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D’Holbach : la lecture critique des textes sacrés

« La religion chrétienne, pour nous montrer son origine céleste, fonde ses titres sur des livres qu’elle regarde comme sacrés et comme inspirés par Dieu lui-même. Voyons donc si ses prétentions sont fondées, examinons si ces ouvrages portent réellement le caractère de la sagesse, de l’omniscience, de la perfection que nous attribuons à la divinité. » (chapitre X du Christianisme dévoilé)

Paul-Henri Thiry d’Holbach est né en 1723 dans le Palatinat (État historique du Saint Empire romain germanique). Il part faire ses études à Paris grâce au soutien d’un oncle bienveillant dont il héritera de la fortune quelques années plus tard. Il rencontre pendant son voyage de nombreux intellectuels de l’époque et est entraîné par Diderot dans le projet de rédaction de l’Encyclopédie. D’Holbach est un philosophe des plus oubliés, il a pourtant rédigé près de 400 articles pour cette œuvre monumentale que l’on attribue habituellement aux seuls Diderot et d’Alembert. D’Holbach fut néanmoins baptisé par l’abbé Galiani comme « le premier maître d’hôtel de la philosophie ». En effet, il possédait une maison qu’il transforma en salon philosophique ou se retrouvaient les penseurs les plus importants de sa génération (Buffon, d’Alembert, J-J. Rousseau, Helvétius, Mercier, Naigeon (son éditeur) et des étrangers tels Melchior Grimm, Adam Smith, David Hume, Laurence Sterne, Ferdinando Galiani, Cesare Beccaria). D’Holbach écrit des articles de minéralogie, de géologie et de métallurgie. Il conjugue donc, habitude prise depuis Descartes (même s’il est déjà écrit sur le portail de l’Académie de Platon : « Nul n’entre ici s’il n’est géomètre ») une formation scientifique et philosophique. D’Holbach s’inscrit dans un matérialisme particulier, un matérialisme « énergétique » et non « mécanique » comme chez ses contemporains (La Mettrie, Helvétius). De cette philosophie matérialiste découle un athéisme radical. Le raisonnement de d’Holbach est le suivant : tout est matière. Si dieu existe, il doit lui aussi être matériel. Condamner dieu à la matérialité, c’est, d’une manière déplacée, nier sa transcendance et donc remettre en question ce qui fait sa particularité, ce qui le constitue. Un dieu matériel est une proposition presque oxymorique. En effet, les deux termes s’annulent mutuellement. En bref, dire que dieu est matière, c’est dire qu’il n’existe pas car on lui retranche ce qui faisait de lui un être différent et infiniment supérieur à l’homme, à savoir une pure spiritualité.

Mais faisons attention aux termes que nous employons, l’entreprise de d’Holbach n’est pas une négation de dieu mais bien plutôt son démontage méthodique. C’est dans un esprit scientifique, et donc rigoureux, que d’Holbach nous montre les faiblesses de la religion catholique (même si son schéma peut s’appliquer à l’ensemble des religions). Il s’attaque, en descendant dans la hiérarchie, à tout ce qui constitue le christianisme : dieu, Jésus, les miracles, la transsubstantiation, les sacrements, les indulgences etc…

Nous étudierons, en premier lieu, la lecture critique des textes saints que présente d’Holbach dans le Christianisme dévoilé (1761), puis nous montrerons en quoi, selon notre auteur, le christianisme et la société moderne sont incompatibles. Finalement, nous expliquerons en quoi morale et religion peuvent être distinguées.

