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Pour en finir (vraiment) avec Édouard Louis alias Eddy Bellegueule

Âgé de 22 ans, Édouard Louis, auteur de En finir avec Eddy Bellegueule a annulé sa participation à un débat en présence de Marcel Gauchet. Prétendant exercer son droit à ne pas débattre en se réfugiant derrière Bourdieu, il a en réalité révélé la misère qui frappe la littérature contemporaine. Pire encore, il a livré une caricature grotesque du rebelle de gauche pétri d’hypocrisie, parti prenant de tous les combats victimaires, et tout à fait à l’aise dans son époque.

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Il faut avoir profondément pitié d’Édouard Louis, comme on peut avoir pitié de ce gamin un peu morveux qui, une fois devenu grand, singe avec exaltation les manières des brutes qui le persécutaient dans la cour de récré, tout fier d’être enfin habilité à jouir lui aussi de cet outil incroyable qui l’excitait tant lorsqu’il en était la victime : la violence. Bien évidemment, la violence de la victime qui se relève après avoir encaissé les coups que lui a asséné la vie a des relents désespérés, car elle se relève penaude, toute pleine de ressentiment et habitée d’un esprit de revanche. Mais la victime garde la tête haute, n’ayant rapporté avec elle comme unique butin des tréfonds de l’humiliation où elle était plongée que le plus abject et le moins noble de ce que l’âme humaine compte de sentiments : la fierté.

C’est ce parcours désolant et ridicule qu’a suivi Édouard Louis. Fuyant la misère intellectuelle des petites villes de province, celles qui refusent obstinément de voter à gauche, celles des alcooliques pataugeant dans la caverne de Platon, à qui les lumières de la capitale parisienne ne sont pas encore parvenues, le voilà désormais bien à son aise dans les cafés-débats des librairies, les couloirs des rédactions et les plateaux de télévision. Que désire-t-elle plus ardemment, la victime dont l’honneur a été tant meurtri, que de pouvoir enfin rejoindre la grande ville, terre promise de la tolérance et du progressisme ?

Évidemment, Édouard Louis n’est pas un garçon stupide, et il sait envelopper la lâcheté du renégat dans les voluptueux concepts de la sociologie de Pierre Bourdieu, dont il a si bien lu les œuvres qu’il lui est désormais impossible de raisonner plus d’une ligne sans revenir aussitôt s’abriter sous l’ombre confortable de l’idole intouchable. Aux accusations (mal formulées) de « racisme social », ou d’élitisme dans certains passages de son livre, le romancier en herbe répond avec fermeté qu’il ne faut y voir que des portraits de caractères, entièrement déterminés (Bourdieu oblige) par les structures sociales. « J’en voulais aux individus. J’en voulais à ces deux garçons. La sociologie m’a permis de réaliser que la violence est produite par des structures sociales. Cette violence est invisible. Les enfants pauvres qui sèchent l’école croient faire un choix, sans voir qu’ils subissent des mécanismes violents. » Si l’on parvient à faire abstraction de son style littéraire indigent, dont il n’est d’ailleurs pas question ici, Édouard Louis serait donc avant tout le peintre des réalités sociales contemporaines, n’épargnant au lecteur ni les agissements sordides ni la laideur profonde des esprits qui les commettent. Une sorte d’Émile Zola des années 2000, l’orgueil et le mépris en plus.

La rébellion comme activité professionnelle à 22 ans

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Jeunesse révolutionnaire en 2014

Si tout s’était arrêté là, à ce constat très précis qu’un jeune homme d’une vingtaine d’années sans talent particulier pour l’écriture a couché sur le papier ses états d’âme d’homosexuel de province, il serait inutile d’évoquer davantage le cas d’Édouard Louis. Seulement voilà, le jeune intellectuel pourfendeur de « la révolution conservatrice qui sévit depuis plusieurs années », lorsqu’il est invité à débattre avec Marcel Gauchet, juge pertinent de faire valoir son droit à ne pas débattre avec ce qu’il considère être la souche de la réaction politique elle-même. C’est son droit le plus strict, et les accusations formulées à son encontre, lui reprochant d’être un censeur, relèvent de la mauvaise-foi. « Nous n’avons jamais dit que Gauchet ne pouvait pas parler ; nous avons dit que ne venions pas, et nous avons lancé un appel, c’est-à-dire un appel à la liberté de chacun, à se retirer. » Tout à fait. Et toute personne sensée aurait dû se réjouir de voir un débat à prétention un tant soit peu philosophique expurgé de la présence d’un apprenti sociologue projeté sur le devant de la scène médiatique pour le haut fait d’avoir impudiquement déballé deux ou trois méditations geignardes sur ses frustrations d’enfance. Le véritable problème réside ailleurs.

