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Faust de Goethe : Surhomme et esprit de néant

« Je suis l’esprit qui toujours nie », affirme Méphistophélès à Faust. Dans l’œuvre mythique de Goethe, le docteur doit faire face à deux écueils : le sien propre qui consiste dans le désir d’un savoir total et celui incarné par Méphistophélès, conséquence du premier, qui renvoie à la propagation du néant. De la transcendance à l’immanence, Faust symbolise le combat de l’homme avec sa double nature.

Mephistophélès

Mephistophélès

Dans le Prologue dans le ciel, le Seigneur et Méphistophélès discutent du destin du docteur Henri Faust. « Il me cherche ardemment dans l’obscurité, et je veux bientôt le conduire à la lumière », dit le premier. « Voulez-vous gager que celui-là, vous le perdrez encore ? Mais laissez-moi le choix des moyens pour l’entraîner doucement dans mes voies », lance le second. Avant tout contrat avec le Diable, Faust fait l’objet d’un pari entre deux forces antagonistes, celle du ciel et celle de la terre, celle de la création et celle du néant. Si Méphistophélès fera tout pour détourner Faust de la transcendance, Dieu compte sur la liberté qu’il a placée en l’homme pour que Faust se sauve de lui-même.

La pièce s’ouvre sur un Faust tourmenté et paradoxal : « Philosophie, hélas ! jurisprudence, médecine, et toi aussi, triste théologie !… je vous ai donc étudiées à fond avec ardeur et patience : et maintenant me voici là, pauvre fou, tout aussi sage que devant. Je m’intitule, il est vrai, maître, docteur, et, depuis dix ans, je promène çà et là mes élèves par le nez. – Et je vois bien que nous ne pouvons rien connaître !… Voilà ce qui me brûle le sang ! » Faust a épuisé la raison. Il a repoussé les limites de cette faculté que l’homme « emploie à se gouverner plus bêtement que les bêtes » (dixit Méphistophélès). La raison est un outil qui révèle l’impuissance fondamentale de l’homme. Elle renvoie Faust au vieil adage socratique : « je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien ». Mais Faust ne consent pas à cet état de fait. Il éprouve le besoin d’embrasser l’ensemble des savoirs, de comprendre la totalité du monde, de faire sien le « macrocosme ». Sa soif de connaissance l’oblige à renoncer à la rationalité, incapable de saisir la « nature infinie » qui caractérise l’esprit créateur. L’infirmité du docteur fait de lui le spectateur de l’œuvre divine auprès de laquelle il « languit vainement ». Ce sentiment de frustration va détourner Faust de la transcendance. Pourtant, jusqu’alors il n’avait « rien de terrestre, pas même le boire et le manger. Toujours son esprit chevauchait dans les espaces », explique Méphistophélès.

C’est l’orgueil de Faust qui est à l’origine de son mal. En n’acceptant pas les limites que lui impose sa condition, en voulant les dépasser dans une « nature surhumaine », en cherchant à se faire l’égal de Dieu, le misérable docteur ménage en son sein une place pour le mal. « Suis-je moi-même un dieu ? », s’interroge-t-il. Ce questionnement est problématique et renvoie à une thématique qui traverse l’ensemble de la littérature romantique : le Surhomme. En effet, Faust cède à la tentation de l’homme-Dieu. Créature arrogante, il veut être l’égal de ce dont il provient. Il a pour ambition de contenir en lui-même l’univers entier, de le porter et de le féconder. Déçu par le silence que lui impose l’esprit du macrocosme, il va s’incliner vers l’esprit de la terre. En se détournant de la positivité de la transcendance, Faust va se complaire dans la négativité de l’immanence.

