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Zeev Sternhell : le mythe des origines françaises du fascisme

Lors de sa sortie en 1983, Ni droite, ni gauche, l’idéologie fasciste en France de Zeev Sternhell fait l’effet d’une bombe. Pour l’historien israélien, la France est la matrice intellectuelle et politique du fascisme. Or, cette analyse est contestée depuis plus de 30 ans par une grande partie des spécialistes. Toutefois, il aura fallu attendre 2014 pour qu’un collectif d’historiens, dirigé par Serge Berstein et Michel Winock, décide de synthétiser dans un ouvrage l’ensemble des critiques faites à Sternhell.

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Zeev Sternhell

Pour Zeev Sternhell, le fascisme n’est pas né en Italie au sortir de la Grande Guerre. À ses yeux, il trouve sa source en France, dans les idéologies de la la fin du XIXème et du début du XXème siècle. Tout d’abord, dans l’œuvre de certains écrivains ou intellectuels nationalistes, hostiles à la pensée des Lumières : Maurice Barrès, Emmanuel Mounier, Henri de Man, Marcel Déat… Pour l’historien israélien, Barrès, théoricien de l’enracinement et de l’énergie nationale, joue un rôle prépondérant dans la formation de ce proto-fascisme. Ensuite, dans le Cercle Proudhon, alliance des maurrassiens (George Valois) et des syndicalistes révolutionnaires (Édouard Berth) qui partagent une même détestation du matérialisme et de la république bourgeoise. Finalement, dans le plus grand parti politique (par le nombre d’adhérents) de l’histoire du pays : le Parti social français (PSF) du colonel de La Rocque. Trois sources principales dont l’aboutissement fut la révolution nationale du Maréchal Pétain.

 Une droite révolutionnaire et fasciste ?

Avec sa théorie d’une droite révolutionnaire et fasciste, Sternhell prétend corriger les analyses de certains historiens français. Dans les années 1950, Les droites en France de René Rémond tendent à montrer, dans une analyse magistrale, que la droite française s’est structurée en trois mouvements distincts : légitimiste, orléaniste et bonapartiste. Ces courants politiques, auxquels s’ajoute la tradition républicaine, auraient immunisé la France contre le fascisme. Pour autant, cette thèse ne remet pas en question l’existence de mouvements  fascistes marginaux.

L’ouvrage collectif dirigé par Michel Winock et Serge Berstein

Si Sternhell estime que l’analyse de Rémond est valide pour le milieu du XIXe siècle, il pense qu’elle ne permet pas de saisir la singularité que constitue l’ère de la politique de masse : « La modernisation du continent européen, la révolution technologique, la démocratisation de la vie politique créent une réalité sociale et idéologique nouvelle. C’est bien ces conditions nouvelles qui produisent la nouvelle droite, la droite révolutionnaire, une droite populaire, voire prolétarienne mais violemment antimarxiste et sécrétant un nationalisme organique, tribal, un nationalisme de la Terre et des Morts, de la Terre et du Sang. Cette droite nouvelle reflète les problèmes de la société moderne alors que le bonapartisme traduisait les réalités de la société pré-industrielle. La droite révolutionnaire, la droite pré-fasciste et plus tard la droite fasciste, répond à des besoins que le bonapartisme n’entrevoyait même pas. »

Ces trente dernières années, la querelle intellectuelle déclenchée par cette théorie ne s’est jamais vraiment éteinte, attisée régulièrement par la parution de nouveaux articles et ouvrages. Une controverse entretenue également par la suffisance de Sternhell, à laquelle s’ajoutent les attaques ad hominem à l’encontre de son ancien éditeur Michel Winock, devenu l’un de ses principaux opposants. Pour tenter de mettre un point final à cette controverse, Michel Winock et Serge Berstein, ainsi qu’une partie des plus grands spécialistes français et étrangers de l’histoire de France contemporaine (Jean-Pierre Azéma, Jacques Julliard, Steven Englund, Emilio Gentile, Marie-Anne Matard-Bonucci…) s’attaquent au travail de l’historien dans un ouvrage intitulé Fascisme Français ? C’est peu dire que la thèse de Sternhell en sort violemment écornée.

