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Frédéric Vitoux : « L’écrivain doit écrire contre son chat, contre cette propension à la paresse absolue »

Frédéric Vitoux est écrivain. Ce passionné des chats a été élu à l’Académie française en 2001 au fauteuil de Jacques Laurent. Il a notamment publié Bébert, le chat de Louis-Ferdinand Céline (Grasset) en 1976, Un amour de chat (Balland) en 1979 et un Dictionnaire amoureux des chats (Fayard) en 2008.

Frédéric Vitoux

Frédéric Vitoux

PHILITT : Céline a fait de Bébert un personnage romanesque. Quel est son intérêt littéraire et quel rôle joue-t-il dans les pérégrinations de Céline et de Lucette ?

Frédéric Vitoux : Céline le met en scène dans ses derniers romans – surtout dans D’un château l’autre, Nord et Rigodon – qu’il intitulait lui-même des chroniques, c’est-à-dire des transpositions de sa vie, avec cette forme de grossissement du regard qu’on lui connaît. Bébert, personnage familier, présent auprès de lui et de Lili (Lucette) en 1944-45, durant sa fuite en Allemagne et au Danemark, après l’annonce du débarquement allié en Normandie, a donc été hissé à la dignité d’un personnage littéraire. Il joue un rôle assez complexe et assez intéressant. Céline est peu indulgent à l’égard des hommes. Pour lui, ils se gargarisent de mensonges, de faux-semblants, de méchanceté. Ils sont lourds, hargneux, violents et dépourvus de toute grâce. À cette vision des hommes, il oppose celle des animaux en général et des chats en particulier. Les chats incarnent l’élégance, la grâce même, le silence et une forme de légèreté qu’il attribue aussi aux danseuses. Dans l’univers apocalyptique de la fin de la Seconde Guerre mondiale en Allemagne, Bébert le malicieux est le seul témoin taciturne. Il ne cherche pas à se bercer d’illusions. Il va là où les autres ne vont pas. C’est une sorte de contrepoint à la sottise ou à la cruauté des hommes.

PHILITT : Pouvez-vous nous expliquer la phrase de Céline : « Un chat c’est l’ensorcellement même, le tact en ondes » ?

Frédéric Vitoux : Tout est dit dans cette formule ! Elle souligne le mystère inhérent au chat, son lien à la sorcellerie mais aussi à la beauté, à l’étrange. Le « tact en ondes » renvoie à la délicatesse, au fait que le chat comprend tout par l’instinct, par l’intuition, et qu’il n’a pas besoin des paroles. Pour Céline, parler c’est mentir. Parler, c’est non pas décrire le monde mais réinventer des fictions pour nier la réalité et le monde. J’avais écrit une thèse de doctorat sur ce thème, qui s’appelait Louis-Ferdinand Céline, misère et parole, où je montrais le rôle néfaste que tient la parole pour les hommes. Chaque fois que les gens parlent, c’est pour se distraire, pour médire, pour créer des malheurs… En revanche, les animaux en général, le chat en particulier, n’ont pas besoin des paroles. Par cette délicatesse de la compréhension, ils s’épargnent toutes les sottises, les insultes et les malheurs que les hommes subissent par le biais de la parole.

Céline, Lucette et Bébert

Céline, Lucette et Bébert

PHILITT : Dans votre Dictionnaire amoureux des chats, vous expliquez que, pour Baudelaire, le chat est une image du désir et de la sensualité. En quoi réside, pour le poète, la dimension érotique du chat ?

Frédéric Vitoux : Baudelaire souligne avec son génie poétique ce qui est une constante dans l’imaginaire des hommes. Le chat est d’abord un félin nocturne. Il appartient au monde de la nuit. On prétend que le chat peut voir dans le noir. En réalité, ses capacités physiologiques font qu’il peut voir avec infiniment peu de lumière. Il est celui qui voit là où les autres ne voient pas. Il a, d’une certaine manière, partie liée avec le monde de la sorcellerie. Oserais-je dire aussi du mal, de la luxure, de la sexualité débridée ? Ce lien étroit date au moins de l’époque romaine. Le mot felis/feles, is, f qui était le nom que les Romains donnaient au chat pouvait également désigner la prostituée. Est-ce dû au fait que la chatte dans l’accouplement miaule terriblement ? Ce n’est pas par hasard si, dans le langage vulgaire, on désigne le sexe féminin par le mot chatte. Les Anglais disent pussy également. L’étymologie du mot chat qui vient du latin tardif catus reste mystérieuse. Certains pensent que le mot viendrait de catere qui voudrait dire « voir ». Isidore de Séville disait : « catus quia videt », « le chat parce qu’il voit ». Mais je me demande s’il n’y pas un lien entre catus et catin, la prostituée justement. Les explications de l’étymologie de catin ne sont pas convaincantes, certains dictionnaires affirment que catin viendrait de Catheau, un diminutif de Catherine, prénom usuel des filles de ferme réputées légères. Je n’y crois pas beaucoup. En revanche, on trouve chez le poète latin Martial le nom cata qui signifie la prostituée.

