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La peur n’est pas une politique, ni la sécurité une morale

Alors que le président de la République  envisage de réviser la Constitution pour une prolongation de l’état d’urgence à 6 mois, des voix se font entendre pour prévenir des possibles dérives. Pour Thibault Isabel, rédacteur en chef de la revue KRISIS, le sécuritarisme est une tentation dangereuse pour les sociétés occidentales.

La devise de Paris a connu une nouvelle jeunesse après les attentats

La devise de Paris a connu une nouvelle jeunesse après les attentats

L’État d’urgence est déclaré. La France a peur. Elle frémit, elle tremble, elle verse des larmes. Partout s’affichent des drapeaux tricolores en berne, que nul n’aurait eu l’audace de sortir il y a encore un an, sous peine de passer pour un patriote rétrograde. On chante la Marseillaise. On loue le courage des brigades d’intervention, de l’armée. Le président retrouve (temporairement) un peu de sa popularité perdue : il est le père chéri de la nation, qui pleure avec ses enfants la mort des frères disparus. Les seules critiques qu’on lui adresse concernent son manque passé de décisions. Il n’a pas agi assez vite, ni assez fort, contre le terrorisme ! Presque tout le monde en appelle à un durcissement général des mesures de sécurité. Le droit de manifester est suspendu, et ceux qui veulent protester contre la politique gouvernementale sont dispersés par les CRS. Les perquisitions se multiplient, sans même l’aval des juges, y compris dans des domaines qui n’ont rien à voir avec les attentats. Ce qui paraissait encore hier inadmissible et contraire aux Droits de l’homme devient parfaitement légitime.

Beaucoup perçoivent cette réaction d’orgueil comme un sursaut moral, dans une France jusque-là anesthésiée par l’individualisme et l’atomisation. Pourtant, l’« union sacrée » dissimule en réalité un approfondissement de notre torpeur et l’abandon de nos responsabilités citoyennes. L’appel à l’unité nationale ne signifie pas que les citoyens veulent s’investir davantage dans les affaires publiques et reprendre leur destin en main. Au contraire ! Car l’« unité nationale » n’a pas grand-chose à voir avec la « communauté nationale ». Une communauté républicaine de vie signifie qu’on se soucie tous ensemble du bien commun. On place l’horizon individuel sous celui de la collectivité, dans l’intérêt du groupe. On se prescrit des devoirs à soi-même, en tant qu’individu, pour le compte de ses concitoyens. Tandis que l’appel à l’unité nationale nous prescrit seulement d’obéir aux consignes, dans une logique de caserne. Cette perspective répond à un désir égoïste : nous protéger efficacement contre une menace extérieure. Nous ne voulons pas nous mettre au service de la cité. Nous voulons que l’État se mette à notre service. Nous estimons avoir le droit d’être en sécurité.

Quelle conception de la liberté voulons-nous défendre ? 

Les attaques terroristes de ces derniers mois remettent en cause notre liberté d’individus à jouir comme bon nous semble. Et c’est cette liberté que nous demandons à l’État de garantir. Une telle aspiration demeure bien sûr en elle-même tout à fait recevable : nous voulons à juste titre conserver le droit de faire ce qui nous sied. Mais, en appelant à l’unité nationale sécuritaire contre le jihadisme, nous ne faisons malgré tout que parler le langage individualiste des droits, et nous n’accordons toujours aucun crédit au langage collectif des devoirs, qui nous fait contribuer à l’effort général. Nous renforçons le pouvoir central et la transcendance de l’État, au lieu d’abolir la distance qui nous sépare de nos gouvernants pour permettre à chacun de s’impliquer. Pire encore, nous compromettons certaines libertés publiques fondamentales, qui nous autorisent (et même nous incitent) à intervenir dans les débats, à exprimer ouvertement nos désaccords et à prendre des initiatives collectives – bref, tout le contraire d’une mise au pas unitaire ou d’un sécuritarisme national. Si la seule liberté que nous souhaitions préserver consiste à boire tranquillement un verre en terrasse des cafés (et donc à châtier les terroristes par tous les moyens disponibles, quitte à y sacrifier ce qui fait notre dignité de citoyen), nous sommes bel et bien restés des individus-consommateurs plutôt que des acteurs politiques.

Un des slogans post 13 novembre

Un des slogans post 13 novembre

Le rôle d’un citoyen n’est pas d’être docile ou passif ; sinon, il n’est que le sujet d’un pouvoir tyrannique. Le rôle d’un citoyen est d’être responsable, de manifester son esprit critique et de se positionner dans les délibérations publiques. Le citoyen se mobilise, tandis que le sujet du pouvoir tyrannique se soumet. Tocqueville avait déjà très bien montré dans son livre sur l’Amérique que la démocratie, en encourageant l’individualisme, crée souvent le germe de sa propre négation : à savoir la consolidation d’un pouvoir central paternaliste qui, petit à petit, ôte au citoyen le goût d’être indépendant. Il n’y a rien d’étonnant à cela : lorsque nous désirons rester au calme, nous finissons par nous désinvestir des affaires accaparantes de l’État pour demander plutôt à nos gouvernants de pourvoir seuls à notre sécurité.

