Jean-Pierre Martinet : le carnaval des douleurs

Il est des poètes maudits que leur postérité a arraché à leur malédiction. Jean-Pierre Martinet (1944-1993) n’est pas de ceux-là : oublié de beaucoup, ce romancier est un véritable écrivain maudit. D’une enfance misérable à une mort misérable, son œuvre fut le caillou dans la chaussure de la modernité tardive. Tandis que la société s’enivrait des illusions optimistes que propageaient les Trente Glorieuses, entre prospérité et « libération sexuelle », ses romans osaient au contraire dépeindre l’envers de cette société désorientée. Avec un pessimisme à peine supportable, le romancier décrit l’horreur d’hommes et de femmes prisonniers de leur folie et de leur malfaisance, incapables de transcendance et de rachat.

Le romancier Jean-Pierre Martinet

Jean-Pierre Martinet se situe, à l’instar des personnages ornant deux de ses livres aux éditions Finitude, dans cette curieuse et maigre interstice entre le grotesque et l’horrifique. Sa vie fut à l’image des situations imaginaires qu’il inventa en qualité de littérateur : à quarante-neuf ans, il mourut en 1993 d’une embolie cérébrale à Libourne, près de Bordeaux, alcoolique et chez sa mère, après une petite vie sans ambition de vendeur de journaux à Tours. Il reconnut très bien lui-même la particularité de ce parcours car – l’anecdote et le bon mot sont connus – il définit dans une note biographique sa vie en ces mots, cinq ans avant sa mort : « Parti de rien, Jean-Pierre Martinet a accompli une trajectoire exemplaire : il n’est arrivé nulle part. » Une telle sentence peut donner au lecteur une idée de l’esprit de l’œuvre. Il y a un rire, certes, mais un rire très étouffé par la noirceur du constat. Ses deux protagonistes sont les messagers de cette noirceur et, parfois, les bouffons à l’origine des rares rires jaunes.

En 1980, Garnier-Flammarion a l’idée d’orner son édition poche des Contes cruels d’un détail du tableau L’Entrée du Christ à Bruxelles, illustrant une scène de liesse, les personnages de Villiers de
l’Isle-Adam se retrouvant associés à cette transe carnavalesque et volontiers angoissante du tableau de James Ensor. C’est un peu la même idée qui semble se dégager du rapport entre La Somnolence (1975) et Jérôme (1978) de Jean-Pierre Martinet avec leurs couvertures respectives. Effectivement, figurent sur ces ouvrages des personnages issus des Songes drolatiques de Pantagruel, où s’exposent quelques cent-vingt gravures de formes hybrides et monstrueuses généralement attribuées à l’imagier du XVIe siècle François Desprez. En couverture de La Somnolence, nous retrouvons un personnage droit comme un pic, au nez crochu et intégralement caché par une sorte de chaperon, ne laissant apparaitre qu’une paire de yeux torves. Quant à Jérôme, le roman est illustré par la figure d’un bossu priapique que l’on devine libidineux tant il semble triturer l’extrémité de son sexe avec une petite canne. Lui aussi, son visage n’est qu’en parti apparent, caché par le chapeau à plumes et le col.

Le charnier des fous

La Somnolence est le premier roman de Jean-Pierre Martinet et narre les déambulations d’une
vieille dame extrêmement seule, Martha Krühl, qui, malgré un instinct casanier exprimé dans la partie
introductive du récit, se voit rencontrer des personnages, tous dérangeants et étranges. Malgré la jeunesse de l’auteur d’à peine trente ans, le roman ne souffre pas d’insuffisances et les lecteurs ayant découvert Martinet par ses œuvres plus tardives verront que son univers stylistique est déjà bien en place : peut-être n’est-il pas encore abouti, aussi parachevé que dans Jérôme, sorti quatre ans plus tard, mais il a déjà pris forme, il est déjà compact. L’univers de La Somnolence est asphyxiant, Martinet s’amuse avec nos réflexes classiques d’approche du réel, souvent moraux et binaires : ici, toutes les victimes sont perverses et tous les bourreaux sont également martyrs à leur façon. L’exemple en est donné avec un jeune homme, bien sous tout rapport, quoiqu’un peu dérangé (dans un Martinet, cela ne choquera personne), et attendrissant en raison du tourment que lui fait vivre le deuil de sa sœur. Martha et le lecteur apprennent assez rapidement que ce deuil trouve sa gravité dans la relation incestueuse qu’entretenaient la sœur et son frère, lequel se révèle être un autogynéphile dangereux et complètement obsédé par Maria Malibran, une cantatrice du XIXe siècle. Ce flou moral n’épargne, cela dit, personne : ce n’est pas en raison des diverses curiosités que rencontre notre protagoniste que nous la prenons en pitié tant elle s’illustre dans la cruauté.

