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Christophe Pommier : « Sans la guerre et la défaite, il n’y aurait pas eu de Commune de Paris »

Christophe Pommier est adjoint du conservateur responsable du département artillerie du musée de l’Armée. Il est actuellement le commissaire de l’exposition France Allemagne(s) 1870-1871 – La guerre, la Commune, les mémoires qui se tient aux Invalides du 13 avril au 30 juillet 2017.

PHILITT : Votre exposition s’ouvre sur  la situation allemande et française dans les années qui précédent la guerre de 1870. Comment la Prusse s’impose-t-elle alors progressivement sur l’espace germanique ?

Guillaume Ier

Guillaume Ier

Christophe Pommier : Cette expansion doit beaucoup à l’arrivée au pouvoir de Guillaume Ier de Prusse qui succède à son frère, d’abord comme régent, puis comme roi en 1861. Cet officier de carrière est amené à régner en raison d’un concours de circonstances mais n’avait pas été préparé pour cela.  Dès son accession au trône, il souhaite voir le royaume de Prusse retrouver une place importante sur l’échiquier européen. Avec les défaites contre Napoléon Ier du début du siècle puis l’unification politique manquée de 1815, la Prusse était  tombée dans le rang des nations de second ordre, derrière l’Autriche, la France, l’Angleterre, la Russie. En 1862, pour restaurer cette puissance, le nouveau roi souhaite augmenter les crédits de l’armée et renforcer son influence sur la Confédération germanique, présidée par l’Autriche. Pour cela, il a besoin d’une armée forte.  Mais, face à  l’opposition de son parlement qui refuse de nouveaux crédits, il fait appel  à Otto von Bismarck. Ce diplomate, habile politique, partage son objectif de grandeur pour le royaume et réussit à imposer la décision du roi.

À partir de là peut commencer l’agrandissement territorial de la Prusse au détriment des autres états de la Confédération germanique. Ainsi, en 1864, la Prusse déclare la guerre au Danemark et récupère le duché Schleswig et de Saxe-Lauenbourg. Deux ans plus tard, commence la guerre contre l’Autriche. À la surprise générale, la Prusse est vainqueur à Sadowa et intègre le Hanovre.  Cette victoire lui permet, pour la première fois, d’avoir une continuité territoriale entre le cœur du royaume et ses possessions occidentales le long du Rhin. Le royaume de Prusse dissout alors la Confédération germanique et crée la Confédération de l’Allemagne du Nord excluant ainsi l’Autriche. Les Prussiens prennent alors la prédominance sur les états allemands, même si la nouvelle confédération n’intègre pas les états du Sud comme la Bavière, le Wurtemberg ou le grand-duché de Bade. Dès 1867, pour étendre encore son influence, Bismarck crée des alliances avec ces différents états. La question qui se pose alors dans l’espace germanique est celle d’un état uni avec l’Autriche, c’est la solution grande-allemande ou, sans l’Autriche, appelée, elle, solution petite-allemande. Les états du sud privilégient la solution grande-allemande pour des raisons culturelles car l’Autriche catholique contrebalance la Prusse protestante.  Toutefois, c’est la solution souhaitée par Bismarck, la petite-allemande qui va s’imposer.  Quant à lui, Guillaume Ier n’est pas un fervent partisan de cette union. Il souhaite, lui, avant tout une Prusse forte. Son ministre cependant voit plus loin et a l’ambition d’une grande union des états allemands sous l’égide de la Prusse.

Quel est le rôle de Bismarck dans le déclenchement de cette guerre ? Agit-il en harmonie avec le roi Guillaume Ier ?

Guillaume Ier n’est pas vraiment partisan d’une guerre contre la France. Il n’a pas d’animosité particulière envers Napoléon III. Quand la situation s’envenime à propos de la question de la succession du trône d’Espagne, il recule assez vite pour ne pas froisser les Français. Bismarck n’agit pas alors en accord avec son roi lors de cette crise qui débouche sur la guerre.  Ainsi, Guillaume Ier n’est pas au courant de la dépêche d’Ems modifiée par Bismarck, le déclencheur du conflit, et se trouve mis devant le fait accompli. Toutefois,  il ne désavouera pas son ministre. Cette attitude est conforme au caractère de Guillaume Ier, alors assez âgé, et qui a tout au long de sa vie beaucoup délégué. Bismarck a donc toujours eu les mains assez libres dans sa politique. Et quant aux opérations militaires, elles sont déléguées à Moltke, le ministre de la guerre. Conscient de ses faiblesses et de ne pas avoir les compétences de ses ministres,  le roi n’interagit qu’assez peu. Il n’est pas omnipotent et tranche seulement lors de désaccords dans son gouvernement.  Il n’est également pas particulièrement enthousiaste lors de  la proclamation de l’empire allemand dont il craint qu’il signe la disparition de son royaume au sein de cette entité plus grande.

Vous exposez une étonnante armoire à pharmacie de Napoléon III alors très malade. Comment l’empereur aborde quant à lui cette guerre ?

