Céline en prison ou la « descente aux galères » de Ferdinand

Au cours des dix-huit mois passés dans la prison danoise de Vestre Fængsel, entre 1945 et 1947, Céline n’a cessé d’écrire et de lire : écrire pour défendre son cas ou travailler à un nouveau roman, lire pour briser la solitude – « J’ai peur d’être seul, sans livres. » (Cahier 5) De ses écrits, seules quelques lettres et ébauches de romans étaient parvenues jusqu’à nous, notamment les manuscrits de Féerie pour une autre fois et le synopsis d’un Guignol’s band III qui n’a jamais vu le jour. Publiés pour la première fois chez Gallimard, les Cahiers de prison, tenus par l’auteur du Voyage entre février et octobre 1946, enrichissent ces textes connus de plusieurs inédits, réflexions souvent inachevées, parfois illisibles, cahier de brouillon et œuvre littéraire à part entière.

Gallimard, « Les Cahiers de la NRF », 240 pages, 20 euros

« Je chinerai comme je pourrai du papier pour écrire », écrit Céline dans le premier cahier – l’ouvrage en compte dix. Du papier, Céline n’en manquera pas : Vestre Fængsel fournit à ses pensionnaires des cahiers d’écolier, espaces littéraires un peu étroits qui obligent l’écrivain à maltraiter sa phrase, à n’en garder que des morceaux ou retirer la ponctuation. Une partie non négligeable de chaque cahier est consacrée aux citations : Céline profite du moment pour lire ou relire ses classiques, des moralistes du XVIIe, La Rochefoucauld et La Bruyère notamment, à Chateaubriand et Hugo. Que Céline ait ressenti le besoin de lire les Mémoires d’Outre-tombe et Les Misérables au fond de son « ergastule danois » (Robert Poulet) indique non seulement combien sa misérable situation l’afflige, mais aussi comment il compte faire de ce nouveau « malheur » – élément qui fonde l’intrigue dans le roman célinien – une expérience littéraire. En ce sens, les Cahiers ne font pas seulement office de mémoires : ils constituent à la fois un cahier d’exercice et un grand chosier dans lequel puiser lors de l’écriture de ses futures œuvres.

Cahier d’exercice d’abord, et de manière assez évidente. Céline cherche le titre de son prochain roman, roman qu’il définit comme une « façon de rattraper l’orage au vol, de le mener à piauler en cul de poule dans notre clarinette. » (Cahier 4) « Féerie pour une autre fois » est au milieu d’une liste de titres : « Solo pour un Ouragan », « Confidences pour une autre fois », « Espièglerie pour l’autre monde ». Bégaiements d’un écrivain qui, au moment d’accoucher de l’intrigue, accorde un soin particulier au choix de ses personnages, congédie les uns et renomme les autres. Si Céline a poursuivi Féerie une fois sorti de prison et accueilli à Korsør par Thorvald Mikkelsen, son avocat, il a en revanche abandonné son Guignol’s Band III qui est resté à l’état de synopsis. Pièce littéraire d’une valeur méconnue, le synopsis d’un roman de Céline, plus encore que le roman lui-même, ressemble bien souvent à une succession de plans composés sommairement d’un lieu, d’un personnage et d’un événement. Alors commence le travail de l’écrivain ou du cinéaste, puisque le roman célinien – proche en cela des romans de Ramuz, notamment de L’Amour du monde – fonctionne en quelque sorte à la manière d’un film où les procédés stylistiques se substituent plus ou moins aux angles adoptés par la caméra.

« M’ont fourré au gnouf, sans savoir pourquoi »

Céline taulard-né : l’image est agréable, d’autant que l’auteur de L’école des cadavres ne s’est jamais comporté que comme un évadé de prison et n’a cessé de critiquer l’injustice dont il était victime. Mais Céline taulard n’est jamais qu’un dérivé du Céline ordure. Rien n’est moins dangereux que cette hérésie didactique – puisqu’il s’agit bien de faire une hairesis, un choix – qui entend accorder autant d’importance à l’auteur qu’à son œuvre, alors que le premier est toujours moins intéressant que la seconde. Des dix-huit mois fermes de Céline ne comptent que les dix cahiers qu’il en a tirés et les résidus de prison que l’on trouve dans les romans suivants, puisque résonne dans le reste de son œuvre « le seul bruit glas de la prison, la réponse aux cloches du cimetière ». (Cahier 8)

On ne connaît vraiment un pays que si l’on a fréquenté ses cachots, on ne connaît vraiment un homme que si l’on a fréquenté ses vices. Le Danemark apparaît nu – et bien laid – à Céline une fois sorti de prison. De celle-ci, il donne un aperçu tout sauf réaliste : fantastique, hallucinatoire – « Ce n’est pas la réalité que peint Céline, c’est l’hallucination que la réalité provoque », écrit Gide à propos de son contemporain qui ne l’aimait pas du tout. « Ce sont là d’énormes caves en surface, sorte de cathédrales de cachots au lieu de voûtes où des êtres pourrissent, souffrent leurs jours dans un désespoir, une haine qu’il est difficile, n’a jamais été exprimée à ceux qui ne l’ont pas éprouvée d’imaginer, ce degré de rage continue, presque souriante mais absolue, sacrée, à laquelle peut parvenir un homme après quelques mois d’incarcération. » (Cahier 3)

