Pléthore de discours invoquant les intelligences artificielles génératives ont une fâcheuse tendance à ramener le débat sur le plan du combat. Qui est le plus fort ? Qui est plus intelligent que l’autre ? Qui surpasse l’autre dans tel ou tel domaine ? Qui possède telle capacité que l’autre ne possède pas ? La réponse que nous nous proposons de donner : cela n’a aucune importance. Nous nous pencherons ici sur ce qui fonde l’acte d’écriture ; que l’on pourra, à peu de chose près, étendre à toute forme de création artistique.
On se souvient d’événements ô combien médiatisés, ayant joué un rôle de taille dans la mythologisation du grand récit de la puissance humaine face à la puissance de la machine. En 1997, la défaite du grand maître d’échecs russe Garry Kasparov, champion du monde en titre, opposé au supercalculateur Deeper Blue. En 2016, la défaite de Lee Sedol, champion de go sud-coréen, face au logiciel AlphaGo : « C’est moi, Lee Sedol, qui ai perdu, mais pas l’humanité. » Depuis, les progrès de l’intelligence artificielle ont été notoires ; et la popularisation des LLM (grands modèles de langage) a largement contribué à imposer cette grille de lecture. Aujourd’hui, nous en sommes rendus à vouloir coûte que coûte déterminer ce qui fait de nous des êtres humains en comparant nos facultés à celles des intelligences artificielles. Ce mécanisme n’est pas nouveau puisqu’il provient d’une tradition intellectuelle dominante en Occident affirmant le primat de l’homme sur l’animal. Aristote nous dit que l’être humain est le seul animal disposant du logos. On découvre que ce n’est pas le cas. Quid de l’imagination ? On découvre que certains animaux en ont également. Et nous voici évinçant ce rival millénaire pour le remplacer par un autre encore plus intéressant, car ayant été créé par l’homme lui-même : la machine. En ce qui nous concerne ici : l’intelligence artificielle générative. Outrancièrement anthropomorphisée, cette nouvelle compétitrice n’en devient que plus hypnotique et redoutable. Il y a quelques années : « Elle produit des textes, mais ils sont moins bons que ceux des humains. » Aujourd’hui : « C’est bluffant, mais que fait-on de l’âme, de la conscience, de l’empathie, de l’émotion, qui n’appartiennent qu’à nous ? » Tant d’interrogations cherchant une issue de secours.
L’écriture et le soi
Si l’on remonte aux causes de ces préoccupations, nous voici nez à nez avec leur intérêt existentiel. Qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Qu’est-ce qui fait de nous des êtres humains ? Et donc : qu’est-ce qui fait que l’espèce humaine est supérieure à n’importe qui ou quoi d’autre ? Raisonner ainsi ne peut conduire qu’au vertige, car plus les années passent, plus on se voit « retirer » ce qui aurait pu être à l’origine de cette supériorité. Au tableau des dernières « désillusions » en date : l’innovation. Exemples : AlphaFold de Google DeepMind résout un problème fondamental en biologie en prédisant la structure 3D des protéines à partir de leur séquence d’acides aminés. Le modèle d’IA ESM3 simule cinq cent millions d’années d’évolution moléculaire pour créer une nouvelle protéine fluorescente qui n’existait pas naturellement. En somme, une telle démarche ne peut que faire le jeu des IA génératives (et de leurs géniteurs), qui deviennent chaque jour un peu plus puissantes et qui n’auront d’ailleurs, si l’on en croit certains modèles émergents, peut-être bientôt plus besoin des êtres humains pour progresser. L’heure n’est plus à dire « oui, mais l’homme a ceci ou cela en plus, de mieux, etc., que les IA », l’heure est selon nous à l’abandon de ce combat égotique sans intérêt. Sentence que l’on devrait crier sur tous les toits : arrêter de glorifier le résultat au détriment du cheminement.