 Couverture du catalogue de l'exposition publié chez Gallimard

Couverture du catalogue de l’exposition publié chez Gallimard

Napoléon III  aborde ce conflit contraint et forcé. L’empereur lui aussi ne souhaite pas la guerre mais il y est poussé par son opinion publique germanophobe, par la presse et par un parti belliciste puissant. Il est également poussé par son entourage et particulièrement sa femme qui souhaite consolider le régime pour son fils. On peut faire un parallèle avec la Russie de 1914 où l’on pensera aussi qu’une victoire militaire réinstallerait, pour de bon, un régime battant de l’aile. Si le nom Bonaparte lui a servi pour son accession au trône, il le dessert en 1870 car il n’a pas les qualités militaires de son oncle. La place d’un Bonaparte est à la tête de son armée,  pas à Paris, là où  il aurait pourtant probablement préféré rester. On conserve de Napoléon III souvent l’image du quadragénaire fringuant du portrait officiel de Franz Xaver Winterhalter de 1853. Pourtant, en 1870, c’est un homme malade perclus de rhumatismes, qui souffre d’incontinence et d’un calcul vésical impressionnant, exposé d’ailleurs dans l’exposition. Selon les rapports de son médecin, nous savons aujourd’hui qu’il urine à cette époque du sang. Le souverain  tient à peine à cheval lorsqu’il passe les troupes en revue, au moment où il doit prendre des décisions majeures alors qu’il est soigné à l’aide de pilules d’opium ! Il ne s’agit pas là des conditions idéales pour affronter une guerre.

Quel est l’état des forces militaires des deux puissances en présence au début du conflit ? La France pouvait-elle gagner cette guerre ?

Les forces en présence sont disparates. Les armées allemandes sont menées par la Prusse qui représente 80 % des unités engagées. Dès le début de la guerre, l’Allemagne aligne 500 000 hommes répartis en trois armées qui incluent les unités de réservistes. Ces hommes sont bien instruits et ont connu l’épreuve du feu en 1864 et en 1866. Leur armement est correct et ils possèdent  une artillerie efficace. La  grande maîtrise des technologies de l’époque (chemin de fer, télégraphe…), comme sa logistique performante, est aussi une des grandes forces de cette armée. La France aligne, elle, 280 000 hommes dans une armée constituée uniquement d’unités d’active. On décide de mobiliser les réserves (la garde nationale mobile et la garde national sédentaire) en fonction de l’évolution de la situation. La mobilisation est longue et compliquée. Les unités ne sont pas prêtes et sont pour beaucoup mal instruites contrairement aux forces allemandes. Le cours de la guerre démontrera la bravoure des Français mais aussi leur déficit d’instruction militaire. L’armée s’est spécialisée dans ses colonies dans la contre guérilla en Afrique du nord, par exemple, et au Mexique. La dernière guerre continentale contre l’Autriche date déjà de 1859 et la guerre de Crimée de près de quinze ans. Il existe donc un manque d’expérience pour la guerre moderne. Les chefs sont de plus dramatiquement  passifs. Pour  prendre une formule contemporaine, on pourrait dire qu’ils ont atteint leur seuil d’incompétence. Le plan français prévoit ainsi de refaire la manœuvre napoléonienne de 1805 qui conduisit à Austerlitz. Le but est de couper les armées allemandes en deux et de les battre séparément afin de porter la guerre au cœur de l’Allemagne. C’est le plan prévu mais on ne l’appliquera jamais à cause du commandement et de la logistique, tous les deux déficients. La défaite est inéluctable. Si la France aurait pu, peut-être, gagner cette guerre, les Allemands ayant pris beaucoup de risques et tenté de nombreux coups de poker, il aurait fallu pour relever ce défi des chefs militaires d’une autre trempe.

Contrairement à la mystique d’extrême-gauche qui a mis en avant uniquement son aspect social, vous montrez également bien le caractère patriotique de la Commune qui apparaît comme un prolongement de la guerre. La Commune est-elle une révolte patriotique avant d’être une révolte sociale ?

 L'arrestation de Louise Michel le 24 mai 1871, par Jules Girardet.

L’arrestation de Louise Michel le 24 mai 1871, par Jules Girardet.

Oui, sans la guerre et la défaite, il n’y aurait pas eu de Commune de Paris. Dans cette exposition, nous ne renions toutefois pas le terreau révolutionnaire et social qui a permis la Commune. En effet, Paris est une ville républicaine dans un pays globalement conservateur. On le voit lors du plébiscite du 8 mai 1870, Paris vote déjà majoritairement républicain avant le conflit. En effet, il existe une tradition révolutionnaire très vive à Paris tout au long de la première moitié du XIXe siècle. La capitale est traditionnellement prompte à la révolte. Mais la Commune est avant tout un mouvement patriotique à un moment où le nationalisme est un sentiment d’extrême gauche, contrairement à notre époque où ce sentiment est associé à l’extrême droite. Lors de la guerre, le siège de Paris a duré quatre mois. Durant cette période, les Parisiens et le gouvernement ont été persuadés que les Allemands allaient attaquer pour prendre la ville de force. On appelle alors tous les Parisiens à être prêts pour le moment de l’offensive. « Si chacun tue son Prussien, on aura gagné la guerre ! » est un slogan alors entendu dans les rues. La ville est animée par une forte  fièvre combattante. Or, les Parisiens vont attendre un assaut allemand qui ne va jamais venir.  Sans être vaincus,  ils apprennent que l’armistice est signé et que la guerre est perdue. La France va perdre une partie de son territoire et  va devoir payer un lourd tribut. Paris doit en plus subir l’affront d’un défilé allemand sur les Champs-Elysées. C’est l’humiliation suprême. Quand le 18 mars 1871, le gouvernement décide d’enlever à la garde nationale parisienne ses canons, c’est la goutte d’eau qui déclenche l’insurrection.  Est déclarée  alors la Commune de Paris dans une idée d’autogestion face à un gouvernement considéré comme incapable de gérer la ville et le pays.

 

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