Ce que nous appelons, dans le titre de notre devoir, « la lecture critique des textes sacrés », est quelque chose comme la base, le fondement de la réflexion athée de d’Holbach. En effet, celui-ci part d’un constat (chapitre I du Christianisme dévoilé) : les croyants connaissent mal leur religion, ils ont une mauvaise connaissance des textes saints (la lecture libre des textes est en effet interdite à cette époque, elle doit toujours être encadrée par un théologien officiel qui délivre une unique interprétation qui se veut être la seule bonne). Ils croient plus par habitude que par réelle conviction. Pour d’Holbach, une lecture libre des textes sacrés doit être rendue possible, le vrai croyant est celui qui va voir par lui-même ce qui est écrit dans l’Ancien et le Nouveau testament. On peut donc penser que, pour d’Holbach, le protestantisme est plus légitime que le dogme catholique. En effet, un des devoirs du bon protestant est de connaître de manière pointilleuse les textes. Un présupposé décisif des hommes de foi permet à d’Holbach de dérouler sa critique : c’est l’esprit saint qui se manifeste dans les textes, c’est la voix de dieu qui guide l’écriture des textes sacrés. Ce postulat est un véritable tremplin pour d’Holbach (chapitre X). Il raisonne alors de la manière suivante : si c’est la voix de dieu qui est retranscrite dans les textes, alors il ne peut y avoir la moindre erreur, la moindre faute (de logique, syntaxe, raisonnement, déduction…). En effet, dieu ne peut se tromper, c’est impossible, il est la vérité lui-même. Il suffit donc de trouver une seule erreur, et ce sera la preuve que ce n’est pas dieu qui se manifeste dans les textes. Corrélativement, c’est également la preuve que tout ceci n’est qu’une « forgerie humaine ».

D’Holbach souligne alors de nombreuses incohérences : « Dieu crée le soleil qui est, pour notre système planétaire, la source de la lumière, plusieurs jours après avoir créé la lumière. Dieu, qui ne peut être représenté par aucune image, crée l’homme à son image ; il le crée mâle et femelle et bientôt, oubliant ce qu’il a fait, il crée la femme avec une des côtes de l’homme ; en un mot, dès l’entrée de la Bible, nous ne voyons que de l’ignorance et des contradictions. Tout nous prouve que la cosmogonie des Hébreux n’est qu’un tissu de fables et d’allégories incapable de nous donner aucune idée des choses, et qui n’est propre qu’à contenter un peuple sauvage, ignorant et grossier, étranger aux sciences, au raisonnement. »

Pour d’Holbach, la religion suppose la foi, elle déteste la philosophie. Elle se caractérise par haine de la raison et une obéissance aveugle. La vraie philosophie doit donc nécessairement exclure de son champ d’investigation toutes considérations d’ordre théologique. Aux yeux de d’Holbach, la religion est le contraire de la philosophie, elle incite l’esprit à la soumission et non à l’autonomie. La religion est indéfendable quand on est philosophe. La foi est également tout la contraire de la raison. En effet, pour d’Holbach, la foi est aveugle, elle ne s’interroge pas, elle ne cherche pas à argumenter, elle est bornée et dogmatique. La philosophie, au contraire, doit se caractériser par une interrogation permanente, elle se doit de considérer toutes idées avec un regard critique afin de décider après de la validité éventuelle de celles-ci. La philosophie présuppose l’activité de l’esprit, en revanche, la religion encourage l’esprit à être passif.

D’Holbach s’étonne beaucoup du comportement divin que décrivent les Écritures, celui-ci apparaît souvent très contradictoire. D’Holbach s’étonne : Quel est ce dieu à la fois magnanime et vengeur, à la fois amour et colère ? Le dieu que nous présente les textes sacrés est loin de posséder cette unité qui caractérise la sagesse. Comment se fait-il qu’il soit animé de contradictions, de passions presque humaines ? Quel est ce dieu qui prône l’amour et qui commande des massacres ? Qui se veut miséricordieux et qui offre l’enfer au plus grand nombre ?

D’Holbach pense, contrairement à ce que nous apprennent les textes, que l’homme a créé dieu à son image inversée, cette thèse sera reprise plus tard par Feuerbach. Dieu n’a donc pas créé l’homme à son image. Pour D’Holbach, dieu c’est l’anti-homme, c’est le contraire de l’homme. En effet, dieu est immortel, incorruptible, immatériel et infini ; l’homme, en revanche, est mortel, corruptible, matériel et fini. L’homme a donc forgé dieu à partir de ses impuissances qu’il a sublimées, cristallisées.