PHILITT : Le chat est-il le compagnon idéal de l’écrivain ? Comment expliquer la fascination de cet animal pour le papier et les bureaux ?

Frédéric Vitoux : Cette double nature du chat a été très bien mise en lumière par Baudelaire dans son poème sur les chats : « les amoureux fervents et les savants austères… » Il y a une intimité très forte entre les écrivains et les chats qui sont leurs compagnons silencieux. Quand Marcel Proust dit « les livres sont les produits de la solitude et les enfants du silence », il a raison. Le chat respecte précisément cette solitude et ce silence. Il vient, il monte sur la table, il vous regarde, il ronronne et laisse l’écrivain écrire, même si, parfois, il vous vole votre stylo, marche sur votre clavier ou s’allonge sur votre feuille de papier. Il est dans une sorte de recueillement zen. En outre, le chat est face à l’écrivain comme un vertige de l’inconnu et du secret. Le chat, contrairement au chien, n’est pas un animal domestique. Le chien dit de l’homme : « Il me nourrit, il me caresse, donc il est un Dieu. » Le chat dit de l’homme : « Il me nourrit, il me caresse, donc je suis un Dieu. » Le chat est un appel extraordinaire à l’imagination, au mystère, au vertige.

Le chat, par ailleurs, pense beaucoup à son confort. Face à l’écrivain, il se met dans un état de somnolence, les yeux mi-clos. Il ne fait rien et semble idéalement heureux. Comme s’il disait à son compagnon : « Est-ce que tu es sûr que ça vaut vraiment la peine d’écrire ? On est tellement bien quand on se replie sur soi-même, dans cette pure délectation de l’instant. » Le chat symbolise une tentation pour l’écrivain. Celle de ne rien faire. De s’abandonner à la douceur de l’instant. L’écrivain doit écrire en quelque sorte contre son chat, contre cette propension à la paresse absolue. Alors, si l’on écrit, c’est peut-être, une fois combattue cette propension, que cela valait la peine d’écrire.

PHILITT : Nombreux sont les écrivains qui confèrent une dimension mystique au chat. Est-il plutôt du côté du ciel ou de l’enfer ?

Frédéric Vitoux : Les deux. Il a été, par son côté nocturne, lubrique, magique, souvent considéré, notamment au Moyen Âge, comme étant l’animal favori des sorcières. Un imaginaire très fort lie cet animal au péché et au mal. Edgar Poe, plus près de nous, joue sur cette image. D’un autre côté, il y a beaucoup de témoignages littéraires où le chat est bénéfique. Dans la littérature du Moyen Âge, le chat est le compagnon des moines pour la même raison qu’il est le compagnon des écrivains. Il y a une douceur du chat qui se marie assez bien avec la vie retirée, la vie méditative. Ce n’est peut-être pas par hasard qu’une race de chat s’appelle chartreux, comme un ordre monastique.

Truman Capote et son chat

Truman Capote et son chat

PHILITT : Une phrase de Baudelaire résume bien l’ambiguïté essentielle du chat : « Le chat est un vampire sucré. » Peut-on dès lors faire confiance aux chats ?

Frédéric Vitoux : Cette image reflète bien l’ambivalence du chat à la fois maléfique et doux. Savoir si on peut faire confiance aux chats est une question intéressante. Dans son Histoire naturelle, Buffon montre qu’il ne comprend rien aux chats. Il dit du chat qu’il est « un animal domestique infidèle qu’on ne garde que par nécessité ». Tout est faux dans cette affirmation. Comment voulez-vous que le siècle des Lumières, dont Buffon est l’un des plus parfaits exemples, comprenne quelque chose à un animal de l’ombre, de la nuit ? Le chat n’est pas un animal domestique. D’après ce que l’on sait de son histoire, le chat serait venu de sa propre volonté vivre auprès des hommes. Lorsque l’homme est devenu sédentaire et a commencé à développer l’agriculture, l’animal s’est rapproché de lui, il y a environ dix mille ans de cela. Près des hommes, le chat s’est senti à l’abri des plus gros félins prédateurs et, dans le même temps, le chat qui exterminait les petits rongeurs qui s’attaquaient aux réserves de graines des hommes pouvait être favorablement accepté par eux, dans leur voisinage. Un pacte implicite a été signé entre les deux. Le chat va vite émigrer en Égypte dont la richesse est le blé de la vallée du Nil. Ce n’est pas par hasard. Le Dieu Bastet a une figure de chat. Le chat est précieux.

