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Brexit : le crépuscule des cuistres

Malgré les appels à contourner le référendum ou à soumettre Britannia, les réactions interloquées au Brexit ne peuvent effacer une dure réalité : celle de la destruction du mythe selon lequel la construction européenne évoluerait dans les sphères célestes du « sens de l’Histoire ».

David Cameron

David Cameron

Le concert des réactions publiques et médiatiques à la décision du Royaume-Uni de sortir de l’Union européenne a tout d’une réédition du match ayant eu lieu en 2005 à la suite du « non » français au référendum constitutionnel européen : le résultat obtenu n’étant pas conforme à celui attendu, il est vite devenu urgent de désigner les coupables. Et comme c’était à prévoir, les coupables sont les mêmes qu’en 2005. Avec une fougue qui frise les plus grandes heures de l’indécence audiovisuelle, la faute a successivement été attribuée à des catégories très diverses de l’électorat britannique, mais dont la détestation éternelle que leur voue la caste de « ceux qui savent » constitue le principe fédérateur.

Ce sont d’abord les vieux qui ont « volé leur avenir aux jeunes », cette cinquième colonne des conservateurs grabataires dont on ne sait pas tellement pourquoi ils ont encore le droit de vote, puisqu’ils vont bientôt mourir. Ce sont ensuite tous les ploucs de l’Angleterre profonde, les indécrottables xénophobes du Yorkshire et des Midlands, que personne ou presque n’a jamais cherché à rencontrer, mais qui ne méritent probablement ni un tel honneur, ni leurs 7,2 livres sterling de l’heure au SMIC, puisqu’ils cèdent si facilement aux sirènes du populisme outrancier. Et puis il y a tout le cortège des citoyens moyens, tous ceux qui décidément « ne comprennent pas les enjeux » et avec lesquels on n’a, comme d’habitude, « pas assez fait de pédagogie ».

 Il est toujours fascinant d’observer la capacité de l’immense machine de la culpabilisation à ignorer les lois de la gravité qui devraient la rattacher à la réalité, et donc à la notion du grotesque. Avec un paternalisme d’une tendresse rare, on nous explique – interviews de « Bregreters » à l’appui – que ceux qui ont voté en faveur du Brexit ignoraient ce qu’était précisément l’Union européenne. Parce que naturellement, tous les partisans du « remain » ont, de leur côté, une connaissance approfondie des institutions communautaires, de leur fonctionnement et des programmes qu’elles mettent en œuvre. On pétitionne en ligne pour réclamer à corps et à cris la tenue d’un second référendum avec de nouvelles règles du jeu, où le « leave » ne serait considéré comme valable qu’une fois passée la barre des 60 %. Parce que bien évidemment, dans la situation inverse, une telle demande aurait aussi été considérée comme parfaitement légitime si elle avait concerné le « remain ». Everest de l’absurde, une pétition londonienne exige l’indépendance de la capitale et son maintien dans l’Union européenne. Parce qu’incontestablement, une décision de l’ensemble de la communauté nationale ne saurait contraindre ceux qui désirent continuer à évoluer dans les sphères du hors sol.

Fractures européennes

The Sun prend position pour la sortie

The Sun prend position pour la sortie

Le vote des Britanniques et les réactions qu’il a pu engendrer révèlent deux grandes fractures. La première est une fissure irréparable dans le storytelling selon lequel le processus d’intégration et d’élargissement d’une union « toujours plus étroite » serait fondu dans le moule de l’Histoire. Déjà en juillet 2015, le psychodrame du référendum grec avait considérablement ébréché l’idée selon laquelle la paix entre les peuples serait naturellement irradiée par l’UE. L’inflexibilité de l’Allemagne à l’égard de la Grèce, à des années-lumière d’une conciliation fédéraliste qui n’a jamais existé, a montré que les rapports entre États sont potentiellement toujours aussi violents qu’auparavant, et que les notions d’intérêt national et de souveraineté ne sauraient être effacées aussi facilement par le pouvoir du Saint-Esprit bruxellois. La décision du Royaume-Uni constitue une étape supplémentaire de ce processus, dans le sens où elle ramène le monolithe de l’Union européenne à hauteur d’homme et l’avenir de celle-ci dans une sphère qu’elle n’a en réalité jamais quittée : celle de la délibération politique. Il n’existe pas de justice immanente qui voudrait que l’UE soit inscrite ad vitam aeternam dans un sens de l’Histoire qui n’a de réalité que dans l’imaginaire fédéraliste et europhile. Il n’existe pas non plus de loi immuable et naturelle qui placerait celle-ci à une hauteur stratosphérique en la rendant inaccessible à la compréhension humaine. Or, c’est précisément ce coup de massue dans la mythologie de l’Union que les dirigeants européens et leurs équivalents médiatiques ne peuvent pas supporter. Si un État a la possibilité de choisir souverainement d’abandonner la communauté après une consultation populaire, quelle valeur peuvent bien avoir toutes les vieilles marottes sur la Prospérité, la Paix, le Bien et le Progrès qui seraient invariablement liés à l’UE, et qui rendraient donc incompréhensible et irrationnelle toute décision de la quitter ?

