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Twelve years a slave de Steve McQueen : désir de liberté et liberté du désir

À l’occasion de la sortie de Twelve years a slave, retour sur l’œuvre cinématographique de Steve Rodney McQueen (aucun lien avec le célèbre acteur), un combat engagé pour la liberté qui passe paradoxalement par une mise en scène à la fois maitrisée et verrouillée.

[Attention : cet article est susceptible de révéler des éléments de l’intrigue des films étudiés.]

Chiwetel Ejiofor et Michael Fassbender

Chiwetel Ejiofor et Michael Fassbender

En trois films, Steve McQueen a développé une grande cohérence artistique et thématique, et ceci dès Hunger, film saisissant de maîtrise pour une première réalisation. Certes, les partis pris radicaux du cadrage et de la narration donnent parfois un sentiment d’irrégularité, inévitable comme dans toute première expérience. Mais la cohérence de l’ensemble a fasciné, à juste titre, les critiques et le public. En conséquence du sur-découpage narratif de Hunger va naître l’extrême fluidité de Shame, qui frôle l’excès d’élégance.

Le dispositif de McQueen est à la fois simple et excessivement maniéré. Simple, car il va droit au but dans l’exposition de son sujet : le gros plan sur les cicatrices du gardien dans Hunger, Solomon en train d’écouter les instructions de son maître, scène d’ouverture de Twelve years a slave. Maniéré car sur-découpé, avec des intentions parfois trop évidentes, trop brutales. Dans Hunger, en tout cas, ce maniérisme est beaucoup plus palpable, le sur-découpage éclatant en multiples parcelles la figure déshumanisée du gardien, caractérisée par sa pure activité physique, la trace des cicatrices de ses poings, dûe aux passages à tabac quotidiens des prisonniers. Sans pourtant entrer dans un registre trop mélodramatique, le cinéaste, par cette désarticulation, expose le quotidien de la monstruosité, ou la banalisation de la répression, et confronte, non sans plaisir naïf, le gardien dans sa maison proprette à la crasse de la prison. La vertu polémique et manichéenne dans sa dénonciation peut paraître irritante ou facile, mais certains choix esthétiques restent admirables.

Et surtout, McQueen a cherché à éviter les évidences ou les expositions explicatives. Hunger exploite plusieurs symboles des mouvements indépendantistes irlandais sans forcément les décrire et les contextualiser. Pensons notamment à la première image du film, gros plan quasi-illisible de couvercles de poubelles frappés contre le sol.

Parcelle de corps arrachée dans Hunger

Parcelle de corps arrachée dans Hunger

Après le maniérisme intentionnel de Hunger, l’élégance sur-dramatisée et la tension palpable de Shame, la réalisation de Twelve years a slave marque une épuration dans le style du cinéaste, qui se met plus profondément au service de l’histoire ou, du moins, c’est le scénario qui dicte la narration. Un scénario plus construit, plus complet, moins allusif que celui de Hunger. Le maniérisme n’est plus nécessaire puisque cette histoire là, le public la connait, et les symboles de l’esclavagisme, sa violence et son horreur, telle qu’elle est parfois décrite dans les textes de Lemuel Haynes, sont évidemment exploités par le cinéaste. Le magnifique plan fixe lors de la scène de pendaison est en cela exemplaire de l’épuration de McQueen. La géométrie du cadre rectangulaire n’en démultiplie que plus intensément, tout en sobriété, l’effet dramatique : Solomon est pendu, mais survit en se tenant du bout des orteils, dans un plan-séquence de plusieurs minutes. Sans se soucier de cela, l’activité des autres esclaves reprend, en arrière plan, car leur survie en dépend. Solomon n’est plus qu’un meuble, aux yeux de tous, sous l’œil fasciné et horrifié du spectateur, auquel ce long supplice est imposé par la rigueur implacable du metteur en scène. L’implacabilité passe par la prouesse de réalisation et par les épreuves éprouvantes que doivent accomplir les acteurs. Dans Hunger, ces derniers, équipés de micros sur le corps, se faisaient réellement rouer de coups, pour une prise de son et des effets plus authentiques. Comme un besoin pour le cinéaste de se légitimer en faisant subir à ses acteurs toute la douleur que subissaient les véritables prisonniers.