Davantage intéressant encore : la prison apparaît progressivement comme le pendant rationalisé de la guerre, puisque Céline utilise le terme « reguerre » dans Guignol’s band pour désigner le bagne. On est puceau de l’horreur, même de celle qui s’est déguisée en institution, oubliette sans fond où les monstres fabriqués par une modernité rationalisée à outrance sont enfermés au lieu d’être soignés – vocation du médecin. Ne pas rester puceau de l’horreur, car « il faut au contraire raconter l’éparpillement d’une âme vers la mort par l’horreur et le chagrin ». (Cahier 5) 

Dans les cachots du Danemark, Céline élabore progressivement la fonction de « chroniqueur » qu’il occupe et ne quitte plus jusqu’à Rigodon. Chroniqueur des abîmes qui se doit de parcourir les neuf cercles – « on ne monte pas dans la vie, on descend » (Voyage). « Il est vrai évidemment qu’il s’agit en ce moment d’une effroyable certes, mais bien providentielle descente aux galères, le seul endroit hélas par les temps actuels où l’on puisse avouer une présence – bête infecte. » (Cahier 1) De même que la rencontre avec La Vigue au début D’un château l’autre a lieu alors qu’une barque de morts descend lentement la Seine et que dans les dernières pages de Guignol’s band II certains personnages morts au cours du roman font une ultime apparition à l’occasion de la « fête de Ferdinand », de même les Cahiers offrent l’occasion de visiter les couloirs d’une prison et d’en apprendre davantage sur la nature de l’homme, corde tendue entre l’humain et l’inhumain, la vie et la mort – « le geôlier c’est quelque chose du Caliban de la Tempête, un passage entre l’homme et la brute ». (Cahier 1)

Carnet du prisonnier Destouches

Carnet commencé en novembre 1913 et achevé en octobre 1914

« Mais ce que je veux avant tout, c’est vivre une vie remplie d’incidents que j’espère la providence voudra placer sur ma route, et ne pas finir comme beaucoup ayant placé un seul pôle de continuité amorphe sur une terre et dans une vie dont ils ne connaissent pas les détours qui vous permette de se faire une éducation morale – si je traverse de grandes crises que la vie me réserve, peut-être je serai moins malheureux qu’un autre car je veux connaître et savoir, en un mot je suis orgueilleux – est-ce un défaut ? Je ne le crois, et il me créera des déboires ou peut-être la Réussite. » (Carnet du cuirassier Destouches) Les Cahiers de prison sont, pour qui veut bien les lire d’un point de vue strictement littéraire – le seul qui vaille chez un écrivain –, une lettre du prisonnier Destouches au cuirassier Destouches. Alors que Céline est en garnison à Rambouillet, entre novembre et décembre 1913, il tient un carnet qui constitue, avec ses premières lettres, un de ses premiers écrits, publié pour la première fois en 1963 sous le nom de Carnet du cuirassier Destouches. Tout lecteur du Carnet appréciera les Cahiers de prison à leur juste valeur, comme une lettre du vieux chroniqueur au jeune poète, du forçat à l’homme libre. Céline arrivé au bout de la fête, comme à la fin du Voyage : « D’étalages en groupes, et de manèges en loteries, à force de déambuler, nous étions parvenus au bout de la fête, dans le gros vide tout noir où les familles vont faire pipi… »

Ce qui n’est encore qu’un souhait chez le jeune cuirassier, celui de « vivre une vie remplie d’incidents », est un aveu chez l’écrivain : « Rien m’enivre comme les forts désastres, je me saoule facilement des malheurs, je les recherche pas positivement, mais ils m’arrivent comme des convives, qu’ont des sortes de droits… » (Féerie pour une autre fois) Dans le dernier cahier, Céline rappelle au jeune écrivain que, pour mener à bien son entreprise littéraire, il ne suffit pas de traverser de grandes crises : il faut, par l’écrit, « les sauver et les rendre éternels un petit peu ». (Cahier 1) « Les malheurs de soi ne comptent guère, n’est que seule la façon d’en faire rire. » (Cahier 10)

Les Cahiers de prison, par leur existence même, sont la preuve que la prison danoise a participé à la nuit célinienne. Eût-il vécu plus longtemps, Céline aurait-il donné à l’épisode danois, et notamment aux dix-huit premiers mois – il a commencé à le faire dans Féerie –, une existence littéraire ? On peut toujours spéculer. Les dernières pages de Rigodon sont consacrées à deux entrées simultanées : celle de Destouches dans Copenhague et celle de Céline dans La Pléiade, puisqu’il raconte corriger les premières épreuves. Et parmi ces dernières pages, une maxime, sentence qui libère le forçat et condamne l’homme libre : « La vérité est qu’en prison, dehors tout est que babillages, postillons de salons, hors cellule tout est gratuit rien est payé… » (Rigodon) Mettre un point d’orgue à son œuvre une fois arrivé aux portes de la ville et de la littérature : dernière insolence d’un écrivain qui, depuis la guerre et la prison, mène la « bataille du Styx » – premier titre de Féerie pour une autre fois. « Je t’arrive, Caron, en piteux équipage et tous ces gens qui m’accompagnent ne sont pas plus frimants que moi. » (Cahier 2)

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