Édouard Louis interroge fort justement sur l’évolution du champ intellectuel et politique et sur la mutation du débat public. Mais s’interroge-t-il sur la légitimité de sa présence dans ce débat public ? Suffit-il d’écrire un roman, fût-il un chef-d’œuvre littéraire, pour être habilité à donner son avis ici et là sur la marche du monde ? On sait ce que pensait Bourdieu des experts auto-proclamés qui dispensent leurs avis éclairés à la télévision : qu’aurait-il pensé de cette belle gueule blonde qui, à peine sortie de l’école et croulant déjà sous le poids de sa propre suffisance, se prend à disserter dans les médias sur le rôle des intellectuels (s’incluant par là même dans cette catégorie dont on connaît l’aspect ô combien révolutionnaire)?

Bourdieu l’avait écrit, et Édouard Louis le rappelle : le débat n’est jamais neutre. Accepter de débattre, c’est répondre à une injonction. Son éditeur l’affirme avec émotion : l’auteur décline beaucoup de demandes d’entretiens et de promotion, sans doute pour ne pas corrompre son intégrité intellectuelle, devine-t-on. Tout laisse donc croire qu’Édouard Louis se hâte de ranger son petit guide du disciple de Bourdieu bien au fond de son joli perfecto en cuir comme peu de ses pauvres ploucs de camarades de classe doivent en porter aujourd’hui, lorsqu’il se livre avec gravité au courageux exercice insurrectionnel de l’interview avec Libération, les Inrocks, France 2, etc. C’est là tout le génie du rebelle progressiste – car « un rebelle est forcément progressiste », comme il le déclare solennellement au terme de plusieurs longues années d’apprentissage des réalités sociales, humaines et culturelles, de leurs nuances et de leur complexité.

Les minorités en colère ne seront jamais révolutionnaires

Pasolini et sa mère

Pasolini et sa mère

Ce n’est pas tant qu’Édouard Louis ait tort, ou qu’il soit obstiné, qui est dérangeant. C’est l’aplomb et la morgue avec lesquels il entend défendre l’idée de rébellion et d’insoumission, et le contraste vertigineux qui sépare ces deux prétentions affichées avec arrogance de la facilité déconcertante avec laquelle il s’empresse d’aller manger dans la mains de ses vrais maîtres. Car Édouard Louis est avant tout un vendeur de livre. Cela explique que, comme tous les grands indignés de papier, il se fasse le héraut de grandes causes culturelles comme la lutte contre le racisme et l’homophobie, dans lesquelles se reconnaissent parfaitement d’ailleurs ces journaux auxquels il daigne accorder le droit de le photographier en pleine pose et de deviser avec lui sur le parcours fascisant de Marcel Gauchet. Tout cela en dit long sur la conscience politique d’un post-adolescent, encore un peu pâlichon, mais convaincu d’être déjà bien rouge au-dedans. Parmi les crédos qui lui tiennent le plus férocement à cœur, le clivage gauche-droite et la défense des minorités. On devine sans trop d’effort qu’Eddy ne compte que très peu d’ouvrages de Michéa ou de Clouscard sur ses étagères que l’on suppose un peu poussiéreuses, tant son comportement rappelle celui du jeune gauchiste des années 1970 – à ceci près qu’il n’a pas eu la chance de grandir parmi la bourgeoisie parisienne. Il n’est jamais trop tard, et il semble qu’il se soit entre temps bien rattrapé.

Voilà tout l’inverse de ce que ferait un véritable rebelle. Un écrivain comme Pasolini vomirait l’attitude grotesque d’un Édouard Louis, comme il crachait sur les jeunes révolutionnaires de mai 68 tout suants de manières bourgeoises. Édouard Louis n’aurait pas même eu à annuler sa venue à un quelconque « Rendez-vous de l’Histoire » pour éviter d’avoir à débattre avec Pasolini, car un véritable révolté comme ce dernier n’aurait pas même jugé utile d’honorer une invitation à un débat entre bourgeois, si tant est qu’il eût pu seulement y être convié. On verra peut-être Édouard Louis à la Gay Pride ou aux côtés des Sans-Papiers. Mais soyez assurés que jamais on ne le verra manifester avec des agriculteurs, sans doute peu perméables aux subtilités littéraires de collégien d’Eddy Bellegueule, et peut-être parfois un peu réticents à la vue d’un « pédé », mais qui crèvent chaque jour un peu plus, en silence, pour survivre tant bien que mal. Classe contre classe…?

