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Luc Fraisse : « On se tord souvent de rire en lisant Proust »

Luc Fraisse est professeur de littérature française à l’université de Strasbourg et membre senior de l’Institut universitaire de France. Son dernier ouvrage, L’Éclectisme philosophique de Marcel Proust (Pups, 2013) a reçu le prix de la critique de l’Académie française. Aux Classiques Garnier, il réédite actuellement l’œuvre de Proust. Il dirige par ailleurs la Revue d’études proustiennes et la collection « Bibliothèque proustienne ».

Marcel Proust jeune

Marcel Proust jeune

PHILITT : L’humour tient une place essentielle et pourtant méconnue dans À la Recherche du temps perdu. Comment expliquez-vous cette méconnaissance ?

Luc Fraisse : Plusieurs raisons se conjuguent certainement. D’abord l’orientation de l’œuvre, qui dès son titre suggère un regret mélancolique des choses à jamais perdues – registre sur lequel le romancier joue d’ailleurs largement. S’attache au roman de Proust une nostalgie poignante, qui s’accentue aux dernières lignes du Temps retrouvé, et que rendent bien les finales des films réalisés à partir de cette œuvre, comme celui de Raoul Ruiz ou le téléfilm de Nina Companeez. Loin de penser à l’humour proustien, beaucoup (de Bergson à François Cheng) lui ont reproché d’enfermer le lecteur dans la tristesse du regard en arrière.

Ses admirateurs eux-mêmes n’ont-ils pas longtemps craint, en évoquant son talent comique, de dévaluer son prestige intellectuel et littéraire ?

Exactement. Ceux qu’impressionne le massif de cette œuvre ne s’attendent à y trouver que des analyses hyperintellectuelles. Quand on déprécie Proust, on voit en lui un coupeur de cheveux en quatre – lui-même se disait un sombre raseur. Cela ne prédispose pas à rire en le lisant, et surtout à rire avec lui (il en serait de même avec Claudel : tout le monde ne s’attend pas à découvrir une savoureuse autodérision, qui existe pourtant, dans Le soulier de satin). Mais ceux qui sacralisent Proust ne sont pas mieux disposés à le lire pour s’amuser. J’étais moi-même dans ces dispositions, si bien que j’ai été profondément indigné d’entendre mon professeur d’hypokhâgne annoncer qu’on riait beaucoup en lisant Proust : à mes yeux c’était un blasphème. C’est pourtant exact, et cela n’a rien de sacrilège de s’en apercevoir.

La Recherche multiplie les différents registres comiques. Pouvez-vous nous les décrire ?

Proust est imprégné des classiques du XVIIe siècle, et notamment des dramaturges. Les auteurs tragiques, notamment Racine, sont partout présents, ils accompagnent la souffrance du sujet amoureux, y compris dans la forme : les méditations du héros et narrateur jaloux se calquent volontiers sur le monologue délibératif. Mais le comique cocasse et savoureux à la Molière est plus constant peut-être. Et à ce titre, Proust illustre les catégories de comique que nous avons appris à distinguer dans nos classes secondaires. Comique de caractère d’ailleurs subtil chaque fois que le docteur Cottard teste en société les expressions toutes faites dont il ne perçoit que le sens littéral. Comique de situation quand Mme de Villeparisis et la grand-mère du héros sont obligées de se rencontrer, dans le tambour du Grand-Hôtel, et rivalisent de mimiques et de paroles entremêlées. Comique de mots bien sûr, quand Swann répond au duc de Guermantes, qui lui demande à qui attribuer une croûte accrochée à son mur : à la malveillance ; ou quand la tenancière de la maison de passe où œuvre Rachel, pour expliquer à un nouveau client que la jeune femme est déjà occupée, annonce qu’elle est sous presse.

Molière

Molière

Le comique sans doute le plus constant, sous la plume de Proust, ressortit à ce que la classification traditionnelle appelle l’héroï-comique – le contraire du burlesque –, consistant à porter aux nues des détails insignifiants. Le romancier s’attache souvent à de minuscules circonstances pour les porter aux nues ; l’amplification lyrique est sa spécialité. Mais au-delà des catégories, ce qui compte le plus, c’est cette exceptionnelle vis comica, aurait-on dit à l’époque de Plaute ou de Térence, dont il est capable. On se tord souvent de rire en lisant Proust. Et quand on entend réciter du Proust par des acteurs talentueux (je pense au spectacle L’Oreille de Proust, qui a été donné au festival de Cabourg et à Paris), on se rend compte que le comique est beaucoup plus fort et constant qu’on ne s’en avise au fil de la lecture silencieuse. Dans beaucoup de passages, chaque mot contient son intention comique et sculpte la phrase d’un éclat de rire.

Dans l’œuvre de Proust, le comique et le tragique sont souvent mêlés. Ce mélange des genres marque-t-il un tournant pour le roman français ?

C’est une recette qui, à vrai dire, remonte fort loin. Le mélange romanesque, chez Proust, du comique et du tragique, évoque Dickens. Au moment où il s’agit, dans Le côté de Guermantes, de constater le décès de la grand-mère, fait son entrée le médecin patenté pour cette fonction : et quand on annonce le docteur Dieulafoy, on se croirait chez Molière, note le narrateur. Mais le comique chez Proust ne sert pas seulement, comme souvent dans les œuvres littéraires, à alléger la gravité, c’est un comique de protection, à la faveur duquel le sujet cherche en effet à se protéger contre le ridicule, c’est-à-dire contre le risque (celui que Proust redoute par-dessus tout) de ne pas être aimé.

