Une anthropologie pessimiste traverse la filmographie de Yorgos Lanthimos comme le fil lui rendant sa cohérence. De Dogtooth à Poor Things en passant par The Favorite, l’expression du cinéaste grec semble vouée à l’exploration des travers de l’humanité sans affectation ni concession.
Recourant moins aux finesses de l’esprit d’un Éric Rohmer qu’à la brutalité graphique de l’image, la posture de Lanthimos se rapproche néanmoins comme son prédécesseur de celle des moralistes français, au premier chef La Rochefoucauld. Derrière chaque vertu, enseigne ce dernier, se dissimule l’impulsion du vice; il semble que le cinéaste grec ne saurait pas ne pas souscrire à cette position fondamentale de l’illustre moraliste. Sans pour autant y chercher les fondements d’une politique, il ne serait pas inutile de souligner semblablement les motifs hobbesiens parsemant ses films. Rappelons en effet combien, chez Hobbes comme chez Lanthimos, les hommes s’assimilent tendanciellement aux animaux sans manière d’éloges.
Quoiqu’il en soit de cette filiation réelle ou virtuelle, ces dernières années, l’œuvre de Lanthimos, pour intéressante qu’elle soit, semblait risquer le piétinement : par des moyens parfois tout à fait imaginatifs – Poor Things –, on en venait au terme à réaffirmer la même posture pessimiste à travers le même regard d’entomologiste qui signe la plupart des films du cinéaste. Si l’usage audacieux du grand angle, les cadrages erratiques ou l’inclination pour la contre-plongée avaient formés ensemble une grammaire singulière et formellement rafraîchissante, elle avait perdu de son pouvoir d’étonnement, puisque mise au service d’une seule et même thématique. Évidemment, on ne saurait passer sous silence le rythme de production élevé des derniers films de Lanthimos, un par année depuis trois ans, affectant nécessairement le recul nécessaire au renouvellement de l’expression (le cinéaste confessant du reste être épuisé). C’est pourquoi, avec Bugonia, on pouvait s’attendre au recourt des mêmes ressorts thématiques et des mêmes procédés. Cet horizon d’attente a toutefois été brillamment subvertit par une séquence finale pleine de ruse et d’intelligence noire. Dans ce qui peut s’appréhender comme un signe du temps, Bugonia apporte une contribution cinglante à la discussion entourant la crise des récits dans la postmodernité. Cet intérêt n’est peut-être pas étranger à la présence d’Ari Aster à la production, dont l’exceptionnel Eddington explorait cette même crise, dans une remise en cause du monde qui vient dont le sérieux n’a semble-t-il que peu retenu l’attention médiatique (le sujet du film, ne l’oublions pas, comme nous y invite par ailleurs le cinéaste lui-même dans une entrevue avec Michael Moynihan, est l’implantation d’un centre de données, nouveau bastion de l’empire numérique). Au demeurant, il est remarquable de voir Emma Stone incarner coup sur coup dans le film d’Aster les traits d’une femme vulnérable aux récits complotistes (Louise Cross) et sa contre-figure dans le film de Lanthimos (Michelle Fuller).
Le complot et le pathétique
Toutefois, chez ce dernier, le thème du complot, malgré un traitement plus intimiste, prend une dimension autrement scabreuse. Dans une tentative désespérée de donner sens à sa vie misérable depuis le coma de sa mère, Terry Gatz (Jesse Plemmons) entraîne son cousin neurodivergent Donnie (Aidan Delbis) dans le projet héroïque de kidnapper Michelle Fuller (Emma Stone), extra-terrestre à la tête d’une compagnie pharmaceutique prétendument criminelle. À la faveur d’un plan orchestré par Terry combinant séances d’entraînement physique, masques de Jennifer Aniston et autocastration chimique, le duo parvient à enchainer la PDG dans son sous-sol insalubre. D’angoissantes discussions s’en suivent, où Terry cherche à lui retirer l’aveu de son appartenance aux Andromédiens, une espèce extra-terrestre, tandis que Michelle tente de le ramener à la raison. À la vulnérabilité psychologique du premier répond ainsi la vulnérabilité physique de la seconde; après plusieurs jours, le rapport de force tourne à la faveur de Terry qui réussit à imposer son récit à la captive, laquelle feint dès lors, pour sa sécurité, d’être un authentique alien.