D’Holbach prend également beaucoup de plaisir à décrédibiliser le personnage de Jésus. C’est un menteur, un fourbe et un magicien. En effet, Jésus connaît l’Ancien Testament qui prédit l’arrivée d’un prophète et la manière dont il devra se comporter. Il suffit donc à un esprit opportuniste, à celui que d’Holbach considère comme « un charlatan de Judée », de suivre les instructions que prescrit l’Ancien Testament, c’est-à-dire tenir un certain type de discours, agir d’une certaine manière et, pour donner encore plus d’éclat à sa supercherie, accomplir des miracles. Pour d’Holbach, Jésus n’est rien de plus que le représentant d’une secte parmi tant d’autres. Jésus a bien mérité en un point, il est parvenu à faire un grand nombre d’adeptes parmi les ignorants et à se montrer plus convainquant que ses concurrents. Chez d’Holbach, Jésus est un personnage essentiellement humain et historique. Ce n’est en rien le fis de dieu, simplement un des nombreux sectaires de cette époque. Ce qui trahit la fausseté de l’entreprise de Jésus est, en dernier lieu, son échec dans son ultime miracle, la rédemption. Le sacrifice de Jésus sur la croix avait en effet un objectif, le rachat des péchés de l’humanité. Or, il est bien évident que ce dernier miracle n’a pas eu lieu, Jésus ne nous a en rien sauvés. On peut bien sûr imaginer ce qu’un chrétien pourrait répondre à d’Holbach : la rédemption ne concerne pas les hommes dans la vie sur Terre, mais c’est après la mort que l’on saura si notre âme est pardonnée ou pas. De la même manière, on peut formuler à la place de d’Holbach une contre objection : A quoi bon être sauvé dans une vie après la mort qui n’est que pur fantasme ? Seule la vie sur Terre compte, la rédemption n’a donc aucune utilité.

Cependant, comment peut on expliquer le triomphe du christianisme si celui-ci ne possède, comme le pense d’Holbach, aucune légitimité ? Les chrétiens prônent l’argument suivant : le christianisme est arrivé au bon moment, il soutenait des valeurs capables de rallier les hommes. Il s’est imposé car il était juste, vrai et bon. Pour D’Holbach, ces arguments sont inacceptables, ils ne considèrent en aucun cas les faits historiques qui sont bien plus problématiques. Aux yeux de d’Holbach, c’est bien plus par la violence, la brutalité, la guerre et la contrainte qu’a triomphé le christianisme. C’est sur une base sanglante que celui-ci s’est forgé. L’amour qui se veut l’argument principal du christianisme n’est en rien à son fondement.

Autre reproche que formule d’Holbach vis-à-vis des chrétiens : ils auraient mieux fait de suivre l’enseignement de Socrate et admettre qu’ils ne peuvent pas tout savoir. Ce qui définit le chrétien chez d’Holbach, c’est qu’il ne supporte pas le point d’interrogation, la suspension d’un jugement. Le chrétien veut des réponses à toutes ses questions ; et la réponse qu’il donne est toujours la même : dieu. A la question de l’âme il répond dieu, à celle de l’origine du monde il répond dieu, à celles de la liberté et de la vie après la mort il répond encore et toujours dieu. D’Holbach, lui, en bon matérialiste pense qu’il faut cherche les causes, qu’il faut également accepter les points d’interrogations. Il y a donc une certaine humilité dans le matérialisme qui sait qu’on ne peut pas tout savoir. Un certain optimisme également, d’Holbach pense que les limites ne sont jamais définitives, qu’il faut persévérer dans la recherche des causes.

D’Holbach, dans le chapitre VI du Christianisme dévoilé, se montre également très sceptique en ce qui concerne les miracles qui sont, pour les croyants, des preuves de la divinité. Or, d’Holbach, toujours près à prendre le christianisme à son propre jeu, rappelle que le dieu des catholiques est fondamentalement immuable. Si on accepte ce point, le miracle devient très problématique. En effet, c’est dieu qui est responsable de la création, il a ordonné le monde selon son vouloir, et lois de la nature découle de cette ordonnance calculée. Pour d’Holbach, à partir de cette conception de dieu, l’hypothèse du miracle apparaît comme une contradiction car qu’est ce qui caractérise le miracle si ce n’est qu’il rompt avec l’ordre naturel établi. Le miracle n’est possible que si dieu change l’ordre de la nature. Or, s’il est immuable, il ne le peut pas. D’Holbach cherche donc à souligner les contradictions qu’implique la possibilité du miracle afin de le discréditer.

