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L’odyssée espagnole de John Dos Passos

Rossinante reprend la route est une double odyssée : celle d’un jeune homme de 20 ans qui cherche une consolation à la mort de ses parents ; celle, surtout, d’un journaliste socialiste saisissant les racines d’un pays qui prend le virage de l’industrialisation. À travers ses habitants, sa culture et sa géographie, John Dos Passos dresse le portrait de l’Espagne et de son génie qui, un siècle plus tard, est toujours aussi lumineux.

La reconnaissance d'Ulysse et de Télémaque, Henri-Lucien Doucet (1880)

La reconnaissance d’Ulysse et de Télémaque, Henri-Lucien Doucet (1880)

Les grands écrivains sont généralement de bons sociologues, même quand ils ne parlent pas de leur pays. L’Américain John Dos Passos était d’origine portugaise, mais c’est à l’Espagne qu’il consacra l’une de ses premières œuvres, écrite à 26 ans : Rossinante to the Road Again (1922). Quelques années plus tôt, il découvrait ce pays à travers deux voyages ; de l’automne 1916 au début de l’année 1917, puis en 1919. Les voyages forment la jeunesse, dit-on ; Dos Passos décida de les restituer comme une odyssée. Dans un procédé narratif singulier, qui alterne fiction à la troisième personne et considérations d’un narrateur inconnu à la première, il est à la fois cette voix et Télémaque, qui arpente l’Espagne avec son ami Lyaeus.

Comme toute odyssée, le voyage est la métaphore d’une quête intérieure. Rossinante reprend la route, seulement traduit en français en 2005, est nourri par le double drame qu’a vécu l’écrivain : la perte de sa mère puis de son père, avant chacun de ses voyages en Espagne. Celle de son père fut la plus douloureuse. « Télémaque avait tant erré à la recherche de son père qu’il en avait pratiquement oublié l’objet de sa quête. » Rossinante est traversé par une mélancolie souterraine qui saisit à plusieurs moments Télémaque – que l’écrivain surnomme « Tél » comme lui était surnommé « Dos ».

Le fils d’Ulysse et de Pénélope cherche à travers ses pérégrinations ibériques une consolation à la douleur de cette perte. Il la trouve dans une fatalité qu’il puise dans l’esprit espagnol, comme lorsqu’il se répète à voix basse les quelques vers du vieux poète Jorge Manrique (1440-1498), auteur des Stances sur la mort de son père :

Nuestras vidas son los ríos
Que van a dar en la mar,
Que es el morir…

« La mort, oui, toujours, dit Télémaque, mais il faut continuer », se résolut-il. En ce début de XXe siècle, l’Espagne que découvre Dos Passos est à un tournant. Après un XIXe siècle heurté, elle vit une relative stabilité à l’occasion de la restauration des Bourbons. Mais les secousses politiques et sociales auront bientôt raison du règne d’Alphonse XIII qui, subsistant péniblement après le putsch de Primo de Rivera en 1923, sera balayé par la IIe République (1931) à laquelle succédera la guerre civile puis trois décennies de franquisme. Le tournant est aussi économique, car l’Espagne traditionnelle des années 1910 sent qu’elle sera bientôt happée par l’industrialisation.

Indépassable Don Quichotte

« Le vieil ordre était en train de changer », explique Don Diego à son ami Télémaque, car « dans la mesure où il n’y avait pas d’autre voie que de se joindre à la procession de l’industrialisation, les Espagnols devaient se débrouiller pour que leur pays se porte en tête ». L’Amérique est l’étalon de l’industrialisation, et beaucoup des Espagnols que croise Télémaque sont curieux de ce pays et l’interrogent à ce propos. L’un d’eux affirme qu’on ne s’y amuse pas, un autre assure que c’est « la terre de l’avenir » et un troisième affirme que, là-bas, on ne fait que travailler puis se reposer pour pouvoir se remettre au travail.

Don Quichotte Rossinante - Daumier

Don Quichotte et Rossinante vus par Honoré Daumier

Un syndicaliste regrette que son pays soit « pris au piège » de l’industrialisation et que le peuple se laisse gagner par « la mentalité bourgeoise ». Dos Passos constate qu’à Madrid « la fréquentation des cafés recule devant les exigences du business et cette malencontreuse manie d’imiter les Anglais et les Américains ». L’auteur de la trilogie U.S.A. se désole de cet embourgeoisement qui gagne tous les domaines. Et même le théâtre qui, soucieux de « revêtir les habits de la respectabilité », se laisse aller au « goût étranger » et « à se faire lourd ».

Dos Passos est attristé par cette Espagne qui renie son essence pour imiter les plus modernes. Car ce qu’il aime dans ce pays, c’est au contraire sa culture née d’une pauvreté joyeuse et de la simplicité. Rossinante reprend la route est la recherche de l’essence de cet esprit espagnol. La pérégrination de « Tél » et Lyaeus se fait sous le sceau de l’œuvre de Cervantès, Don Quichotte, qui est cet esprit à elle seule. Ou plutôt : qui contient en son sein les deux faces de la culture espagnole. D’un côté, Don Quichotte, « chevalier à la triste figure qui essayait maladroitement de refaire le monde, pitoyablement sûr de la puissance de son propre idéal » ; de l’autre, Sancho Pancha, dont l’évangile est de « jouir sans la moindre honte du plaisir de la nourriture, des couleurs, de la douceur des cheveux des femmes ». D’ailleurs, les figures de Cervantès sont si éminentes que c’est sur le dos de Rossinante, le cheval maigre et efflanqué de Don Quichotte, que Dos Passos veut raconter l’Espagne.