Sternhell, une imposture intellectuelle ?

L’ouvrage défend brillamment la thèse dite de l’immunité, c’est-à-dire d’une France préservée du fascisme. Ainsi, dans ce réquisitoire, l’aréopage d’historiens démontre la limite du raisonnement de Sternhell qui se concentre presque exclusivement sur l’histoire des idées et délaisse l’histoire des sociétés. Il crée ainsi un concept de fascisme désincarné n’ayant aucun véritable écho dans la population française. Pour appuyer sa thèse, Sternhell confère une importance démesurée à certains intellectuels, ouvertement fascistes, mais à l’audience dérisoire. Une démarche de travail que seules la malhonnêteté intellectuelle ou l’erreur méthodologique grossière peuvent expliquer.

Michel Winock

Michel Winock

Faire de la France le berceau du fascisme comme le fait Sternhell, c’est nier le poids exercé sur les mentalités par la Première Guerre mondiale. En effet, il n’envisage pas ce conflit meurtrier comme une véritable rupture historique mais voit, au contraire, une continuité intellectuelle entre l’avant et l’après-guerre. Il n’accorde donc presque aucune importance à ce choc civilisationnel qui, selon la célèbre thèse de Georges L. Mosse, « brutalisa » l’esprit de millions d’anciens combattants et l’ensemble des sociétés européennes, ouvrant ainsi la voie à l’idéologie fasciste. Pour Michel Winock, « l’histoire qu’il pratique est une histoire des idées suspendues au-dessus de la complexité et de l’hétérogénéité du réel mouvant. »

Pour appuyer sa thèse, Sternhell propose également une définition extensive du fascisme, très critiquable historiquement. Il n’hésite pas à faire de certains intellectuels des « fascistes sans le savoir ».  Barrès, le premier d’entre eux, serait le père d’un proto-fascisme fondé sur le rejet de l’individualisme et de l’universalisme des Droits de l’homme. Valeurs auxquelles il substitue le nationalisme romantique de « la terre et des morts ». Cette confusion entre nationalisme et fascisme est un des piliers sur lequel repose l’édifice de Sternhell.

La définition extensive de Sternhell transforme également le PSF du colonel de La Roque et son million d’adhérents en parti fasciste. Cet ajout – la mention du PSF ne figurait pas dans la première édition – veut combler une lacune et répondre à une objection : l’absence de parti fasciste d’importance dans l’histoire de France. La démarche est habile et lui permet de démontrer artificiellement l’existence d’un parti de masse fasciste dans la société française. C’est faire l’impasse sur le fait que le colonel de La Rocque – malgré ses critiques du parlementarisme – a toujours mis en avant son républicanisme. De plus, le mouvement conduit par La Rocque est davantage imprégné de catholicisme social que marqué par une vision fascisante de la société.

Pour Sternhell, le régime de Vichy incarnerait donc l’aboutissement attendu par l’ensemble de la société française. Mais encore une fois, l’historien commet des erreurs d’analyse. Vichy est évidemment un régime autoritaire et réactionnaire qui liquida l’héritage de la Révolution française. Pourtant, selon la spécialiste du fascisme italien Marie-Anne Matard-Bonucci, il n’a jamais eu cette dimension anthropologique des authentiques régimes fascistes dont le but était de créer un homme nouveau, coupé de ses anciennes attaches traditionnelles.

L’ouvrage dirigé par Winock et Berstein est, sans conteste, la meilleure réponse apportée au mythe des origines françaises du fascisme. Le travail d’historien de Sternhell y apparaît partial et éloigné de la rigueur historique nécessaire indispensable chez un historien de renom. Dans ce contexte, difficile de comprendre la portée de cette thèse, abondamment relayée par les médias et certains intellectuels influents. Il faut probablement y voir le goût prononcé de beaucoup de nos compatriotes pour l’autoflagellation et le dénigrement systématique de notre histoire.

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