J’en reviens à Buffon. Infidèle, qu’est-ce que cela veut dire ? Le chat n’a jamais prêté serment d’obéissance à l’homme. La plupart des chats que j’ai eu l’honneur d’accueillir sont venus auprès de moi tout autant que je suis venu auprès d’eux. La vision d’un chat infidèle et traître est donc une vision anthropomorphique qui n’a rien à voir avec sa vraie nature. Le chat n’est donc ni domestique ni infidèle. La troisième proposition de Buffon est également fausse. Aujourd’hui les chats que nous accueillons chez nous ne sont plus nécessaires. Ils ne sont plus utiles. Ils nous font cadeau de leur présence. C’est tout.

PHILITT : La Fontaine n’a pas accordé une grande place aux chats dans ses Fables et, quand il le fait, il leur donne le mauvais rôle. Comment expliquer ce désamour ?

Frédéric Vitoux : Les chats sont perçus différemment selon les époques. Le chat du Moyen Âge n’est pas le même que celui de la Renaissance. À l’âge classique, le chat n’intéresse pas beaucoup les écrivains. Ou alors il est, comme dans les Contes de Perrault, comme dans les Fables de la Fontaine, le porte-parole des humains. La Fontaine dans ses Fables, qui sont pour moi le sommet de la littérature française, se sert des traits de caractère communément attribués aux chats, c’est-à-dire leur côté fourbe, patelin, intéressé et prédateur, pour mieux parler des hommes. Cette image convenue qu’il donne du chat s’adresse en vérité aux humains, j’insiste. C’est eux qu’il vise.

PHILITT : « Si je préfère les chats aux chiens, c’est parce qu’il n’y a pas de chats policiers », écrit Cocteau. Peut-on considérer que le chat a un tempérament anarchiste ?

Frédéric Vitoux : Un policier est quelqu’un qui est aux ordres, qui fait respecter l’ordre. Le chat est un animal territorial, solitaire, irrécupérable, étranger à toute discipline, à toute sujétion. Hormis quelques numéros de cirque rarissimes, on ne dresse pas un chat ! Par conséquent, le chat a un tempérament profondément libertaire. On vit chez son chat, beaucoup plus que son chat ne vit chez nous. Le chat vit en marge de l’homme et de la société.

Jean Cocteau et son chat

Jean Cocteau et son chat

PHILITT : Dans votre Dictionnaire amoureux des chats, vous n’évoquez pas Béhémot, le terrible chat du Maître et Marguerite de Boulgakov. Pour quelle raison ?

Frédéric Vitoux : Vous avez raison. J’aurais dû. Malheureusement, il y a beaucoup d’auteurs et de livres que je n’ai pas cités. J’ai écrit un dictionnaire amoureux et non une anthologie. Les oublis sont aussi nombreux que les sujets traités. Mon livre, par son titre-même, revendique sa subjectivité et ses lacunes.

PHILITT : En quoi l’écrivain Bernard Frank était-il un chat ?

Frédéric Vitoux : C’est une boutade. Pour moi, Bernard avait ce côté à la fois confortable, silencieux, taciturne que l’on attribue aux chats. Il recherchait son bien-être, comme un gros chat qui ferme les yeux. Il avait un côté homme d’intérieur. Et puis, en tant qu’écrivain, il avait ce sens du coup de griffe. Une férocité dans le trait, dans la plume, qui contrastait avec son côté chaleureux et bon vivant. C’était un homme qui avait du mal à s’exprimer, à organiser un discours cohérent. Il ouvrait sans cesse des parenthèses. Son intelligence prodigieuse, son immense culture, son amour des livres et des écrivains, il les traduisait dans ses écrits plus que dans ses propos. Je l’accompagnais parfois quand il était invité dans des émissions de radio, pour compléter ses silences. Évidemment, pour moi, la métaphore du chat est très positive. Claudel dans ses haïkus écrit : « Accroupi près du bocal, monsieur chat, les yeux à demi fermés dit : “je n’aime pas le poisson”. » Tout est dit. Dès qu’on aura le dos tourné, le chat donnera un coup de griffe pour pêcher le poisson. Bernard Frank était un peu ce genre de chat.

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