La Somnolence, réédité en 2025 aux éditions Finitude

Avant tout autre trait de caractère, Martha Krühl est de ces personnes qui souffre leur existence – là encore, une banalité dans les œuvres de Martinet. Fille d’un pasteur s’étant donné la mort, Martha est persuadée qu’un groupe de personnes pas véritablement identifiées, groupe qu’elle appelle « l’Organisation », fomente un complot contre elle. En proie à cette sévère paranoïa, sa perception d’elle-même varie également et passe d’une confiance sans faille, confinant chez elle à une arrogance débordante, à un effondrement de l’ego. « Il n’y a vraiment plus personne pour m’aider. Mon père me méprise. Vous, vous avez disparu et vous n’avez sans doute pas l’intention de revenir. Quant à Maryvonne, je l’ai chassée bêtement alors que, peut-être, rongée par le remords, elle venait avouer le vol du fruit confit vert… je mérite de crever seule, sans personne pour me tenir la main. » Nous pourrions évidemment tenter de creuser les différents thèmes intellectuels qui prennent forme dans cette histoire : le père, pasteur, figure d’autorité et de sacré, qui avec sa disparition laisse Martha seule, dans une sorte de vide existentiel qui fera d’elle une folle-de-Dieu mais trouvant son sacré dans un rituel autour de ses pâtes de fruits qu’elle mange le soir. Cette recherche du propos derrière la narration serait cependant un fourvoiement et une erreur de jugement : La Somnolence, tout comme Jérôme, est un roman qui se comprend par les viscères, c’est un « tord-boyaux » plus qu’un « spiritueux ». L’univers de Martinet doit se vivre comme sont vécus certains films de Gaspar Noé ou
de Lars von Trier, le dégout doit parfois prendre le pas sur la réflexion. L’analogie avec le réalisateur
de Seul contre tous ne s’arrête pas là : comme la sienne, l’esthétique de Martinet est pesante, lourde et grasse. Les personnages de La Somnolence ont tous l’air de souffrir d’être au monde, d’être matière. Aucun ciel n’est bleu, aucune âme n’est claire. Le récit a des airs d’holocauste, de grand charnier carnavalesque : tous les personnages sont fous et semblent courir à une déraison encore plus grande ; chacun n’est mu que par ses tocs, uniques actions qui les retiennent à la vie.

Cette angoisse de l’incarnation est d’ailleurs couronnée par le parcours métaphysique que réalise Martha. Commençant bigote, enorgueillie d’être la seule âme vertueuse dans un monde tout à fait vicié, elle termine en maudissant Dieu et – comble du blasphème – abolit sa majuscule, hantée par la phrase d’une petite fille (qu’elle finit par lacérer d’un rasoir) lui ayant expliqué que « Dieu existe mais que personne ne sera racheté [et que] le Paradis est complètement vide. » La littérature de Martinet est une littérature de la culpabilité stérile, de l’angoisse d’un au-delà qui ne viendra jamais, d’un jugement dernier fantasmé mais dans lequel, s’il existait, nous nous savons coupables et condamnés. L’enfer est ici et nous payons notre dette à la grande justice éternelle sur place. Aucune grâce, mais quelques moments de répits : pour Martha, un siège molletonné dans une salle de cinéma infecte, une pâte de fruit posée sur le drap en fin de journée ou du whisky, beaucoup de whisky. La grâce, Martha semble pourtant la toucher dans une étape conclusive où elle se retrouve sur une plage, enfoncée dans le sable, à ne respirer qu’en accord avec les marées, somnolente. Martha a disparu dans le décor, et ce n’est que comme ça qu’elle trouve sa sérénité, loin des horreurs qu’elle a subies et commises.