Voilà quelques raisons pour lesquelles il faut avoir pitié d’Édouard Louis. C’est avant tout l’ignorance et la fierté qui parlent en lui, et s’il faut lui en vouloir, ce n’est que pour la tristesse qui doit être la sienne. Comment peut-on vivre heureux en ayant renié sa famille ? Comment peut-on être en paix avec soi-même en étant déraciné jusqu’à changer de nom ? Quel homme serein marcherait dans la rue, en de pareilles circonstances, sans être accablé par le remord du reniement de soi ? Édouard Louis est très semblable au personnage de Louis Culafroy dans Notre-Dame-des-Fleurs de Jean Genet. Jeune homosexuel ayant grandi à la campagne, et s’étant exilé pour fuir la misère intellectuelle et l’intolérance d’une famille qu’il a rejetée, celui-ci devient Divine dans le Paris mondain qui l’éblouit par la flamboyance de sa culture. Petit à petit, elle finit par s’abîmer dans les vanités ridicules de ce monde intransigeant dans lequel elle tient à se maintenir, allant pour cela jusqu’à se prostituer dans le bas Pigalle pour mendier un peu de la reconnaissance des autres. N’ayant rien perdu de sa fierté, elle se convainc que les affronts subis dans sa jeunesse lui permettent de continuer à voler au-dessus de la masse, victime éternelle conservée dans l’illusion absolue d’être ce qu’elle n’est pas. Finalement, peu avant de s’éteindre, ses pensées se tournent vers la province qu’elle a abandonnée, et ses parents qu’elle s’est illusoirement acharnée à tenir pour responsables de ses malheurs, obnubilée par un déterminisme mal compris et qui l’a rendue captive de son passé. Il paraît qu’Édouard Louis n’est pas retourné en Picardie et ne dédicace pas sa prose maladroite dans cette région, par peur des réactions violentes. Peut-être un jour se rendra-t-il également compte qu’un combat, quel qu’il soit, ne peut se mener dans la colère, ni contre soi-même.

« Il n’est sans doute pas facile, même pour le créateur lui-même dans l’intimité de son expérience, de discerner ce qui sépare l’artiste raté, bohème qui prolonge sa révolte adolescente au-delà de la limite socialement assignée, de l’ « artiste maudit », victime provisoire de la réaction suscitée par la révolution symbolique qu’il opère. «  (P. Bourdieu)

5 plusieurs commentaires

  1. On se demande qui est méprisant, orgueilleux et violent ici…

  2. Alexis Betemps, vous etes un parfait imbecile, aigri, sans talent, bete a manger du foin.

  3. Les féministes étaient et sont souvent des « bourgeoises », leur combat est-il bête pour autant ?
    Le comparer à une prostituée, classe !
    Et d’ailleurs, en quoi est-ce mal ? Petit moraliste, va.
    Et depuis quand est-il nécessaire de se cantonner à la limite assignée ?
    Oui un combat se mène aussi contre soi, contre l’inertie, contre la paresse intellectuelle, la facilité. Effectivement, je ne vois rien de tel ici.

  4. Édouard machin c’est vraiment la gauche moderne, qui veut bien du peuple (mais que si le peuple pense comme il faut).
    Bravo pour cet article argumenté et admirablement bien écrit.

  5. Bel article sur la baudruche médiatique que se révèle être cet Edouard Louis. Mais, si je peux me permettre, il y a une chose qui me gêne dedans et qui relève d’une philosophie un peu courte. Je cite une de vos phrases : « Mais la victime garde la tête haute, n’ayant rapporté avec elle comme unique butin des tréfonds de l’humiliation où elle était plongée que le plus abject et le moins noble de ce que l’âme humaine compte de sentiments : la fierté. »

    La fierté, le plus abject et le moins noble des sentiments humains ? Comment ?! Attention à ne pas confondre la fierté avec la vanité, la fatuité qui, elle, est méprisable, étant une forme de satisfaction de soi très basse. La fierté n’est pas méprisable, ni abject du tout, elle est une des conditions pour avancer ; la fierté, c’est aussi l’estime naturel qu’on porte pour soi et ses capacités. J’analyserai plutôt le cas Edouard Louis à l’aune d’une fatuité que lui a inspiré les éloges des faux critiques des hebdomadaires. Et puis tout disciple qui suit un maître aveuglément (en l’occurrence Bourdieu) est un fat, c’est bien connu …

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