Cette alternance du tragique et du comique existe aussi chez Céline. Est-ce le seul point commun entre leurs œuvres radicalement opposées ?

Louis-Ferdinand Céline

Louis-Ferdinand Céline

Radicalement opposées : on opposerait volontiers l’antisémite et l’écrivain juif – mais Proust n’est pas un écrivain juif ; l’hétérosexuel et l’écrivain homosexuel – mais les scènes homosexuelles sont assez complaisantes, dans les romans de Céline. D’où résulte que ces principes d’opposition, auxquels on pense en premier sans doute, ne sont pas très intéressants. Une opposition peut-être plus marquante à long terme est que Proust ne cherche pas, et viscéralement comme Céline, à dire son fait à la société. Reste que le comique proustien est fondé sur une rosserie qui atteint à la violence, parfois à la fureur voire au délire, quand le romancier caricature des types sociaux ou psychologiques en leur donnant la parole. Et il me semble que la psychologie des profondeurs, notion que l’on attache volontiers au nom de Proust, joue un rôle de premier plan chez Céline. Mais Proust est sans doute plus constructif, moins nihiliste. C’est pourquoi son comique est moins âpre.

La critique du snobisme et de l’esprit de caste est un fil rouge de La Recherche. De quelle manière l’humour permet-il à Proust d’en faire la critique ?

Ce qui intéresse Proust à ce propos, c’est le dévoilement inconscient de soi, c’est la manifestation inconsciente de ce que l’on est. Le snobisme ne l’intéresse pas pour le snobisme, mais pour l’anosognosie (inconscience de son propre mal, nous disent les médecins) qui habite le snob. Le préjugé aristocratique est une curiosité que Proust et son narrateur ne se lassent pas d’observer, surtout au moment où le baron de Charlus recrute ses partenaires dans le peuple. L’esprit bohème affiché par Mme Verdurin intéresse Proust parce qu’il habille une soif ardente de devenir une Guermantes – ce qui aura finalement lieu. Le comique naît d’un regard surplombant qui jette un œil de deux côtés à la fois, côtés généralement séparés par une haute cloison. Dans son humour, le véritable aristocrate ici, c’est le narrateur de Proust, dont on a dit qu’il occupait une position si élevée qu’il n’existait aucun personnage, si haut placé soit-il, qui ne se trouve encore en-dessous de lui.

Proust aime railler des défauts qui étaient les siens : snobisme, jalousie, pédantisme… L’humour prend-il la forme d’une auto-critique ?

Robert de Montesquiou qui inspira Proust pour son personnage de Charlus

Robert de Montesquiou qui inspira Proust pour son personnage de Charlus

En effet, le lecteur de La Recherche qui se documente un peu ne tarde pas à découvrir, avec stupéfaction malgré tout, qu’il n’est peut-être pas un ridicule attribué à un personnage que l’auteur n’ait emprunté à lui-même. Il a été Bloch empruntant le langage mythologique de Leconte de Lisle ou renversant malencontreusement un vase dans un salon (ledit vase apparaîtra un jour dans une vente, muni de cette légende valant surenchère : « vase brisé par Marcel Proust »). Il est la tante Léonie coordonnant attentivement sinon savamment ses symptômes et ses remèdes. Il a été Swann galvaudant sa réelle culture dans les salons. Il sait qu’il est le baron de Charlus s’attirant des clins d’œil, tandis qu’il déroule ses tirades, auprès d’une assistance fixée sur son compte. Placer ses personnages dans les situations comiques parce que dévalorisantes qui ont été les siennes est sans doute le moyen d’en rire le premier – et d’en souffrir aussi une seconde fois. « Connaissez-vous X, ma chère, c’est-à-dire M. P. ? Je vous avouerai pour moi qu’il me déplaît un peu, avec ses grands élans perpétuels, son air affairé, ses grandes passions et ses adjectifs. » « J’ai pris la grippe, laquelle, mettant mon asthme à son plus haut degré, fait que les voisins, entendant un grondement continu et des aboiements spasmodiques, croient que j’ai acheté un orgue d’église ou un chien, à moins que par des relations impures (et purement imaginaires) avec une dame, j’aie eu un enfant, lequel aurait la coqueluche. » L’autodérision est chez Proust une façon d’apprivoiser humainement ce que l’on accepterait le moins chez soi-même (l’esprit, c’est la gaieté des gens tristes, écrit-il un jour à Mme Straus) ; c’est aussi, rejoignant Molière et de manière générale ce que l’on appelle l’esprit français, porter ce qui pourrait donner une mauvaise image de soi au rang du patrimoine.

Proust, justement, était un grand amateur de la littérature du Grand Siècle et plus particulièrement de ses moralistes. Voyez-vous des analogies entre l’humour proustien et celui d’un La Bruyère ?

Proust en effet a conservé et relu périodiquement son édition des Caractères à peu près tout au long de sa vie. Celui qui fait dire à son narrateur que l’idée de sa construction ne le quittait pas un instant ne désavouerait pas le moraliste posant que c’est un métier de faire un livre, comme de faire une horloge. Ce qui intéresse Proust, dans la position du moraliste, c’est précisément cette position privilégiée tirant la réflexion vers la spéculation philosophique, mais sans quitter jamais des yeux le concret de la vie. Dès lors, il est une très grande analogie entre l’humour proustien et celui de La Bruyère : elle consiste à faire apparaître à travers l’homme qu’on voit, qui se voit, et qui se donne à voir, l’homme qu’on ne voit pas et qui ne se voit pas lui-même.

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