Un musée d’horreurs

Jérôme Bauche, protagoniste du roman éponyme, chef-d’œuvre de Martinet, ferai presque regretter l’acariâtre Martha. Qu’est-ce qu’une vieille femme sévère et froide face à cet homme, ventripotent, vivant chez sa mère qu’il tue en début de roman, et aux tendances pédophiles consommées ? Le panthéon de Martinet est un musée des horreurs, horreurs ayant conscience d’elles-mêmes. Le lecteur est pris en tenaille entre la détestation que nourrit Jérôme pour lui-même et qui devrait provoquer empathie et compassion, et l’effective répugnance qu’il engendre en nous par ses actes et son comportement. Loin de Calimero et autres icônes de la complainte, Jérôme a conscience de sa vilaineté mais ne la corrige absolument pas. Il fait le mal mais ne s’en gargarise pas ni ne s’en formalise pour autant. Le mal est un état de fait dans son contact à la réalité. Il souffre et fait souffrir, dialectique essentielle à tous les personnages de Jean-Pierre Martinet.

Le Désespoir, par Edvard Munch (1894)

Tout comme Martha souffrait de son âge et de son corps devenu obsolète, Jérôme traine avec souffrance le sien : « Si les larmes pouvaient faire maigrir, je devrais être maigre comme un clou, mais non, rien à faire, plus je pleure plus je pèse, comme si les sanglots coulaient à l’intérieur. Aussi un jour, peut-être, au lieu de cent cinquante kilos, je devrais en faire quatre ou cinq cents, et même plus, tourbillonnant autour de la terre comme un astre mort, une planète de douleur. » Jérôme rappelle à certains égards La conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole (1980), monument de la littérature étatsunienne où Ignatius, un homme obèse, lecteur de Boèce et habitant chez sa mère lui aussi, se croit être la cible de la mêlée de fous qui constitue son quartier. Le personnage de Martinet est cependant bien plus moralement édifiant, violeur et assassin qu’il est, ce que n’est pas Ignatius, plus grotesque que véritablement vil. Contrairement à Martha qui erre sans véritable but, Jérôme n’est mu que par une seule idée : retrouver Polly, la petite collégienne qui l’obsède.

Là encore, Martinet ne dresse pas d’idole de pureté. Polly a beau être une très jeune fille, elle est de très peu de vertu – une nymphette, aurait écrit Nabokov – et évoque le dégoût tout autant que les autres figures du livre. Aucun répit n’est possible dans les mondes de Martinet, aucune âme n’est meilleure qu’une autre. D’ailleurs, là encore, aucune âme n’est : il n’existe que l’entrechoc sale de corps las et usés. Cet étranglement se retrouve jusque dans l’édition du texte, justifié et sans aucun renvoi à la ligne : un bloc de mots, brutal et violent. Aucune respiration, aucun salut. Contrairement à Martha Krühl et à sa plage, Jérôme n’a pas le droit à ne serait-ce qu’un semblant de rédemption. Chez Martinet, la contrition est vaine : la douleur est constante et sans réversibilité. En ce sens, Martinet prends à revers toute la littérature bloyenne et huysmanienne fin-de-siècle, dans le sillon de Blanc de Saint-Bonnet et de Maistre, d’où la morale d’Adolphe Marlaud, autre protagoniste de Martinet, de « vivre le moins possible, pour souffrir le moins possible. »

Le Professeur Frédéric Sounac décrit dans un article Jérôme Bauche – et donc, par lui, Jean-Pierre Martinet, puisque la projection se vérifie à plus d’un titre – d’« ogre castré  », et c’est une bienheureuse formulation, elle semblera très juste à tous ses lecteurs. Édité par Jean-Jacques Pauvert, Le Sagittaire ou la Table Ronde, Martinet est un de ces grands inconnus de maisons d’éditions pourtant fameuses, loin des soi-disant « maudits » en tête de gondole dans les librairies, comme est encore trop souvent appelé l’auteur de Rigodon. Se devine derrière cette difficulté à trouver son public (difficulté de plus en plus battue en brèche par les rééditions de Finitude) le style, lourd et menaçant du monstre girondin Martinet. Malgré ce relatif oubli, l’auteur de Jérôme et de La Somnolence connait une petite mémoire auprès d’un cercle restreint d’amateurs : en 2025, le jeune poète bordelais Charles Garatinsky plaidait pour qu’une voie à Bordeaux soit baptisée du nom de l’auteur. En toute logique avec l’œuvre littéraire en question, il défendait bien évidemment une « impasse Jean-Pierre Martinet ».

Noé Jafar Vergé

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