective et l’image des poilus encore vivace dans l’inconscient national. Toutefois, ce souvenir est souvent décharné, marqué par quelques récits familiaux ou par de brèves leçons scolaires. Lire Maurice Genevoix, c’est nourrir cette mémoire. Son œuvre, au réalisme documentaire, presque naturaliste, nous restitue la guerre dans sa violence la plus crue. Il ne se contente pas d’une simple dénonciation pacifiste, il nous ouvre surtout sur la fraternité des hommes plongés dans cet enfer. Il nous donne à mieux comprendre leur quotidien fait successivement de montées angoissantes vers le front et de repos salvateurs vers l’arrière. Il alimente cette mémoire et nous fait pénétrer au sein même des tranchées.

Dans la boue et le froid

Dans ces tranchées, les hommes ressentent la peur de la mort évidemment, toujours là, pesante, omniprésente, mais subissent aussi parfois la faim et souvent la soif. Une soif obsédante, car plus que la nourriture, l’eau manque sur le front. Le froid est là aussi alors que l’été s’achève, laissant place à l’automne qui enterre avec lui l’espoir d’une guerre courte. Un froid tétanisant les hommes qui dorment la plupart du temps à découvert. Contrairement aux années suivantes, les tranchées de 1914 ne sont encore que de vulgaires trous, sans abri possible, livrant les hommes aux intempéries. Ainsi, l’hiver 1914 est probablement le plus dur de la guerre car rien n’a été prévu encore pour affronter ce conflit qui se prolonge : « Dans le champ derrière nous, des hommes marchent. On entend un bruit de feuilles qu’on froisse, de racines qu’on arrache et qui craquent, de mottes qui tombent : ils déterrent des raves. C’est vrai, nous n’avons pas mangé. Il fait froid. Nous grelottons. Nous ne disons rien. » L’Allemand n’est pas le seul ennemi, la boue en est un également. Une boue prégnante et pesante avec cette pluie incessante de l’automne 1914 : « son étreinte, d’abord, n’est que lourdeur inerte. On lutte contre elle, et on lui échappe. »

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Un soldat français avant l’assaut

Malgré la mort et les misères de la guerre, la joie et l’insouciance n’ont toutefois pas complètement disparu. Les poilus restent des hommes, jeunes, pour lesquels l’esprit de camaraderie n’est plus qu’un des rares réconforts de leur vie sur le front. Cet esprit fraternel, Maurice Genevoix le rend palpable dans sa description minutieuse du quotidien au cours de ses neuf mois passés sur le front. Même après les pires atrocités, la joie de vivre n’a pas complètement disparu chez ces hommes animés par le désir de survivre, mais surtout de vivre. Ces hommes, parfois lâches ou souvent exceptionnels par leur courage, sont d’une simplicité touchante. Cette simplicité d’un peuple encore essentiellement rural auquel Genevoix donne vie par des dialogues retranscrits en patois et dans le chatoyant langage populaire de ce temps : « Alors voilà : entre deux sales moments, exemple entre un coup de chien et deux nuits sous la flotte, v’là un p’tit peu d’bon qui se glisse, un rien d’bonheur qui montre le bout d’son nez. »

Face à l’horreur, le lecteur se pose cette question essentielle : comment ces hommes ont-ils tenu ? La réponse est peut-être dans son texte lui-même, là est la clé de compréhension de leur capacité hallucinante de résilience, capables de subir l’inimaginable pendant quatre terribles années. Cette fraternité entre les hommes, c’est le cœur de cette œuvre dont la guerre est le sombre théâtre. On y revit la fraternité des combattants, l’aptitude de ces hommes issus de tous les milieux, de toutes les régions de France, à s’entendre, à vivre ensemble dans une promiscuité crasse et oppressante. Sans ces liens, les hommes n’auraient pas tenu. Plus que les armes et les fortifications, à la lecture de Genevoix, on comprend que c’est cette fraternité, ce lien immatériel qui a uni les hommes et qui a fait tenir le front pendant si longtemps.

Les Éparges

La terrible bataille des Éparges est le point culminant de cette fresque. Une bataille aujourd’hui oubliée, entre février et avril 1915, qui préfigure dans son déroulement et sa brutalité inouïe celles de Verdun et de la Somme. Barrages d’artillerie, successions d’attaques et de contre-attaques entre les deux lignes, massacre des combattants sortis des tranchées, livrés à une violence dont les mots peinent parfois à retranscrire l’indescriptible… Il est une chose de voir son ami mourir à ses côtés, c’en est une autre de le voir agoniser, puis de le voir mourir et pourrir sans avoir la possibilité de le secourir.

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Aux Eparges, soldats enterrant leurs camarades au clair de lune. Avril 1915. Peinture de Georges Paul Leroux

Tout est décrit minutieusement et sans artifice lyrique, les détails, les impressions, le ressenti. Pas de contexte extérieur, le récit est à hauteur d’homme. C’est là sa force et son intérêt historique : « Une plaque d’acier blindé monte très haut et retombe, comme un couperet de guillotine. Souesme passe devant moi, la face plâtrée de boue jaune, les deux mains sur les reins; derrière lui, Montigny ; derrière encore, Jaffelin: c’est bon; allez-vous-en, ensevelis, blessés, démolis. Je regarde bien, au passage, la crispation de vos visages, l’angoisse presque folle de vos yeux, cette détresse de la mort qui reste vacillante au fond de vos prunelles, comme une flamme sous une eau sombre… Quel sens ? Tout cela n’a pas de sens. Le monde, sur la crête des Éparges, le monde entier danse au long du temps une espèce de farce démente, tournoie autour de moi dans un trémoussement hideux, incompréhensible et grotesque. »

À la fin de cette bataille, atteint de trois balles, Genevoix quitte cette guerre. Le cauchemar terminé, il n’aura de cesse d’œuvrer en faveur du souvenir de ses frères d’armes afin d’honorer ces soldats dont les noms sur les monuments aux morts de nos villes et villages nous rappellent le sacrifice. En lisant Ceux de 14, ce sont les visages, les voix de quelques-uns de ces hommes qu’il nous est donné de voir et d’entendre. Ils ne restent ainsi pas seulement des noms gravés sur du marbre mais avant tout des hommes dont la vie s’est fracassée un jour d’été 1914.

 

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