Accueil / Philosophie / Jésus est-il un surhomme nietzschéen ?

Jésus est-il un surhomme nietzschéen ?

La célèbre annonce de la mort de Dieu donna le droit à beaucoup de faire de Nietzsche un opposant du Crucifié. À chacun ses caricatures. L’annonce de Zarathoustra semble être au contraire un renvoi du christianisme à ses origines, faisant de Jésus la figure renouvelée du dépassement du nihilisme.

Il y a de la fougue mystique dans celui qui s’obstine à nier l’existence de Dieu, le dos droit et les yeux bien en face du calvaire sanglant de vérité. Peut-être l’athée obstiné fait-il une preuve plus honorable de spiritualité que le catholique pétri de concessions en bravant les assignations divines. Mais Jésus est juif. Comme le disait Léon Bloy, cette simple phrase permet d’anéantir à jamais les antisémites dissimulés dans le grossier pardessus de la bourgeoisie. Il faut entendre la profondeur de cette parole de Bloy et y voir les implications les plus radicales. Celui qui s’est fait le porteur de ce message, qui voyait dans la figure du crucifié un profond symboliste et mystique, c’est évidemment Nietzsche.

Dans « Le Jésus de Nietzsche » (revue Esprit, octobre 2003), Massimo Cacciari nous dresse une vision peu partagée de l’admiration du philosophe envers la figure du Christ. Faisant la distinction stricte entre chrétienté et christianisme, Cacciari nous montre comment Nietzsche différencie l’épaisse figure du juif Jésus et la théologie politique de masse qui s’édifie par Saint-Paul, « quelque chose de complètement différent de ce que son fondateur a fait et a voulu » (Fragments Posthumes, 1887-1888). Faire de Jésus le protestataire de la métaphysique, c’est lui donner le rôle de celui qui accuse l’illusion, l’idole, le mensonge, pour en revenir à la volonté de la réalité. Il n’est pas innocent de rappeler ici que Nietzsche souhaitait voir advenir un homme supérieur aux qualités christiques, un « César avec l’âme du Christ » (Fragments Posthumes, X, 27). Cacciari, ancien maire de Venise au passé opéraïste, fait figure de philosophe-roi lorsqu’il nous partage à la manière d’un Pasolini son amour inattendu de la croix et du Fils dans les lectures retranchées qu’il fait du philosophe allemand. Suivons-le un instant.

L’insolence du surhumain sur la Croix d’Israël

Massimo Cacciari

Massimo Cacciari

Revenons donc aux fondamentaux. Jésus est juif. Le catholicisme est une entreprise juive. C’est dans la judéité et les tréfonds du codex hébraïque que se trouve la clef, le salut, l’entrée au grand bouleversement qu’annonça le Messie. Prenons au sérieux cette belle histoire du Traité Baba Metsia (Talmud de Babylone, page 59b) que nous rappelle Reb Arieh Leib Weisfish, juif ultra-orthodoxe fasciné par Nietzsche, et qui montre comment la nature juive s’enracine dans la contestation de Dieu. On peut y lire une querelle juridique entre deux rabbins, le Rabbi Eliezer invoquant alors Dieu pour lui donner raison. Ce dernier, manifestant des miracles, concède à la vérité du Rabbi. Le second juriste pris à parti, le Rabbi Josué, s’exclame alors « La Tora n’est plus au ciel ! », et renvoie Dieu à la responsabilité du don qu’il fit aux hommes. Le texte termine : « Alors Dieu a ri et il s’est exclamé : mes enfants m’ont vaincu ! ». Comment ne pas voir dans cette insoumission pleine de panache et dans le rire léger du divin une signature nietzschéenne ? En contestant Dieu, le juif se fait le gardien de la Parole. Il confisque à Dieu son droit de jugement dans une révolte pleine d’orgueil, et laisse la place aux hommes de décider pour eux-mêmes et en eux-mêmes du destin qui les portera. Ce n’est plus à Dieu d’imposer la chance. Et quel juif le plus entier, le plus accompli, le plus paradigmatique que le Christ ! Nous soupçonnerons le génie juif d’avoir inventé un Dieu vengeur pour se complaire à l’outrepasser… Le Dieu chrétien, s’il va jusqu’à contredire la vie en se clouant sur la croix, est déjà ce scandale qui bouleverse le nihilisme.

Selon Cacciari, la formule nietzschéenne du « Dieu est mort » est en réalité le commencement du christianisme. Contenu dans l’annonce de Zarathoustra, elle est la figure incarnée d’un Dieu qui hypostasie le Verbe et qui s’accomplit dans une euthanasie, dans une mise à mort vertueuse sur la croix. Sans crucifixion, rien n’est possible. Sans souffrance, point de vie. Le philosophe soucieux de la puissance du vivant entendrait donc la souffrance d’un Christ en sang non comme un phénomène négatif, mais comme une preuve de vie manifeste. Simone Weil n’aurait pas renié le propos : l’Évangile accueille la vie non parce qu’elle est bonne mais parce qu’elle est, hors de tout ressentiment. Cacciari en revient alors au texte biblique de manière itérative et insiste : la  spiritualisation des instincts malades en œuvre humaine procède de ce constat nietzschéen et de cette même exigence : « Ne résistez pas au mal » (Mt 5 : 38-39). Le Christ, en se retirant sur la Croix, ne fait pas figure de nihilisme mais accomplit une subversion interne à l’histoire malade d’un judaïsme qui convulse dans le ressentiment. Chez lui, la négation est inexistante. Il représente dans son action le début, le déroulement, et la fin du judaïsme. Il le prolonge en l’abolissant et en ouvrant, dans la contestation la plus haute qui soit, les possibilités humaines. L’Évangile nous montrerait alors la voie : « Vous adorez ce que vous ne connaissez pas, nous adorons ce que nous connaissons,  car le salut vient des Juifs » (Jean 4 : 22). Et comme le disait Bloy : « Les Juifs ne se convertiront que lorsque Jésus sera descendu de sa Croix, et précisément Jésus ne peut en descendre que lorsque les Juifs se seront convertis » (Le Salut par les Juifs, XXIII, 1892).