Cependant, l’argument de d’Holbach est il vraiment pertinent ? On peut penser d’emblée à la position de Leibniz, dans l’article VI de son Discours de Métaphysique, qui affirme que le miracle n’est miracle que pour notre entendement fini et notre vision ignorante du monde. L’homme ne peut comprendre la totalité des phénomènes qui s’offrent à lui. Pour Leibniz, il y a ordre dans toutes les choses de la nature ; dieu ne fait rien hors d’ordre.

D’Holbach reconnaît ce point un peu plus loin dans le même chapitre et en tire la conséquence suivante : le miracle, qui se voulait une justification de la transcendance, car surnaturel, n’est en fait rien d’autre qu’un phénomène comme un autre et ne possède plus rien qui soit capable de rendre compte de dieu. Le miracle qui se voulait un argument pour les croyants se voit alors vidé de sa teneur.

Dans le chapitre VI du Christianisme dévoilé, d’Holbach relève un problème fondamentale, une contradiction inhérente au christianisme : la trinité. C’est Jésus qui nous a révélé cette vérité, dieu est à la fois un et trine (père, fils et saint esprit). Quel est le but de cette révélation ? Pour d’Holbach, elle ne sert qu’à embrumer l’esprit des hommes en lui l’obligeant à croire à quelque chose de contraire à tout ce que la raison peut penser. La révélation ne permet pas la compréhension, l’esprit humain ne peut concevoir un dieu à la fois un trine, une telle proposition n’a aucune utilité, c’est un message illisible. « Les nations les plus ignorantes et les plus sauvages ont-elles enfanté des opinions plus monstrueuses et plus propres à dérouter la raison. » Pour d’Holbach, la conception de la trinité est totalement dogmatique, elle reste insaisissable et nébuleuse. « Révéler un pareil dieu, c’est ne rien découvrir aux hommes que le projet de les jeter dans le plus grande embarras et de les exciter à se quereller, à se nuire, à se rendre malheureux. » La révélation, pour d’Holbach, est volontairement problématique afin de créer la discorde entre les hommes. N’arrivant jamais à se mettre d’accord (et l’histoire donne raison à d’Holbach), les hommes se voient entraînés dans des conflits interminables qui ne se limitent pas au seul discours, c’est l’arme à la main que, souvent, les grandes polémiques théologiques se sont résolues.

Dans le chapitre XIII de l’œuvre que nous étudions, d’Holbach vocifère contre les rituels chrétiens. Il dénonce particulièrement la pratique de la prière, elle ne servirait qu’à flatter la divinité, elle serait, en elle-même, contradictoire. « La prière suppose un dieu capricieux, qui manque de mémoire, qui est sensible aux louanges. » Pour d’Holbach, les rites, eux-mêmes, deviennent des arguments pour combattre le christianisme, pour discréditer ses partisans. « Les chrétiens ne voient-ils pas qu’en voulant exalter et honorer leur dieu, ils ne font réellement que l’abaisser et l’avilir. » Si le dieu des chrétiens possède les attributs qu’on lui confère traditionnellement, à savoir la sagesse, la toute puissance ou encore la miséricorde, il ne pourrait qu’être insensible à ce genre de manifestations obséquieuses. Etablir pareil rite, c’est dévaloriser son dieu, c’est, pense d’Holbach, le confondre avec « les rois de la Terre », c’est donner à la divinité des caractéristiques humaines. Les pratiques religieuses comme la prière sont donc incompatibles avec un dieu sage et infini.

