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Jacques Pothier : « Partir du particulier pour retrouver un universel humain, c’est une idée que Faulkner a souvent exprimée »

Jacques Pothier enseigne la littérature nord-américaine à l’Université de Versailles Saint-Quentin en Yvelines. Il est l’auteur de deux monographies, William Faulkner : essayer de tout dire (Paris: Belin, 2003) et Les nouvelles de Flannery O’Connor (Nantes, France : Le Temps, 2004). Ses champs de recherche sont la littérature du Sud des États-Unis, l’aire culturelle méso-américaine, le modernisme et le post-modernisme dans les arts narratifs et visuels, l’épistémologie des études américaines, le rôle de la littérature dans la construction d’identités ethniques, locales ou nationales. Il participe à l’édition des œuvres de Faulkner dans la Bibliothèque de la Pléiade, chez Gallimard.

PHILITT : Le « Southern Gothic » semble très présent dans la culture populaire actuelle. Comment Faulkner profite-t-il de cette mode ?

William Faulkner

William Faulkner

Jacques Pothier : Faulkner s’inscrit dans toute une représentation du Sud après la Guerre de Sécession comme région d’étrangeté, d’altérité liée à l’association au noir (la parenté avec le Conrad de Coeur des Ténèbres est assumée). Cela a même été un argument publicitaire pour relancer le tourisme vers le Sud à la fin du dix-neuvième siècle : un Sud pittoresque, plein des ruines de la guerre, envahies par une végétation tropicale proliférante, avec des crocodiles et naturellement le serpent… Si le gothique américain, qui exploite les noirceurs de l’âme plutôt que les ombres inquiétantes des architectures hantées, est développé dans le Nord à partir de Charles Brockden Brown, il est largement acclimaté avec talent dans le Sud par Edgar Allan Poe, qui lie demeures hantées et ténèbres de l’inconscient (Le Chat Noir, La Chute de la Maison Usher). Faulkner exploite cette atmosphère avec plusieurs fictions qui tournent autour de maisons hantées ou décrépites (Sanctuaire, Lumière d’Août, Absalon, Absalon ! surtout). On associe aussi le gothique du Sud à une population dégénérée : les monstres, les attardés mentaux tel que Benjy du Bruit et la Fureur. Faulkner s’inscrit dans cette tradition, comme après lui Carson McCullers, Flannery O’Connor, jusqu’aux contemporains comme James Lee Burke. Et c’est naturellement dans le Sud de la Nouvelle-Orléans, cette ville de la Caraïbe française finalement pas vraiment américaine qu’on retrouve les vampires — mais ce « gothique » de la culture populaire contemporaine, celle de la littérature adolescente et des séries comme True Blood, a peu de chance de ramener à Faulkner.

PHILITT : Le paradis perdu du Sud Antebellum est l’arrière-fond de la fiction faulknérienne, cela est-il acceptable ou même compréhensible pour le lecteur d’après la déségrégation ?

Jacques Pothier : Je crois que le lecteur attentif fait facilement le partage entre les personnages figés dans la nostalgie du Sud (ils ne sont pas si nombreux dans chaque roman, même s’ils sont centraux) et les autres. Hors Les Invaincues, il n’y a d’ailleurs pas de livre de Faulkner situé dans le Sud de la Guerre Civile, encore moins au-delà. Ce Sud d’avant est dans les discours de certains personnages (les Sartoris, Quentin dans Absalon, Absalon!, Gail Hightower dans Lumière d’Août, Ike McCaslin dans Descends, Moïse…) et le sujet est toujours bien associé à son attachement maladif à un imaginaire.

PHILITT : « Pour tout garçon du Sud âgé de quatorze ans, non pas une fois, mais toutes les fois qu’il le désire, il y a l’instant où il est toujours, pas de nouveau, deux heures cette après-midi de juillet 1863… » Ce célèbre passage est une véritable anamnèse. A-t-elle encore un sens pour un enfant du sud né en 2000 ?

Jacques Pothier

Jacques Pothier

Jacques Pothier : Ce passage est la réminiscence de propos à l’intérieur d’une parenthèse des souvenirs de Charles Mallison, souvenir de ce que disait son oncle Gavin dans L’intrus dans la poussière (chap. IX). Il faudrait le voir avec ce qui précède: « It’s all now you see. Yesterday wont be over until tomorrow and tomorrow began ten thousand years ago. / Tout est à présent, comprends-tu ? Hier ne finira que demain et demain a commencé il y dix mille ans. » Pour expliquer que le passé hante toujours le présent, Gavin donne l’exemple de la charge de Pickett à Gettysburg, mais déjà en 1947 il n’est pas sûr que le gamin de 14 ans endosse ce souvenir et soit très concerné. C’est plutôt l’obsession du passé qu’il se rappelle chez son oncle. C’est ce même Gavin qui dira à Temple dans Requiem le célèbre et cité à tort et à travers « The past is never dead ; it isn’t even past. / Le passé n’est jamais mort. Il n’est même jamais le passé. » Faulkner a beaucoup de personnages engoncés dans le passé, mais leurs grandiloquents souvenirs sont un peu ridicules, et leur prétention à tout comprendre parce qu’ils n’ont rien su oublier n’est pas présentée de manière très séduisante.