L’esprit qui toujours nie

Johann Wolfgang von Goethe

Johann Wolfgang von Goethe

Mais avant même le malin contrat signé de son sang avec Méphistophélès, Faust a conscience du péril qui le guette : « Moi, l’image de Dieu, qui me croyais déjà parvenu au miroir de l’éternelle vérité […] et créateur aussi, jouir de la vie d’un Dieu, ai-je pu mesurer mes pressentiments à une telle élévation ! Et combien de fois expier tant d’audace ! […] N’ai-je pas prétendu t’égaler ?… » Il oscille dangereusement, entre la vaniteuse conscience de sa supériorité et un pessimisme qui humilie l’homme et la rationalité. « Je n’égale pas Dieu ! Je le sens trop profondément : je ne ressemble qu’au ver, habitant de la poussière […] », s’exclame-t-il dans un moment de désenchantement. D’un côté, les astres, l’éther et le mystère du grand Tout, de l’autre la matérialité la plus servile et la dépendance sensuelle. Faust arpente une étroite parcelle de terre barrée par deux abysses. Il y marche en funambule. Méphistophélès se chargera simplement de pousser ce qui tombe. « Voici le temps de prouver par des actions que la dignité de l’homme ne le cède point à la grandeur d’un Dieu ! Il ne faut pas trembler devant ce gouffre obscur où l’imagination semble se condamner à ses propres tourments, devant cette étroite avenue où tout l’enfer étincelle ! Ose d’un pas hardi aborder ce passage, au risque même d’y rencontrer le néant ! », proclame Faust.

Voici le point de rupture. Le moment où Faust se détourne de Dieu et plonge malgré lui dans les bras traîtres de Méphistophélès, « l’esprit qui toujours nie ». Goethe, comme Dostoïevski plus tard dans Les Démons, identifie clairement la prétention à la surhumanité à la chute dans le nihilisme. L’abandon de la transcendance fait déchoir l’homme dans l’immanence la plus vile, celle que Méphistophélès loue pour ses vertus trompeuses, celle qui détruit l’innocence de Marguerite (encore un point commun avec Les Démons : Stavroguine commet le pire des crimes en violant une enfant) et qui condamne Faust à vivre dès lors sans la lumière de Dieu. Petit à petit, l’influence de Méphistophélès va se faire plus grande sur le docteur – bien que celui-ci montre des signes de résistance, rabrouant à plusieurs reprises l’esprit de la terre.

"Méphisto visitant Faust", par Tony Johannot

« Méphisto visitant Faust », par Tony Johannot

C’est d’abord sa propre destruction que Faust semble appeler de ses vœux : « Le dieu qui réside en mon sein peut émouvoir profondément tout mon être ; mais lui, qui gouverne toutes mes forces, ne peut rien déranger autour de moi. Et voilà pourquoi la vie m’est un fardeau, pourquoi je désire la mort et j’abhorre l’existence », explique-t-il. Vouloir sa propre mort, c’est nier Dieu en soi. Voilà pourquoi le suicide est un péché mortel pour le christianisme. Mais Faust ne s’arrête pas à sa seule personne. Il invite Méphistophélès : « Le dessous ne m’inquiète guère ; mets d’abord en pièces ce monde-ci, et l’autre peut arriver ensuite. » L’esprit du néant contamine le docteur. L’entreprise de Méphistophélès est claire. Il cherche à tuer Dieu en Faust, à le faire douter de sa « ressemblance divine », à le « dépouiller entièrement » de tout ce qu’il a « d’humain ». L’emprise du malin est à son apogée lorsque Faust dit à Marguerite : « Ma bien-aimée, qui oserait dire : Je crois en Dieu ? Demande-le aux prêtres ou aux sages, et leur réponse semblera une raillerie de la demande » Négation de la vie, négation de la raison, négation du monde, négation de Dieu, telle est l’ampleur des ravages de Méphistophélès sur l’esprit de Faust. La prétention à la surhumanité implique nécessairement le renoncement à Dieu. Vouloir être un homme-Dieu, ne pas consentir à l’infirmité de la condition humaine, c’est prendre le risque de se perdre dans le néant. Les arrogants auront toujours un Méphistophélès pour les écouter. « Le Diable, c’est l’ami qui ne reste jamais jusqu’au bout », écrit Bernanos dans M. Ouine. Synthèse parfaite de ce qu’on est en droit d’appeler « méphistophélisme » .

 

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