Cette lutte narrative opposant Terry à Michelle fonctionne comme le verre grossissant d’une loupe révélant l’hyper hétérogénéité des représentations cohabitant dans nos sociétés postmodernes, phénomène que le philosophe Byung-Chul Han s’est employé à décrire dans de nombreux ouvrages, dont Hyperculture (2022) ou, plus récemment, La Crise dans le récit (2025). Lanthimos illustre à sa façon l’effrayante perte d’unité qui grève aujourd’hui la vie commune et qui atteint ses sommets dans l’élaboration exhaustive de véritables mondes alternatifs, à l’instar de celui de Terry dans lequel il entraîne son pauvre cousin. La médiatisation de toutes les opinions à laquelle participe de façon décisive le déploiement des réseaux sociaux et plus généralement, l’alternative de l’espace virtuel d’Internet venu concurrencer à tout instant l’encrage dans la vie réelle, offre tous les matériaux nécessaires à la fabrication du récit dont Terry a besoin pour rendre compte de sa triste destinée.
Bugonia est en effet d’abord l’histoire d’une tentative désespérée et pathétique de surmonter une souffrance intolérable, à savoir la souffrance que ne soulage pas la possibilité du sens. Le recourt maladif de Terry aux théories extra-terrestres est ainsi à la mesure de l’impasse à laquelle le soumet la vie ici-bas, illustrant le potentiel d’extrême dissociation que les tirs conjoints du libéralisme et du déconstructivisme instille entre les individus, à tel point que l’on pourrait vraisemblablement soutenir que Terry n’appartient plus au monde qui l’entoure et qu’il est ainsi à sa manière un alien, à savoir aliéné. L’entrée du monde dans son désenchantement décrit par Marcel Gauchet appelle sans doute d’autres transcendances; le refus du surnaturel chrétien laisse ici place au surnaturel extra-terrestre, non cette fois dans l’espoir d’une rédemption mais d’une purgation de l’espèce invasive, responsable du mal écologique affectant les abeilles dont s’occupent Terry et Don. Le film offre ainsi à voir un triste spectacle, à la limite du supportable tant Terry et Don s’enlisent dans une suite de décisions désastreuses, sans solution de continuité. La musique puissamment expressive de Jerskin Fendrix fait acte d’alchimie en réussissant à transformer le matériau peu digeste du film en épopée satirique et parvient à ponctuer de rires les nombreux malaises.
Bugonia aurait pu se réduire à brosser ainsi la trajectoire d’une affabulation fatale, mais Lanthimos nous convie à un ingénieux retournement dans une séquence finale où il se livre à un fantasme que seul le cinéma peut offrir. Dans la révélation ultime des origines extra-terrestres de Michelle Fuller, le film semble d’abord emprunter le procédé usé du plot twist insignifiant; le spectateur hésite alors entre l’étonnement et la consternation tant il apparaît peu plausible qu’un cinéaste de l’envergure de Lanthimos – si ce n’est pas Will Tracy, au scénario – s’adonne à de telles facilités. Au fil du dévoilement final qui nous montre Michelle remonter parmi les siens pour discuter de la faillite de l’espèce humaine dans une langue aussi comique que mystérieuse, la ruse du cinéaste apparaît par traits successifs.
Une interrogation sur la condition humaine
Dans une extrême ironie, Lanthimos donne raison à Terry dans le seul but de réaffirmer son pessimisme foncier. Ces étonnants personnages vêtus de gigantesques et absurdes tricots que l’on croit devoir désigner comme les Andromédiens ont statué : l’humanité est un échec et ils doivent donc mettre un terme à son aventure. Rassemblés autour de la Terre qui apparaît au centre du cénacle en modèle réduit – et plate, par comble d’ironie – le moment est solennel. Le spectateur assiste ensuite à un moment tragicomique d’une amplitude absolument remarquable : Michelle se saisit d’une longue aiguille; le passage furtif d’une vague amertume traverse son visage avant qu’elle ne perce le mince dôme de savon protégeant le disque de la Terre. Et c’est alors que Lanthimos se livre à une séquence que l’on devine pour lui jubilatoire et que seul le coup de génie d’une réhabilitation improbable du récit de Terry pouvait autoriser : sur l’ancien succès musical de Pete Seeger, repris par Marlène Dietrich (Where Have All the Flowers Gone?), une succession de plans fixes dévoilent une humanité inerte, surprise par la mort, restituant la planète au règne des seuls animaux.