Une œuvre sur le désir

Solomon Nothup

Twelve years a slave est adapté des écrits de Solomon Northup, mais on peut également lire certains textes de Prince Hall ou les poèmes de Phillis Wheatley pour saisir tous les enjeux de la lutte contre l’esclavagisme, même si le public les connait globalement. Les revendications principales étant historiques d’une part, et religieuses d’autre part. Religieuses, puisque la religion chrétienne, largement dominante parmi les colons, prône une égalité entre les hommes, et ne peut tolérer que de telles atrocités soient perpétrées. Historiques puisque la jeune nation américaine, qui base sa culture sur la liberté, s’est elle-même longtemps battue contre la domination étouffante de l’Angleterre. Comment dès lors infliger à d’autres hommes ce que les colons eux-mêmes ont refusé ?

Ce débat est bien entendu évoqué dans Twelve years a slave. D’abord, de manière ironique quand le cruel personnage joué par l’extraordinaire Fassbender fait l’office religieux, puis de manière plus frontale via le personnage bienveillant interprété par Brad Pitt. Un débat qui dépasse  la seule question du racisme, abordée avec plus de sobriété que dans l’outrancier Django Unchained. Car avant d’être racistes, les personnages de Twelve years a slave sont d’odieux capitalistes qui réduisent leurs esclaves à l’état d’objet. Rappelons que l’esclavagisme, historiquement, n’est pas racial. Il est social, notamment en Grèce antique et à Rome. Les prisonniers de guerre, barbares ou non, sont réduits à l’esclavagisme. En revanche, dire que l’homme noir est destiné à être esclave car inférieur, c’est avoir recours à une justification biologique et donc verser dans le racisme stricte. En ce sens, une figure exemplaire du raciste est le DiCaprio dans Django Unchained, qui, sous une hypocrite bienveillance, justifie par l’étude anatomique du crâne de son ancien esclave la soumission de l’homme noir à son maître.

La question de Twelve years a slave, comme dans toute l’œuvre de McQueen, est plutôt une question de désir. Se battre pour assouvir son désir de liberté, qu’il soit sexuel, politique, ou social. Mais également se battre pour la liberté de ses désirs. Un idéal décrit en 1776 par Prince Hall, qui parlait même de « non existence » en évoquant l’esclavagisme, sentiment partagé par Solomon, qui veut vivre, et non survivre. À ses yeux, cette existence passe par la pratique du violon ; pour les prisonniers de Hunger, les peintures de matières fécales ; dans Shame, par l’écoute musicale. L’un des prisonniers de Hunger, lors d’une séquence, se masturbe, dans sa cellule austère et sale, en évitant de réveiller son camarade. La pratique sexuelle, elle-même contraignante puisque effectuée dans une situation improbable, est le seul moyen d’évasion pour ce prisonnier. Dans Shame, Brandon, prisonnier de son désir et libre de l’assouvir, n’a d’autre moyen que de se masturber dans les toilettes de son lieu de travail. Solomon, quant à lui, entassé avec d’autres esclaves dans un petit dortoir, est littéralement contraint d’assouvir le désir sexuel d’une autre esclave, scène intime également improbable compte tenu des circonstances. Dans les trois films de McQueen, la quête de la liberté du désir passe par une contrainte et une épreuve : l’esclavagisme et le refus de soumission totale pour Solomon, la grève de la faim pour Bobby Sands, le refus des sentiments pour Brandon. Ce n’est pas une quête frénétique et acharnée. La narration de McQueen ressemble bien plus à une errance synthétisée, dont le temps finit par rendre compte (ou non, dans le cas de Bobby Sands).

Prisonnier de ses désirs dans Shame

Prisonnier de ses désirs dans Shame

Pour une étude critique complète et juste de Twelve years a slave, difficile de se cantonner à une pure analyse interne. Hunger avait eu la chance d’explorer un sujet historique peu exploité au cinéma. Quant à Shame, le traitement cru de l’addiction sexuelle n’avait pas eu d’équivalent face à la pudeur d’Hollywood. Cependant, Twelve years a slave, lui, a de très nombreux points de comparaison. Malgré les intentions louables de McQueen, le contexte cinématographique, même contemporain, a été propice à un traitement du sujet. On se souvient du long cheminement intimiste du Lincoln de Spielberg, et de la vendetta sanguinolente du Django Unchained de Tarantino. Mais le film de McQueen semble s’imposer comme une évidence pour un cinéaste qui s’est longtemps battu, dans sa carrière artistique, pour la défense des opprimés ou des marginaux. Twelve years a slave, tout comme Hunger, resteront de solides films historiques, par le choix d’un point de vue, obligatoire pour tout travail d’historien, sans infliger d’écœurants accents mélodramatiques.

 

 

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