Au XXIe siècle, les Occidentaux ne songent plus guère à rétablir la conscription afin de consolider la force opératoire des armées. La guerre reste pour eux une entreprise impersonnelle, qui consiste à envoyer des drones téléguidés vers d’autres continents, pour y larguer des bombes « chirurgicales » sur des populations anonymes dont on ne verra jamais les cadavres au journal de vingt heures. Pendant les attaques du 13 novembre, aucun civil n’a tenté d’intervenir, au péril de sa vie, pour empêcher les terroristes de continuer leur massacre, même dans la salle du Bataclan, où des occasions ont dû se présenter. On a recensé quelques actes de bravoure, visant à secourir des proches ; mais personne n’a attaqué les tireurs, à l’exception notable d’un commissaire de police. Ceux qui sont parvenus à se dissimuler dans les coursives de la salle de spectacle ont passé les heures qui ont suivi le nez braqué sur leur téléphone portable, à envoyer des SMS ou suivre l’actualité sur les réseaux sociaux (c’est ce que décrit un journaliste présent sur les lieux, dans le « Plus » de L’Obs du 21 novembre). Sans doute était-il impossible d’arrêter les terroristes. Mais, sans cautionner le moins du monde le fanatisme barbare des soldats de Daesh, dont l’abrutissement intellectuel et humain ne fait guère de doute, reconnaissons aussi qu’ils fournissent un modèle d’héroïsme assez séduisant pour les jeunes désœuvrés des banlieues. La France, comme les autres nations occidentales, s’habitue à un état d’esprit amorphe. Nous comptons sur nos responsables pour nous tirer d’affaire, ce qui signifie que nous ne sommes plus responsables de nous-mêmes. Adeptes de la politique de l’autruche, nous plongeons la tête dans le trou face au malheur ; et, quand tout revient au calme, nous continuons à siroter des verres en terrasse, un téléphone portable à la main, pendant que nos drones bombardent la Syrie.

Un peuple paniqué est un peuple dangereux pour les autres et pour lui-même

Il ne s’agit pas de céder à des impulsions agressives ou chauvines. Un citoyen qui s’implique dans la vie de la cité au lieu de s’en remettre à l’État n’est pas nécessairement plus belliqueux qu’un autre. Lorsque vous avez le devoir de vous mobiliser en cas de conflit, vous êtes même parfois moins prompt à déclencher des luttes armées. Et c’est plutôt lorsque vous vous désinvestissez des affaires publiques que la perspective d’une lointaine boucherie militaire cesse de vous effrayer : les médias parleront alors de « guerre propre » pour vous donner bonne conscience.

François Hollande "chef de guerre" et Jean-Yves Le Drian

François Hollande « chef de guerre » et Jean-Yves Le Drian

Un peuple qui a peur, un peuple qui oublie ses devoirs et qui se recroqueville sur lui-même court un risque majeur. Celui de sombrer bientôt dans la panique. À force de se bander les yeux, on sursaute au moindre bruit, et l’on vit dans la crainte perpétuelle d’une menace fantasmée. L’opinion hexagonale, avant les attentats de novembre, ne se rendait même pas compte que la France était en guerre. D’où le sentiment de stupéfaction et d’incompréhension lors des événements. D’où aussi le climat d’hystérie qui commence sourdement à gagner du terrain. Mais, dans un état de panique aussi fort, un peuple devient dangereux pour les autres, tout comme il devient dangereux pour lui-même. George W. Bush, après les attentats du 11 septembre, avait décidé d’intervenir en Afghanistan, puis en Irak, avec les résultats que l’on sait. L’opinion américaine l’avait soutenu, car elle y trouvait une forme d’extériorisation de sa rage. En France, après les attentats du 13 novembre, rares sont ceux également qui ont protesté contre l’intensification des frappes aériennes en Syrie. Dans la tourmente, on plébiscite ses chefs, et l’on exige une vengeance. On place ses propres responsabilités entre les mains d’un président qui gèrera tout à notre place et tentera de régler nos problèmes, un peu comme des enfants demandent à leurs parents de gérer une situation de crise devenue trop anxiogène pour eux.

L’autre danger est interne. De même qu’on veut pacifier le monde extérieur pour le rendre moins menaçant (avec l’armée), on veut pacifier le monde intérieur pour en éliminer les facteurs de sédition (avec la police). L’unité nationale, en plus d’être belliqueuse, devient alors sécuritaire. Tout doit être entrepris pour nettoyer la société française de ses scories, de ses gangrènes, de ses imperfections. On multiplie les opérations coup de poing pour marquer les esprits.

Vers une banalisation de l’état d’urgence ?