Le geste du Christ n’est donc pas, à la lecture de Massimo Cacciari, un geste négatif ou interprétatif. Il est un agir, il montre, il donne à voir sans s’engluer dans un « arrière-monde ». Toute la vie du Messie n’est qu’action pour se confondre dans la Résurrection, symbole statuaire de l’au-delà des hommes, outre-l’homme, Übermenschen. « Au-delà », « outre », ce n’est pas en dehors mais au lointain de, au-devant des choses. L’amour originel du prochain est transmuté en amour du lointain. C’est un amour qui viole la virginité céleste de Dieu pour ériger le règne de l’homme, contestataire dans ce qui lui est d’éternel. Souvenons-nous d’ailleurs que Jésus donne à l’homme ce message : « le Règne de Dieu est au-dedans de vous » (Luc 17 :20-21). Cette parole flamboyante d’orthodoxie nerveuse faisant de l’homme un être divin n’est pas sans rappeler la volonté du vouloir du philosophe allemand. Ce que Jésus sent sur la Croix, ce n’est pas un châtiment, c’est encore du « sentir », c’est encore la vie qui veut et qui agit d’une autre manière.

Le portrait de Jésus que fait Nietzsche dans L’Antéchrist (1895) est donc bien proche du surhomme : volonté, puissance, insoumission, sensation, spiritualisation, amor fati. Ce que Jésus fait sur la Croix, c’est bien ouvrir les possibles au-delà même de ce qui était envisagé dans l’histoire de la métaphysique juive – métaphysique du ressentiment et de la haine rabbinique – comme horizon indépassable des hommes fatigués et las (L’Antéchrist). Il est ce qui va au-delà de la consignation des possibilités, il est l’outre-possible. Pas ici de filiations heideggériennes ou rilkiennes qui feraient de l’ouverture, du Dasein, une critique de la modernité assise dans l’histoire originelle de la subjectivité (Maxence Caron, Heidegger : Pensée de l’être et origine de la subjectivité, 2005). Le Voile préexiste-il au Verbe ?

Jésus, le seul vrai chrétien

Reb Arieh Leib Weisfish. Photo de Yoram Lehmann

Reb Arieh Leib Weisfish
(photo de Yoram Lehmann)

Le « surhomme » s’installe donc dans l’énigme libératrice d’un Christ qui par son symbolisme universel outrepasse les anciennes morales aux lourdeurs argileuses. Nous pourrions aller plus loin que cette analyse : avec le Christ, l’Église du Bien et du Mal – et non du Bon et du Mauvais – est rendue impossible. Jésus contient en son corps le geste de sublimation instinctif le plus extrême, celui de la vie comme rapport à la connaissance. Encore une fois, revenons au texte. « Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font » (Luc 23:34). C’est une révolution du savoir que nous propose finalement le Christ, une révolution nietzschéenne où « la vie pourrait être une expérimentation de l’homme de connaissance – et non un devoir, non une fatalité, non une tromperie ! » (Le Gai Savoir, 324, 1882). Ériger la culture de la souffrance comme possibilité exaltante du soulèvement des hommes. Jésus est alors bien ce que Nietzsche en disait, à savoir « le seul vrai chrétien » (L’Antéchrist). Il est le seul vrai chrétien car il ne naît pas libre, mais renaît libre. Dans sa radicalité totale, Jésus contient du nouveau dans sa propre mise en fin. Il n’est pas le Sauveur des malades, il est le scandale héroïque par quoi la vie peut enfin se porter au tragique.

Il semble que Jésus n’ait pas été pris au sérieux. Ces catholiques qui consomment leurs absences des églises en travaillant dans les officines de la bourgeoisie semblent avoir négligé certaines paroles. Que nous prenions le surhomme pour une énième métaphysique fut le passage obligé à une transmutation des valeurs, car encore faut-il des valeurs pour les sublimer, encore faut-il être mis en croix pour ressusciter. Nietzsche qui écrivait sur le ton des premiers prophètes et qui signait ses dernières correspondances par le nom « Le Crucifié » nous permet donc de ne plus balayer les décombres de notre propre maison. Nous devons aider Jésus, ce juif scandaleux, à mourir. La chrétienté est bien une krisis qui se constitue comme une sortie du nihilisme. Sans elle, rien ne se passe. Et regardons autour de nous : rien ne se passe.

« La Vérité doit être dite, le monde dût-il en voler en éclats » (J. G. Fichte).

Laisser une réponse

Votre adresse email ne sera pas publiéeLes champs requis sont surlignés *

*