Des scènes d’intérieur, d’extérieur, de loisir, de travail, de partout dans le monde sont livrées à notre contemplation, oscillant entre la satisfaction d’une justice enfin rendue – songeons au discours de certains écologistes assimilant peu ou prou les êtres humains à un cancer – et l’attachement irréductible à cette pauvre humanité. On est ainsi tenté de rapprocher la séquence finale de Bugonia de celle d’un autre grand film, Zabriskie Point. Antonioni, dans une scène alliant des qualités plastiques et cinématographiques remarquables, nous offrait au terme du film la jouissance de scruter au ralenti la destruction spectaculaire d’une masse de biens de consommation, dans un geste critique et artistique appelé à l’anthologie. Cette alliance thématique et formelle constitue un formidable dispositif d’interrogation pour le spectateur, traversé par une vague d’émotions contradictoires envers ces objets si quotidiens et si étrangers à la fois. Chez Lanthimos, la suite des natures mortes qu’il nous donne à voir interroge semblablement le spectateur, mais dans son rapport à lui-même et à ses pairs : vaut-on encore la peine d’être vécu?
Aux réponses nécessairement divergentes sur cette question, les paroles de Marlène Dietrich offrent un indice qui ne saurait être négligé : When will they ever learn? Quand les hommes apprendront-ils enfin à devenir meilleurs? La question jette peut-être un nouvel éclairage sur la démarche du réalisateur. Nous ne saurions à cet égard passer sous silence la subtile analogie posée entre les abeilles et la société des hommes : ouvrant et fermant le film, les abeilles sont l’objet d’une attention particulière depuis au moins Aristote pour leur apparente harmonie sociale. Lanthimos cherche-t-il à opposer la réussite des ruches à l’échec des cités humaines? Tirés de la nature, les hommes cherchent pourtant à s’en arracher; la raison – et le langage – fournirait le premier attribut de cet arrachement, constituant du reste les hommes en organisation proprement politique. L’ultime apprentissage consisterait alors peut-être en un retour à la nature, apprentissage vraisemblablement impossible sous le regard du cinéaste (filant l’analogie, il faudrait alors parler de la faillite des abeilles de Mandeville, l’excès des vices privés ne conduisant plus à la vertu publique, mais à l’accumulation de toutes les crises). Bugonia ouvre ainsi sur une question éthique qui déborde la position à laquelle il nous avait jusqu’à présent habitué.
Pour s’éloigner de la seule thèse pessimiste au profit de cette problématique grosse de la complexité du réel, Bugonia peut être tenu comme l’un de ses films les plus réussis. Il est en effet possible, comme s’y adonne avec passion Yorgos Lanthimos, de concevoir les hommes comme de « pauvres créatures » (de la traduction française de Poor Things), imbues de vanité, égoïstes et maladroites; nous le soulignions d’entrée de jeu, le cinéaste a plusieurs devanciers en cette matière dont nous pourrions retracer la marque jusqu’à Diogène le cynique. Prenant naturellement place dans la suite de l’œuvre de Lanthimos, la force de Bugonia est toutefois d’interroger la condition humaine par-delà l’austère diagnostique du pessimisme anthropologique afin d’y verser peut-être, l’instant de quelques plans, un peu d’empathie. Que Lanthimos ait délibérément cherché à suggérer ou non cette nuance, entre quelques éclats de rire jaune, la séquence finale ne manque pas de toucher, dans un paradoxe qui n’est en rien destiné à être surmonté.
S’il est possible de désespérer de la valeur et du sens de la trajectoire humaine, les dernières images du film, pathétiques et aimantes à la fois, nous informent qu’elle est néanmoins tout ce que nous avons et c’est le tour de force du film que de réussir à nous insérer dans ce double point de vue désenchanté mais fraternel. À une époque écoanxieuse où surgit la question inédite de l’intérêt de notre propre prolongement – doute expliquant peut-être en partie le taux de natalité résolument bas des sociétés occidentales –, Bugonia ne peut manquer d’interpeller.
David Labrecque
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