Il est compréhensible qu’un État applique brièvement la loi d’exception pour contrer une menace terroriste immédiate. Mais la tentation sécuritaire n’a pas commencé avec les attentats. Le risque serait donc que la loi d’exception perdure, voire qu’elle se banalise à travers le vote de nouvelles lois répressives. Sans compter les dérives et les bavures que les pouvoirs accrus des services de police ne manqueront pas d’occasionner entre-temps, ou même les entorses plus ou moins discrètes à la liberté d’expression. Le chroniqueur Thomas Guénolé a été limogé de RMC suite à des pressions du ministère de l’Intérieur. Son crime ? Avoir mentionné l’existence d’une enquête journalistique dans laquelle on pointait du doigt le manque de personnel et de matériel des troupes d’intervention lors des derniers attentats. La politique de la Terreur est une vieille tradition française, qui ne nous renvoie pas aux heures les plus glorieuses de notre patrimoine historique.

Thomas Guénolé a été renvoyé de RMC

Thomas Guénolé a été renvoyé de RMC

On peut craindre aujourd’hui que la loi d’exception ne devienne avec le temps notre loi ordinaire : le sécuritarisme s’érige en mode de fonctionnement normal de toutes les sociétés développées. Bien aidé en cela par le développement ininterrompu des technologies de contrôle, le pouvoir démocratique parvient à établir des protocoles de vigilance que nombre de régimes lui auraient envié. Ses intentions sont pures : nulle théorie du complot ne doit nous convaincre que des êtres malveillants entreprennent de nous manipuler. Le sécuritarisme s’instaure parce que nous le demandons, en dépit de quelques résistances assez vite surmontées. Nous acceptons la multiplication des systèmes de vidéosurveillance, le fichage des populations, l’utilisation de techniques satellitaires et informatiques pour espionner les particuliers, l’assimilation pénale des pratiques contestataires de sabotage à du « terrorisme », etc. Puces, caméras, bases de données et fichiers s’interconnectent de plus en plus : dans une journée de vie urbaine, chacun de nous est « tracé » au moins une dizaine de fois. Mais l’État n’est pas le seul responsable de ce traçage. Les entreprises utilisent l’Internet pour enquêter sur leurs futurs employés avant de les engager. Et les parents utilisent des « webcams » et des systèmes GPS pour surveiller les activités de leurs enfants. L’homme contemporain souhaite tout contrôler.

Cette soif de contrôle est en fait la conséquence du recentrage sur soi qui caractérise les modes de vie modernes. Il n’y a que deux manières de réguler une société. Soit par les valeurs, auquel cas les individus doivent faire preuve de discipline pour encadrer eux-mêmes leur conduite. Soit par les lois, auquel cas c’est l’État qui a la charge de pacifier les mœurs, à travers la répression. Plus les valeurs s’étiolent, plus les lois doivent prendre le relai, sous peine d’engendrer le chaos. Or, la jouissance libertaire à laquelle nous aspirons dans les sociétés consuméristes nous rend plus réfractaires au respect des prérogatives d’autrui et nous dissuade d’intervenir dans la sphère collective au nom du bien commun. C’est elle aussi qui conduit à la ringardisation de la morale, reléguée au rang des archaïsmes anthropologiques. Nous ne voulons plus avoir à nous soucier des autres (en tout cas, plus de manière contrainte ou obligée). Il en découle un risque de pagaille évident : la guerre de tous contre tous serait la conséquence fatale d’un effondrement des entraves symboliques. Le retour à l’ordre s’avère pour cette raison inévitable, quoique sous une forme nouvelle, inversée, qui ne soit plus fondée sur l’adhésion à une morale, mais au contraire sur l’assouvissement d’un désir éminemment intéressé : la sécurité. De l’ordre moral, nous entrons peu à peu dans l’ordre sécuritaire.

L’opinion occidentale, en même temps qu’elle brandit la jouissance libertaire comme une oriflamme, exige la mise en place de mesures sécuritaires sans cesse plus poussées. Qu’on le veuille ou non, le libéralisme des mœurs entraîne l’établissement d’une société de surveillance. Lorsqu’on ne peut faire confiance à personne, faute d’un patrimoine public garant d’un ordre que chacun contribuerait à préserver, il faut surveiller tout le monde. Et l’État s’en charge très bien. La République n’est plus l’idéal qu’on se sent le devoir d’entretenir : elle est devenue le garde-chiourme de nos droits.

Revenons-en à notre point de départ : les attentats de 2015. C’est la peur dans laquelle nous sommes plongés qui renforce notre besoin de sécurité. Mais le sécuritarisme isole encore un peu plus les individus les uns des autres, décuple l’atomisation sociale et, en généralisant la méfiance, renforce à son tour l’état de frayeur originel. Nous sommes pris dans un cercle vicieux, qui donne d’une certaine manière raison à la stratégie terroriste de Daesh. Les jihadistes provoquent une vague de terreur pour fracturer toujours davantage notre société individualiste et renforcer ainsi le climat larvé de guerre civile. De l’extérieur, ils viennent mettre le doigt au cœur de la plaie, dans l’espoir mortifère d’élargir nos blessures. Les dures années qui s’annoncent demanderont du sang-froid si nous voulons être à la hauteur de l’événement.

Crédit photo : https://www.flickr.com/photos/alternative-libertaire/

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