Le monde technicien réduit tout à une histoire d’efficacité, de résultat, de productivité. Le sacré transféré à la technique mène à la conscience transférée à la technique. Nous sommes au beau milieu d’un processus qui voudrait rendre le cheminement obsolète. Il apparaît de ce fait vital de revenir à certains fondamentaux, que l’on contribue à « vaporiser », comme le dirait George Orwell, sous la pression constante des barons de la « tech ». Henri Michaux, dans Passages(1950), déclare : « J’écris pour me parcourir. Peindre, composer, écrire : me parcourir. Là est l’aventure d’être en vie. » Oui, tout simplement : être en vie. Car la technique dans ses dérives les plus nocives nous mène à vivre à côté de nous-même. Jacques Chardonne, dans Le Ciel et la fenêtre (1959), renchérit : « Un jour, les hommes auront de grands moyens mais n’auront plus de but. Le vide est au bout de toutes ces routes de la vitesse. »
Écrire, c’est se modifier ; comme si l’on découvrait, petit à petit, le mystère de la sédimentation des différentes couches de soi. Yves Bonnefoy aura mis cinquante ans pour comprendre ce que signifiait son « idée de récit », anamnèse exposée dans L’Écharpe rouge (2016): « Un port est à l’image de ce que je nomme l’écriture, cette activité dans les mots qui en rature les rêves, et s’y heurte à toujours d’autres mirages mais ne se décourage pas de chercher, à contre-jour parmi ses signifiants comme des voiles et des mâts peuvent l’être devant le ciel du grand large. » Ou encore : « L’écriture ne peut jamais refermer ses mains sur ce qui, aussi bien, ne serait qu’une proie. Mais elle vaut, tout de même, elle vaut d’aller sur la rive aux herbes trop hautes, écartant celles-ci pour chercher un endroit où jeter la ligne. » Écrire, c’est se poursuivre, quand les IA génératives ne font que nous poursuivre. En cas d’usage insensé, elles vont jusqu’à annuler tout sentiment d’accomplissement. Aboutir à quelque chose après avoir sué : quelle bénédiction ! Déifier le seul résultat désacralise l’incarnation. Voici le créateur face à quelque chose qui ne lui parle pas. Qu’il ne peut aimer. Il regarde disparaître cette fausse progéniture dans le torrent d’autres fausses progénitures, qui, toutes, ricanent dans l’antichambre de la destruction de ce qui est au cœur de toute civilisation. Car – ce n’est pas le sujet central ici et l’on pourra se tourner vers certains penseurs pour cela (Jacques Elul, Bernard Stiegler, Bernard Charbonneau…) – au bout de l’autoroute du capitalisme technologique se trouve la civilisation probabiliste. Celle que l’on réduit à un gigantesque centre de données. L’avènement de l’être algorithmisé. Que sont en train de devenir les chemins de traverse que l’on prend au détour d’un sentier lui-même emprunté après avoir sillonné, ici et là, habité par un désir d’errance, de flânerie, de pérégrination spirituelle ? Que deviennent les rivières, ruisseaux, impasses, vallons, collines, crêtes, dépressions, amonts, avals, à-pics ? Pour en finir avec cette métaphore, que deviennent les reliefs de l’être ? Œuvrer pour la préservation de notre esprit, c’est aussi œuvrer pour la préservation de notre monde.
L’ailleurs et le sabre
Attardons-nous maintenant sur une composante primordiale et largement occultée avant l’essor des grands modèles de langage : la dimension d’un « ailleurs qui nous dépasse ». Nous n’avons pas attendu les IA génératives pour nous vautrer dans le texte nombriliste, factuel, périssable, n’ayant d’autre ambition que d’exposer sa petite vie, ses petits tracas, ses petites amours, sans la moindre tentative de porter la littérature à un rang plus digne, à savoir celui du particulier élevé au rang d’universel. On pourrait même dire, dans certains cas : au rang d’éternel. Cette verticalité a largement déserté la littérature contemporaine, et plus largement la création artistique contemporaine. On en revient à la question centrale : pourquoi créons-nous ? Et peut-être aussi : pour qui (autre que soi) créons-nous ? Certains diront « pour Dieu ». Jean-Sébastien Bach : « Le but de la musique devrait n’être que la gloire de Dieu et le délassement des âmes. Si l’on ne tient pas compte de cela, il ne s’agit plus de musique mais de nasillements et beuglements diaboliques. » L’on pourra mettre ce que l’on veut derrière « Dieu », ce qui importe ici n’est pas d’encenser quelque religion que ce soit, mais de mettre en lumière la genèse de toute forme d’art : franchir le cadre. Transpercer la membrane de ce qui nous est donné dans sa plus simple apparence. Animés par des préoccupations d’ordre spirituel, les premiers créateurs se sont peut-être dit, en allant se cacher dans des grottes pour explorer cette forme de « magie » qui s’était emparée d’eux, que cette perforation de leur monde naturel était si puissante qu’il fallait en cacher la découverte aux autres êtres vivants qui partageaient leur quotidien.
