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The Grand Budapest Hotel de Wes Anderson : la fin du monde d’hier

Huitième long-métrage de Wes Anderson, The Grand Budapest Hotel se présente comme la synthèse quasi-parfaite d’un réalisateur qui place le style et le raffinement au sommet de l’art cinématographique. Pour la première fois, il invoque la notion d’Histoire dans une singulière et exaltante narration faite de couleurs pastels et de costumes dandy. En réutilisant ses propres codes, Anderson parvient à réinventer son esthétique et présente une fresque ravissante prise entre deux mondes en mutation. 

  

[NLRD : attention, cet article révèle des éléments de l’intrigue.]

wes-anderson-the-grand-budapest-hotel-trailer-bande-annonce-neo-botoHabituellement, Wes Anderson déploie des situations spatiales où la trame s’imbrique sous la forme d’un labyrinthe. Dans l’excellent film d’animation Fantastic Mr Fox, le terrier du héros éponyme évolue au fil des aventures et des péripéties et les personnages creusent leurs sillons devant l’urgence des différentes situations. Ici, le schéma semble dans un premier temps semblable : le Grand Budapest Hotel regorge de pièces secrètes, de trappes sournoises, de décors entre élégance absolue (les chambres, le grand hall) et misérabilisme rugueux (la cantine des employés). Mais pour la première fois, le cinéaste incorpore une décroissante temporalité à un scénario à rebondissement.

Le film démarre en 1985, puis rapidement se place en 1968 avant d’atterrir pour une bonne partie dans les années 30. Pour marquer ces différents changements d’époque, Wes Anderson effectue un subtil travail de couleurs. D’abord grisâtre en façade et horriblement flashy en intérieur durant les années 60, l’hôtel prend une tournure beaucoup plus colorée et vivante dans sa forme d’avant-guerre. Signe d’une déliquescence et d’une perte de prestige de la part de l’édifice, certes. Mais également signe que la trame narrative principale se passe en rupture avec notre temps. Anderson parle d’un temps révolu, antérieur, autrefois glorieux et seul la voix-off rappelle au spectateur que ce récit est clôt et déjà achevé (en 1985, la jeune fille assise sur un banc lit le livre The Grand Budapest Hotel). Ainsi, l’exagération de la lumière sur les personnages et l’utilisation de couleurs vives sur les costumes et les décors dans les années 30 composent avec une société oubliée et idéalisée par sa voix principale.

En effet, The Grand Budapest Hotel demeure avant tout une histoire d’héritage. M. Gustave, le personnage principal du film, est le maître du Grand Budapest Hotel. Sa vie de part son travail et sa personnalité est son œuvre ultime, indépassable, inégalable. Il transmet alors son savoir à son fidèle lobby-boy, Zero, qui deviendra plus tard le propriétaire d’une bâtisse à la dérive où seuls quelques vieux habitués viendront séjourner, plus par souvenir que par envie. Dans les années 60, Zero devenu vieux, voit dans la venue d’un jeune écrivain, la possibilité d’un retour à cette vie incroyable, éclatante et féconde. Sa voix, peut-être déformée par les souvenirs (même s’il s’en défend) est le témoin d’une période glorieuse à la fois pour lui mais aussi pour le destin de son hôtel.

Par conséquent, et pour la première fois dans l’univers de Wes Anderson, ce monde à part n’est pas déconnecté de la réalité. Pire, celle-ci aura une incidence cruciale sur sa postérité. Le microcosme de l’hôtel, symbolisé par la figure de M. Gustave, est confronté à la guerre et au fascisme, à la « brutalité » comme l’évoque le personnage principal à son jeune apprenti. Dès lors, chaque corridor, étage, espace se voit pénétrer par cette violence nouvelle et meurtrière qui trouve son point de départ dans la mort inattendue de Madame D. .

M. Gustave (au centre) et Zero (à droite)

M. Gustave (au centre) et Zero (à droite)

L’œuvre d’une vie de M. Gustave, par ses mécanismes de langage et de séduction est bafouée et se heurte à la disparition de son amante et d’un mode de vie établi, mondain et sans mesure. Ce personnage se retrouve ainsi traqué par la famille de Madame D., jalouse que cette dernière, prise d’une passion si sulfureuse, lui lègue son bien le plus précieux, un tableau nommé « le Garçon à la pomme » et par un régime fasciste qui se met doucement mais sûrement en place en arrière-plan.

L’Art comme vestige

Dès lors, si les mondes disparaissent un à un, au fur et à mesure de l’intrigue, Wes Anderson parvient à préserver une chose essentielle : l’Art. Son symbole le plus évident, le tableau rappelant les primitifs flamands comme van Eyck, est le centre névralgique des tensions et des volontés de chaque personnage, notamment celui de Dimitri, redoutable héritier, capable des pires actions (souvent menées par son bras droit Jopling) pour récupérer ce bien prestigieux. C’est d’ailleurs l’Art qui entraîne la chute de l’ensemble des protagonistes, de la famille de Madame D. à celle de M. Gustave et in fine celle de Zero coincé ad vitam aeternam dans cet hôtel rempli de réminiscences mais également dépossédé d’Agatha, sa femme et complice morte plusieurs années après le temps de l’action. Cependant, il n’est pas question d’ériger l’Art comme déclencheur de cette chute mais sa non-présence en fin de film permet, au contraire, au régime fasciste d’incorporer totalement l’image et de marquer un terme à l’histoire des années 30 (notamment avec la deuxième scène dans le train).

"le Garçon à la pomme" de Johannes von Hoytl

« le Garçon à la pomme » de Johannes von Hoytl

Les pages du livre se tournent. Le monde acidulé et clinquant de l’hôtel est remplacé par l’arrivée de la guerre, déjà annoncée par la mort de Madame D. . Le dandysme, privilégié par Wes Anderson, se voit alors supplanté par la barbarie. Ce que dépeint le réalisateur, ce n’est pas moins une perte de valeur dans ce basculement entre deux époques qu’une perte de style, de raffinement propre à son personnage principal. À L’Art symbolisé par « le Garçon à la pomme » se substitue le livre présent dans les années 80 conçu par un écrivain seulement fidèle aux paroles d’un vieil homme (Zero) désirant perpétuer une histoire de plus en plus lointaine, dépassée par les nouvelles normes (libérales ?) de l’après-guerre. Le panache, la poésie, l’éloquence s’inclinent alors devant le travail, la recherche, la retranscription. Zero a appris du dandysme de M. Gustave et transmet ce savoir à un simple écrivain qui profitera allègrement et financièrement de cette histoire (voir son bureau et son appartement, en rénovation, dans les années 80).

Hommage affectueux au monde d’hier, The Grand Budapest Hotel montre aussi que l’auteur est adapté au monde d’aujourd’hui. Quand Zero et M. Gustave volent « le Garçon à la pomme », il le remplace immédiatement par un tableau plus moderne (un Schiele revisité) , ce qui provoque la colère de Dimitri. Un signe, encore, de ce passage violent entre deux univers, l’un élitiste et l’autre décadent.

 Wes Anderson fait admirablement cohabiter le léger et le profond, l’humour et l’âpre tout en aiguisant son style si caractéristique. Dès le premier regard, l’image lui appartient et sa signature est reconnaissable. Cette beauté esthétique et narrative est peut-être finalement le thème central du film. Le style avant tout. Face à tout. Sans pour autant le déconnecter de l’Histoire et de l’Art.

 

 

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