La saveur des collines jaunes et rouges

L’Américain célèbre la culture espagnole en apposant de nombreux extraits d’œuvres de ses auteurs, dont il a eu grande connaissance malgré son jeune âge. Les contours de l’esprit espagnol, il les esquisse aussi grâce à deux expressions qui, comme la saudade lusitanienne, n’ont que des traductions imparfaites. Lo flamenco, c’est l’esprit de Sancho Pancha : « L’attitude crâne et rude, l’interprétation parfaite du chant aux notes tremblées, le distique impeccablement amorcé, le dos tourné au taureau qui charge, la mantille drapée d’une manière délicieusement provocante : c’était tout cela, lo flamenco. »

Le portement de la croix, El Greco

Dos Passos fait d’El Greco une incarnation de l’esprit espagnol

Quant à lo castizo, c’est un terme propre à la Castille qui comprend « une gamme de nuances », raconte Dos Passos : à la fois synonyme d’authentique, attitude fondatrice devenue « le dernier bastion de l’arrogance castillane » et, plus généralement, expression qui recouvre « tout ce qui a du sel » –  la saveur des collines jaunes et rouges, les mendiants enveloppés dans des manteaux couleur tabac, les douairières imposantes qui vont à la première messe…

Madrid, Tolède, Malaga, Barcelone… « Ce qui me frappe avant tout, c’est qu’il y a non pas une, mais plusieurs Espagne. » À travers son voyage, Dos Passos a compris que définir l’Espagne est un exercice pluriel car sa nature est disloquée, malgré les tentatives de centralisation de la monarchie castillane. L’Espagne en tant que nation centralisée moderne est une « illusion fâcheuse ». Pour l’auteur de Manhattan Transfer, la « navrante absence de résultats » que l’on constate après un siècle de révolution vient de ce que l’on a imposé « artificiellement un gouvernement centralisé à un pays essentiellement centrifuge ».

Esprit méditerranéen

En ce début de XXe siècle, Dos Passos sent que l’Espagne doute. Sans aller jusqu’à l’Amérique, elle complexe face à son voisin français – impression peut-être accrue par la francophilie de Dos Passos. Là est tout le désespoir de Paco, un comédien que Télémaque trouve pleurant sur l’agonie du théâtre espagnol : « Je vais vous dire, c’est ce goût pour le théâtre français, la cuisine française, qui a tué le théâtre espagnol. » Et aussi celui de ce Madrilène, qui se lamente sur la modernisation de la capitale avec sa Castellana ressemblant de plus en plus aux Champs-Élysées. Napoléon, Mirabeau, Pic de la Mirandole, Michelet : la profusion de références montre le poids culturel un peu trop écrasant du voisin français. D’ailleurs, en utilisant la figure de Télémaque pour raconter l’Espagne, Dos Passos ne fait-il pas un discret clin d’œil aux Aventures de Télémaque (1699) de Fénelon, par lesquelles le précepteur initia le duc de Bourgogne à la réalité de son temps ?

Miguel_de_Unamuno_Meurisse_1925

Miguel de Unamuno (1864-1936)

Mais Télémaque est aussi l’incarnation, par son origine homérique, d’une autre culture : la Méditerranée. L’Espagne s’insère dans une civilisation plus large, un esprit méditerranéen d’origine grecque. « Il est difficile pour des Anglo-Saxons » à la nature si méfiante de « comprendre le côté extraverti et le mode de vie collectif des Méditerranéens », confesse Dos Passos, qui compare les tertulias madrilènes à l’agora athénienne. Aussi, la Catalogne est comme la Grèce : une terre de ports et de monts.

L’Américain cite abondamment l’écrivain et militant Miguel de Unamuno, dont l’œuvre – aussi marquée par Don Quichotte – fut majeure. Il trouve en lui un lutteur résolu contre la dénaturation de l’esprit espagnol. « Nous autres Espagnols, nous sommes, paraît-il, des charlatans arbitraires […] qui manquons de cohérence, avons l’âme scolastique et j’en passe », s’emporte l’auteur du Sentiment tragique de la vie. Il va trouver dans la Méditerranée l’argument de son combat. Car il a, dit-il, entendu les mêmes critiques contre saint Augustin, « le grand Africain antique ». Le grand Africain antique, s’exclame le poète : voilà une expression « que l’on peut opposer à « européen moderne » et c’est au moins aussi bien » ! Car Unamuno – et Dos Passos avec lui – fait partie de ces voix fières qui s’élèvent quand les autres sont persuadés que l’Espagne doit s’abdiquer pour rentrer dans le moule industriel. Un combat que l’éternel Don Quichotte, face à ses moulins à vent, aurait aussi livré.

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