Tout d’un coup, il devient possible de se dérober à la terre qui nous nourrit mais qui aussi, quelque part, nous enchaîne, pour aller traquer ce « quelque chose » qui point dans le ventre du ciel. La quête de transcendance. Une lumière autre. Aveuglante. Porteuse d’un message qu’il faudra, encore et toujours, tenter de décrypter. C’est l’ivresse, l’enthousiasme ; c’est une porte donnant vers on ne sait où. Quelque chose qui nous façonne, nous transforme, nous transcende. C’est le souffle qui habite le corps, le sourire de celui qui entrevoit l’autre face de l’être. Car l’être humain est comme le dieu Janus : bifrons. Les technologies totalitaires voudraient nous faire passer d’une fresque aux multiples plans à un croquis à un seul plan. Nous comprimer pour nous faire entrer dans cet espace confiné. Il est facile de voir que produire – oui, « produire », terme consacré de la novlangue décortiquée par Jaime Semprun dans Défense et illustration de la novlangue française (2005) –, devient de plus en plus décourageant pour beaucoup d’entre nous. L’enthousiasme des origines, de tous ces siècles de création ayant façonné nos civilisations, notre pensée, notre devenir, semble quitter le devant de la scène. Nous voici emprisonnés avec la pensée de notre inutilité, assis au bout d’un couloir dans les coulisses de l’Histoire. Terminus, tout le monde descend. Raymond Abellio dans La fosse de Babel (1962) : « Les hommes ne retrouveront le sens du sacré qu’après avoir traversé tout le champ du tragique. » Nous n’avons pas encore traversé tout le champ du tragique, mais nous y sommes entrés, et le chaos actuel a ceci de miraculeux qu’il nous fait entrevoir le bout de ce « champ » ; et qu’il semble donc urgent de réinvestir ce que nous avons abandonné, par la force des choses et peut-être aussi par lâcheté ou résignation.
Il faut se battre. Se battre pour que l’invasion des robots et technologies de domination ne soit pas totale et irréversible, notamment sur le web (voir le rapport Bad Bot d’Imperva, publié en 2025 par Thalès). Nous sommes confrontés à des dispositifs conçus pour nous envoûter à l’aide des dernières recherches en neuroscience. Vient alors la perte de sens ; voire même, pour une part grandissante des artistes, le rapt du désir de créer. « À quoi bon, puisqu’une IA peut faire aussi bien que moi en moins de temps ? » entend-on, ici et là, parfois publiquement mais aussi et surtout dans la pénombre de soi-même, comme s’il n’y avait plus rien à espérer. Repartir du laconique et pourtant salutaire « pourquoi » est fondamental. Il faut également se battre pour préserver un espace symbolique qui nous appartient à nous, êtres humains. Il faut retrouver comme une sorte de rage chevaleresque à créer, brandir le poing, mettre ses tripes sur la table, comme dirait Céline, ou, comme dirait Robert Walser : « Je n’écris rien en ce moment, mais peut-être que je vais très bientôt me remettre au travail, et je le ferai alors comme un tigre dépèce une proie. Oui, c’est bien cela, il faut que notre esprit soit comme des griffes et qu’une illusion d’une chose nous habite comme une soif de sang, et c’est alors qu’il faut se mettre au travail. » Où sont donc passées nos griffes ? Limées par des machines que nous avons nous-mêmes créées ? Ironie du sort. Quitter ce labyrinthe de la puissance et de la différenciation apparaît comme une nécessité absolue. Nous terminerons cette méditation par l’exposition d’une conception personnelle de l’acte d’écriture :
Écrire, c’est traquer son propre oubli, comme si la langue gardait en son sein le mystère du dire et du détruire. Atteindre ce qui dort dans l’origine, puisant en l’esprit une lumière hors d’âge ; révéler des fragments de corps dispersés qui, soudain, recouvrent le visage de l’unité. Le geste qui alors sanctifie est une grotte ouverte ; l’esprit y descend pour y saisir la permanence. Le souvenir d’une renaissance au faîte de la chute s’exalte dans l’immobile. À la fin, c’est un peu de sang que l’on voit sécher au bord de l’éternel. Et le texte advient.
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