La deuxième fracture est plus intimement liée aux élites politiques, médiatiques et sociales en Europe. Si la division a toujours été plus ou moins claire, le Brexit a très nettement contribué à mettre en évidence une fraction de la population qui assume pleinement son désir de rupture avec l’ensemble de la communauté nationale. C’est ce qui explique par exemple qu’une partie des Londoniens s’estime légitime à bénéficier d’un régime politique et économique particulier qui ignorerait les résultats du référendum et maintiendrait de facto la ville dans l’Union européenne. C’est aussi pour cette raison que la plupart des médias accordent une importance significative aux conséquences du Brexit pour les catégories telles que les expatriés ou les étudiants bénéficiaires du programme Erasmus, bien plus qu’aux habitants des Green Belts ou des anciennes artères ouvrières anglaises. Du fait de cette rupture, cette catégorie particulière a ainsi connu une mutation profonde dans sa conception de la démocratie. Dans le contexte du référendum britannique, l’enjeu n’est alors plus de déterminer si la question est digne d’être posée ou si le mode de consultation est adapté, mais uniquement de savoir si le résultat sera conforme à ce qui est déterminé à l’avance. Et dans l’hypothèse où les citoyens votent « mal » – ce qui est presque systématiquement le cas dans les consultations qui ont un rapport direct avec les questions européennes – il devient alors légitime de remettre en cause les résultats, que ce soit en déplorant à chaudes larmes que le vote des « jeunes » n’ait pas une importance supérieure à celui des « vieux », en réclamant un second scrutin plus restrictif ou encore en exigeant carrément que les référendums nationaux portant sur une sortie de l’UE soient prohibés par les traités. Autant de doléances qui, sans aucun doute, seraient considérées comme parfaitement inacceptables et antidémocratiques si la réponse des citoyens avait correspondu au résultat prévu.

La question de la souveraineté

Certains proches amis ont pointé, à très juste titre, le fait que le Royaume-Uni avait choisi de quitter l’Union européenne pour des raisons extrêmement éloignées de celles du procès qui est habituellement fait aux institutions bruxelloises. Je pense toutefois qu’ils n’ont qu’à moitié raison. Il est vrai que la campagne en faveur du Brexit a été très largement menée par des figures que l’on pourrait situer dans la plus pure tradition du libéralisme anglais. Il est aussi vrai que l’un des principaux reproches adressés à l’UE par les élites politiques britanniques tient précisément dans son fonctionnement institutionnel et économique radicalement « antilibéral », voire même digne des heures les plus grandioses de l’Union soviétique. C’est sur ce point précis qu’une Marine Le Pen et un Nigel Farage peuvent par exemple très fortement diverger. Néanmoins, ceci revient à ignorer trop largement ce qui fut l’enjeu principal de la campagne, à savoir la question de la souveraineté nationale, question qui pour sa part revient systématiquement dans l’ensemble des débats sur les problématiques européennes. Sans cela, comment expliquer que le Royaume-Uni, qui a toujours bénéficié d’un régime préférentiel depuis son adhésion à l’UE, ait tout de même fait le choix de la sortie au détriment des bienfaits d’une adhésion « à la carte » ? C’est d’ailleurs pour cette raison que le résultat du référendum est si difficile à comprendre pour une part non négligeable des élites européennes et des « fédéralistes ». Si l’attachement à l’autonomie dans la décision des États est une notion démodée et enterrée, ou en passe de l’être, comment interpréter la décision britannique autrement que par la « folie », l’ « irrationalité » ou encore « le renfermement sur soi » ? Et même si l’on ne considère que l’argument économique retenu par les personnalités comme Nigel Farage ou Boris Johnson, n’est-ce pas là la preuve que l’Union européenne ne correspond en réalité à aucun optimum, ni libéral, ni « autre » ?