PHILITT : L’œuvre de Faulkner est contemporaine d’une renaissance intellectuelle et politique du Sud (I’ll Take My Stand : The South and the Agrarian Tradition date de 1930). Certains pensent qu’elle s’y inscrit.

Jacques Pothier : I’ll Take My Stand marquait un renouveau intellectuel d’un Sud stigmatisé par le nord comme arriéré (le critique de Baltimore HL Mencken venait d’écrire un essai célèbre où il se moquait de la région comme d’un « Sahara of the Bozart », en français phonétique dans le texte. Tout le monde intellectuel dans le Sud, piqué au vif, s’est évertué à leur donner tort, et la « renaissance du Sud » dont Faulkner est un enfant en est symboliquement la suite). Les douze intellectuels de Vanderbilt prenaient donc position pour affirmer une identité du Sud qui ne soit pas centrée sur l’héritage de l’esclavage, mais sur des valeurs agraires authentiquement américaines, remontant à l’idéalisme de Jefferson, et selon eux oubliées ailleurs, mises à mal par la déshumanisation de l’industrialisation et du capitalisme (antimondialisation avant l’heure…). Ce qui amenait à minorer le poids encore très fort de la ségrégation, or l’affaire de Ferguson nous montre à quel point le racisme structure encore la société américaine, et pas que dans le Sud.

PHILITT : Sa lecture peut-elle nous éclairer sur le renouveau du populisme américain (Tea Party etc.) ?

Robert Penn Warren

Robert Penn Warren

Jacques Pothier : La réaction des « Twelve Southerners » n’avait rien de populiste. Certains d’entre eux (Robert Penn Warren) ont évolué vers des positions plus libérales essayant de sortir de l’intérieur du ségrégationnisme, qui n’était pas très audibles. Faulkner écrit dans cette mouvance (et certains de ses personnages sont agrariens, comme le très idéologue Ike McCaslin dans Descends, Moïse, mais la théorie masque des stratégies personnelles inconscientes). Sa position dans les années cinquante est qu’on risque tout simplement des réactions violentes qui provoqueront des retards dans les évolutions si on impose l’égalité et l’intégration de l’extérieur. Des volumes ont été écrits sur Faulkner et les questions raciales, je ne peux pas en rendre justice en dix lignes. Ou en cent. Ou en dix mille. Cette réaction sudiste s’inscrit dans une tradition américaine décentralisatrice et libertaire de droite qui dérive de l’agrarianisme jeffersonien, opposé aux barrières douanières fédérales qui gênaient les exportations de produits agricoles, mais pas nécessairement opposé au gouvernement pourvu qu’il soit local. L’écologisme libertaire et non-violent de Thoreau en dérive, Le Tea Party en est un autre avatar évidemment conservateur, au contraire, et est plus associée à l’individualisme de l’ouest américain qu’au Sud. Le point commun entre Tea Party et Sudistes est le racisme. Fondamentalement, on ne veut pas des programmes sociaux fédéraux non pas parce que les pauvres ne doivent pas être aidés mais parce que l’on assimile les pauvres aux « autres » à la peau plus sombre, et que l’on croit que ce sont les Blancs qui paient et les Noirs qui en profiteraient…

PHILITT : Plus généralement, le mouchoir de poche du comté de Yoknapatawpha permet-il, encore, de penser le monde ?

Jacques Pothier : Partir du particulier, avec son épaisseur humaine, sa couleur locale, son climat, pour retrouver un universel humain, c’est une idée que Faulkner a souvent exprimée sous différentes formes. Une nouvelle de Tchekhov contient le monde, alors pourquoi pas les fictions du Yoknapatawpha? Même si Balzac pensait que la fiction permettait de faire la sociologie de la société française, il avait une vision universelle : comme l’évolution que découvrait Cuvier révélait la parenté entre les espèces animales, on pouvait dire qu’il n’y avait qu’une humanité. Si nous lisons Faulkner (ou Camus, ou Mme de La Fayette, ou Homère), est-ce pour nous renseigner sur la société de l’époque ou pour y retrouver le reflet de la condition humaine, « the human heart in conflict with itself / le cœur humain en conflit avec lui-même » comme disait Faulkner ?

PHILITT : Y-a-t-il une spécificité américaine à vouloir penser le plus général à partir du particulier le plus réduit (ce que les Français ont appelé, à propos de Lovecraft, le « localisme cosmique ») ?

Jacques Pothier : Je crois que non (voir réponse précédente). Certains auteurs ont eu comme Faulkner et souvent grâce à Faulkner le déclic de s’intéresser à leur timbre-poste de pays natal. Garcia Marquez a clairement dit qu’il devait Macondo à Faulkner, mais on peut aussi penser à beaucoup d’autres comme Mo Yan, le prix Nobel de littérature de l’an dernier, qui lui aussi affiche l’héritage de Faulkner.

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