D’Holbach souligne également l’absurdité du baptême : « A peine est-il sorti du sein de sa mère que sous prétexte de le laver d’une prétendue tâche originelle, son prêtre le baptise pour de l’argent, le réconcilie avec un dieu qu’il n’a point pu offenser (…) » Quelle est cette vision de l’homme que nous communique le christianisme ? Ce qui apparaît, à travers la pratique du baptême, c’est une culpabilité innée, l’homme est, d’emblée, coupable. Adam aurait transmis à l’humanité la trace indélébile du péché originel. Pour d’Holbach, ce présupposé est vide de sens, le sentiment de culpabilité, que le christianisme ne cesse de mettre en avant, est encore un moyen pour asseoir son pouvoir. Il est inconcevable, pour notre baron, d’adhérer à cette idée. En effet, c’est dans la vie sur Terre, et seulement dans celle là que l’homme peut être fautif, il ne faut pas accuser les fils de la faute de leur père. L’homme est innocent à la naissance, cependant, il aura tout le temps de se rendre coupable dans la vie. Il n’est donc pas, d’emblée, condamné.

L’encadrement religieux excessif dès le plus jeune âge est également très problématique. Pour d’Holbach, son « principal objet est d’inculquer de bonne heure les préjugés nécessaires à leurs vues. » C’est à la racine que l’institution religieuse forge ses fidèles. L’enfant, ignorant et réceptif, ne possède pas encore un regard critique sur les choses, il est donc aisé de lui apprendre n’importe quoi, et c’est ce à quoi le christianisme s’emploie à merveille. L’enseignement théologique est, aux yeux de d’Holbach, absolument déplacé, il ne produit rien de bien, il aliène l’esprit, et ferme, dès le commencement de la raison, de nombreuses portes. D’Holbach, assez clairement, taxe « la science divine » d’obscurantisme : « En un mot, ils en (l’enfant) font un chrétien superstitieux et jamais ils n’en font un citoyen utile, un homme éclairé. »

D’Holbach se penche sur les répercutions néfastes du christianisme sur la politique et la société en général. Ce qui ressort le plus dans le chapitre XIV du Christianisme dévoilé, c’est l’inutilité du chrétien. Celui-ci est complètement inutile à la société, absorbé par la prière et autres pratiques vides de sens, il est absolument improductif. « L’homme du peuple va prier dans un temple au lieu de cultiver son champ. » écrit d’Holbach, le christianisme détourne des tâches fondamentales de la vie. Le travail, notamment, est relégué au second rang. L’homme ne peut donc plus s’accomplir pleinement, il voit de plus, par cette absence de travail manifeste, sa liberté réduite. Pour d’Holbach, l’institution religieuse suscite volontairement l’oisiveté qui finit, inévitablement, par engendrer la pauvreté, un des moteurs fondamentaux du christianisme. Le chrétien doit rester pauvre et ignorant afin que le christianisme conserve toute son efficacité. En effet, la pauvreté, que le christianisme élève au rang de vertu, est beaucoup moins séduisante pour quelqu’un qui possède de l’argent. En un mot, le sacerdoce prône la pauvreté car elle entretient l’ignorance et, par la même occasion, la position confortable du clergé. Il est beaucoup plus difficile de convaincre, par des dogmes absurdes, les gens riches et éduqués (à l’époque les deux attributs sont difficilement dissociables). Il y a donc toute une mécanique qui conforte l’insinuation religieuse ainsi que son pouvoir sur les hommes. Pour d’Holbach, le clergé ne serait qu’une vaste entreprise de manipulation. « Tout dans le christianisme, jusqu’aux péchés, tourne au profit du prêtre. »

Pour d’Holbach, donc, le christianisme nous illusionne. C’est l’alliance du clergé et de l’Etat qui fait sa force. Le gouvernant est comme le bras armé de l’église, il lui permet d’exercer son pouvoir. En fait, d’Holbach critique moins le christianisme que l’institution religieuse. Il dénonce la confession qui, à ses yeux, n’existe que pour mieux asseoir l’autorité du clergé. En effet, pour d’Holbach, ce système a été mis en place afin de mieux contrôler les individus. La confession permet de pénétrer au plus profond des consciences et de soumettre chaque homme au jugement du dieu miséricordieux. Cependant, d’Holbach est persuadé que derrière cette pratique qui se veut bonne et utile pour chacun se cache un véritable complot ecclésiastique. De tous ces péchés avoués, les prêtres tiraient de quoi appuyer l’État dans la justice et le châtiment. D’Holbach voit dans la confession quelque chose que l’on pourrait rapprocher des bureaucraties totalitaires, c’est un véritable appareil de contrôle, une entrave à liberté de penser, une véritable machine à forger un sentiment de culpabilité qui aliène les hommes.