Nigel Farage

Nigel Farage

D’autres regrettent, également à raison, que la campagne au Royaume-Uni n’ait été portée que par des figures de la droite dure ayant fait le choix d’une focalisation sur la question migratoire. Mais à qui la gauche britannique traditionnelle peut-elle s’en prendre, sinon à elle-même, puisque le Labour a constamment fait le choix de défendre l’intégration européenne, jusqu’à suivre le gouvernement conservateur dans sa campagne pour le « remain » ? On explique partout à qui veut bien l’entendre que la contestation eurosceptique est un monopole « droitier » et « réactionnaire » – ce qui est directement contredit par les exemples grecs et espagnols – mais sans jamais préciser que ce n’est le cas que là où les forces dites progressistes ont totalement abdiqué. Le scénario est en réalité le même que celui de l’évolution qu’a connu la gauche française dans les années 1980, lorsque l’impulsion deloriste a parachevé la conversion du Parti socialiste à l’idéal européen, avant que le PCF n’opère à son tour sa mutation dans les années 1990. Car est-il si étonnant de constater qu’après que la « gauche » ait jeté au sol l’ensemble des symboles nationaux, d’autres peut-être moins reluisants, peut-être moins sexy sur l’échelle des bonnes mœurs, se soient baissés pour les ramasser ?

Après avoir pris connaissance des résultats, j’ai longuement réfléchi à ce qui avait pu jouer de manière décisive en faveur du « leave », malgré la sollicitation médiatique, malgré les multiples pressions extérieures, malgré les promesses – non tenues jusqu’à présent – que le Royaume-Uni serait instantanément frappé des dix plaies d’Égypte en cas de Brexit. À cet effet, il est utile de se replonger brièvement dans un modeste succès de librairie de l’année dernière : il s’agit de The Churchill Factor : How one man made history, une amusante biographie du plus célèbre des Premiers ministres britanniques, dont l’auteur n’est autre que Boris Johnson, ancien maire de Londres et figure tutélaire de la campagne victorieuse en faveur du « leave ». Si l’ouvrage se fondra probablement dans la masse des dizaines de publications émises chaque année sur Winston Churchill, de la même manière qu’en France les étagères croulent sous l’immense production dédiée à Napoléon, un passage en particulier avait toutefois su retenir mon attention. Il s’agit de l’introduction de l’ouvrage, aux pages 14 et 15 : « Churchill est un démenti vivant et retentissant pour tous les historiens marxistes qui interprètent l’histoire comme le produit de vastes forces économiques désincarnées. Le cœur du ‘facteur Churchill’ est au contraire l’idée qu’un seul homme peut faire toute la différence […]. Il y eut des barrages où il sut faire barrage au flot des évènements ; jamais il n’affecta aussi profondément le cours de l’histoire qu’en 1940. » La richesse de ce passage ne se situe pas dans ses vagues relents antimarxistes. Elle ne se trouve pas non dans le énième débat qu’il rouvre sur la personnification. Son intérêt est plutôt à chercher dans le fait qu’il rejoint parfaitement l’idée selon laquelle il n’existe en politique nul horizon céleste, nul « sens de l’Histoire » immuable et gravé dans la roche tel le Décalogue, contrairement à ce qu’affirment ad nauseam les laudateurs inconditionnels de l’Union européenne. Aussi critiquable soit un homme comme Boris Johnson, celui-ci croît, comme des millions de ses concitoyens, en la force séculaire du « merde » dans l’Histoire, en la possibilité d’infléchir le cours des évènements, éventuellement à tort, mais toujours dans le plaisir simple et humain de rire au visage de la marche des choses.

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