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Le capitaine Achab : une figure du surhomme dans Moby Dick d’Herman Melville

Dans Moby Dick, Herman Melville raconte la lutte à mort entre le capitaine Achab et la baleine blanche éponyme. Quels sont les motifs profonds qui poussent le vieux marin à traquer avec tant d’acharnement ce terrible Léviathan ? S’agit-il d’une simple vengeance ou est-il plutôt question d’accéder à un statut ontologique supérieur en mettant à bas le monstre ?

Herman Melville

Herman Melville

Et si le combat entre le ciel et la terre se jouait dans un troisième monde ? Et si la mer était le tiers oublié de la grande bataille métaphysique entre l’immanence et la transcendance ? C’est en effet dans la fluidité de l’univers marin que Melville décide de mettre en scène le conflit entre les deux sphères solides : la première temporelle, la seconde spirituelle. La mer ainsi entendue devient le point de passage privilégié de la pierre à l’éther. Ce niveau intermédiaire possède ses règles, ses valeurs et ses dieux. Le panthéon aquatique est composé de nombreuses espèces de Léviathan : le Cachalot, la Vraie-Baleine, la Baleine-Bossue, la Baleine-Trompette, le Narval, l’Épaulard… Mais au sommet trône Moby Dick, la baleine blanche, celle qui a estropié le capitaine du Péquod, le vieil Achab. Elle représente le défi ultime pour les baleiniers et les harponneurs.

De la même manière que le roi maudit d’Israël adorait Baal, Achab adore ce faux Dieu qu’est Moby Dick. L’homme à la barbe grise a d’ailleurs conscience de l’ambiguïté d’une telle vénération. « Toute lumière que tu sois, tu sors des ténèbres ; moi je suis les ténèbres qui entrent dans la lumière, je sors de toi ! », s’exclame-t-il. Cette phrase problématique rappelle les affinités mystérieuses de Satan et du Saint-Esprit. Moby Dick ne provient pas du firmament mais de l’obscurité des fonds marins. Le scintillement du monstre, la lumière qu’il porte est une tromperie. Melville opère une subversion des valeurs. Les dieux ne descendent plus sur terre mais émergent des eaux par le bas.  

Moby Dick terrifie le commun des mortels. Mais Achab est déjà un Dieu à sa façon, « un grand impie divin » selon le mot du capitaine Pileg, un véritable seigneur des mers qui ne peut souffrir une telle rivalité. Achab veut dominer les eaux en monarque absolu et, pour se faire, il doit occire la diabolique baleine qui jadis l’a vaincu. Le vieil homme tire sa rancœur et sa force de sa jambe fantôme remplacée par un morceau d’ivoire. Chaque pas qu’il fait sur le pont du Péquod lui rappelle la fin unique vers laquelle il tend.

« Quoique entièrement consumé par le brasier de son idée, Achab avait toujours présente à l’esprit la capture finale de Moby Dick ; il semble prêt à sacrifier tous les intérêts humains à cette unique passion », écrit Melville. Le vieux lion de mer fait coïncider vouloir et pouvoir, aucune contingence matérielle ne vient altérer le caractère absolu de sa volonté. Tous les obstacles sont franchis avec l’arrogance du surhomme qui ignore l’effort, qui annule la durée qui sépare la puissance et l’acte.

Moby Dick est le seul horizon d’Achab

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Moby Dick, la terrible baleine blanche

« Il y a toujours quelque chose d’égoïste dans les sommets de montagnes et dans les tours ; ainsi que dans toutes choses grandes et hautes. Regardez ces trois pics aussi fiers que Lucifer. Cette tour ferme, c’est Achab ; le volcan, c’est Achab ; le courageux, l’indomptable et victorieux oiseau, c’est aussi Achab ; tous sont Achab », assène l’écrivain. Le capitaine se dresse au dessus de la foule des hommes. Et comme tout ce qui s’élève trop haut, il est perçu comme un défi lancé à la transcendance. Achab est comme cet ange orgueilleux qui voulait se distinguer. À vouloir toucher Dieu, on chute dans le néant. Telle est la malédiction des surhommes. Mais la mue d’Achab en homme-Dieu n’est pas complète. Elle ne le sera que lorsqu’il aura pris sa revanche sur Moby Dick. Pour cela, le despote du Péquod dirige son équipage d’une main de fer. Il déshumanise les siens dans sa quête effrénée. « Vous n’êtes pas des hommes, vous êtes mes bras et mes jambes ! », hurle-t-il  tandis qu’il fonce sur Moby Dick, son seul horizon.

« Pour moi, cette baleine blanche est cette muraille, tout près de moi. Parfois je crois qu’au-delà il n’y a rien […] Ne parle pas de blasphème, gars ! Je frapperais le soleil s’il m’insultait », explique le capitaine du Péquod. Aux yeux d’Achab, Moby Dick constitue le seul obstacle à sa propre divinisation. Tuer Moby Dick, c’est devenir Dieu à sa place ou plutôt, c’est faire oublier cette blessure qui l’humilie et qui le ramène à son humanité. Moby Dick, c’est ce Léviathan qui rappelle sans cesse à Achab qu’il n’est qu’un homme. « Oh ! Vie ! Me voici fier comme un dieu grec, et pourtant je suis l’obligé de ce bâton d’os sur lequel je vais me tenir debout », se lamente-il. La seule manière d’accéder à ce statut tant convoité revient à laver l’affront, à défaire la créature.

Avant l’ultime assaut contre le monstre, Achab se fait forger un nouveau harpon qu’il « sanctifie » dans le sang de trois païens : Tashtego, Queequeg et Dagoo. Dans son délire mystique, il révèle la véritable nature du surhomme : « Ego non baptismo te in nomine patris, sed in nomine diaboli / Je ne te baptise pas au nom du Père mais au nom du Diable. » L’homme-Dieu doit littéralement être compris comme un antéchrist : un faux prophète qui viendra singer la véritable transcendance.

L’être incomplet d’Achab implique une part d’ombre, un néant qui ne peut être comblé que par le meurtre de l’être absolu : Moby Dick. En tuant le monstre, Achab espère se féconder lui-même, renaître de ce cadavre lumineux. Mais sa folie lui masque une terrible vérité : la résurrection est le propre du Dieu-homme. Son destin n’est donc pas de s’élever mais de côtoyer les abysses, enchaîné à un invincible totem.

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