Dans le chapitre XI de son ouvrage, d’Holbach manifeste une indignation extrême face à un présupposé chrétien : la morale religieuse affirme qu’elle est la condition nécessaire de la vertu. Corrélativement, celui qui ne suit pas cette même morale ne peut espérer accéder à la vertu. D’Holbach, contre ce préjugé, pense que la vertu peut être indépendante de la morale religieuse, Il n’est pas nécessaire d’être un homme de foi juste pour être vertueux, il suffit simplement d’être juste. Pour d’Holbach, on peut fonder une morale athée sur la connaissance et sur des valeurs humanistes. La religion, doit être exclue de la morale. Pour d’Holbach, elle bien plus son contraire, elle est anti-morale. En effet, les valeurs que nous transmet le christianisme nous poussent à nier le monde tel qu’il est, et à le transposer dans ce que les croyants appellent l’Au delà. Pour d’Holbach, le christianisme est indissociable du mépris du réel. En effet, la philosophie de d’Holbach est très pragmatique, le baron se soucie beaucoup des choses concrètes, matérielles…

D’Holbach peut être considéré comme un athée vertueux à plusieurs titres. Il est pour le mariage ; ce qui est important c’est de fonder une famille, car cela est bon pour l’équilibre de la société. Il est corrélativement contre le célibat car celui-ci suscite le libertinage. On ne retrouve pas chez d’Holbach le caractère mondain et bon vivant d’un Helvétius. Les interrogations principales de d’Holbach sont d’ordre social, politique et économique. Ce qui importe pour d’Holbach, c’est la réalisation de notre humanité dans ce que les croyants nomment l’Ici-bas. La promesse d’un monde meilleur que le notre, auprès de dieu, est corruptrice, elle éloigne l’homme des préoccupations fondamentales : le souci de son corps, la volonté de s’enrichir ou encore la procréation. En effet, de manière très concrète, d’Holbach nous dit que le mépris du corps raccourcit l’espérance de vie, que le culte de la pauvreté est nuisible à l’économie et que le célibat est mauvais pour la démographie. Les valeurs que rejetait le christianisme, d’Holbach propose de les réintégrer dans une morale nouvelle, athée, en harmonie avec son temps. Il y a quelque chose de très progressiste dans la pensée de d’Holbach.

Suite à notre exposé, il est légitime de voir dans le personnage de d’Holbach l’un des premiers athéismes constitués, sa réflexion est à la fois philosophique, scientifique et sociologique. Ce qui apparaît le plus radicalement chez lui, c’est qu’il faut se détacher de la religion car elle est aliénante à la fois pour l’esprit de l’homme mais également pour sa condition de vie. Dans son chapitre de clôture, d’Holbach s’exprime en ces termes : « Tout ce qui a été dit jusqu’ici prouve de la façon la plus claire que la religion chrétienne est contraire à la saine politique et au bien être de la raison. » En résumé, d’Holbach pense que la Bible n’est qu’une honteuse supercherie séculaire qui n’a pour autre but que d’égarer l’homme, les textes saints ne sont que des « contes indignes », la tâche de l’homme est de s’en détacher. De plus, les valeurs que prône la religion sont anachroniques, inadaptées à la modernité et aux Lumières, l’État doit se séparer de l’église. Finalement, d’Holbach montre qu’une morale athée est possible, qu’elle n’a rien de contradictoire et qu’elle possède, sans aucun doute, plus de légitimité que celle du christianisme. Il y a déjà en germe chez d’Holbach des idées que l’on retrouvera plus tard chez Feuerbach ou chez Marx. L’entreprise de d’Holbach, même si elle peut paraître facile demeure intéressante, pour sa défense rappelons ce vieil adage : simplex sigillum veri (la simplicité est le signe de la vérité). Précisons, de manière anecdotique, que le Christianisme dévoilé se conclu par un « amen » plein d’ironie.

M.

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