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Écrire la faim : souligner l’union de l’âme et du corps

Dans Écrire la faim (Éditions l’Harmattan, 2016), Séverine Danflous mène une brillante étude littéraire sur cette expérience de l’extrême mise en mots par Franz Kafka, Primo Levi et Paul Auster. Trois écrivains, trois façons d’appréhender la faim à travers lesquels l’auteur recherche le sens de cette littérature du vécu.

L'ouvrage

L’ouvrage

Penser le rapport de la littérature à la faim pourrait relever de la pure fantaisie universitaire, de l’anecdote ou de l’insolite. Pourtant, à y regarder de plus près, il y a comme une évidence à interroger la tension qui s’installe entre une âme stimulée par son travail de création, mais en même temps prisonnière d’un corps mortifié, torturé par l’appétit. L’équilibre ainsi rompu entre le corps et l’esprit bouleverse l’écrivain et fait jaillir une littérature du réel, c’est-à-dire une littérature profondément violente. Ici c’est autant l’œuvre achevée et publiée que le processus et la démarche de l’écrivain qui importent. Écrire la faim, écrire sur la faim, écrire la faim au ventre, c’est se confronter à l’expérience de l’ascèse du malade, du miséreux, du captif ou du mystique. C’est une façon brutale de renouer avec le concret de ce que l’opulence ne laisse entrevoir que sous la forme d’abstractions lointaines.

En effet, parce qu’elle s’ancre dans le réel, l’expérience et le vécu, la littérature de la faim échappe au fantasme théorique d’une être qui serait tout corps ou, à l’inverse, pur esprit. L’union de l’âme et du corps n’est jamais aussi flagrante que sous la plume de celui qui ne se nourrit pas. Écrire la faim suggère donc une réflexion sur la spiritualité, la vie de l’âme qui tient en respect le corps qui faiblit mais qui gronde en dominant ses passions criantes de nécessité. « L’art de la faim est un art limite qui fait de l’écrivain un funambule à cheval entre la vie et la mort », écrit l’auteur. Car la mortification corporelle, dont le jeûne est un moyen répandu, ressemble à une mise à mort avortée, à une avancée périlleuse vers ce moment où l’âme subsiste, immortelle, tandis que la poussière retourne à la poussière. On regrette d’ailleurs que Knut Hamsun, qui publia La Faim en 1890, ne figure pas parmi les écrivains étudiés. En effet, l’œuvre du Norvégien préfigure notamment les écrits de Franz Kafka qui, lui, poussera l’acharnement et l’obstination jusqu’au sacrifice de sa propre vie sur l’autel de la création littéraire. Séverine Danflous justifie cette absence en expliquant qu’elle voulait aborder les textes dans leur version originale.

C’est finalement une esthétique du calvaire que suggère la littérature de la faim. Une esthétique à la résonance sinon tout à fait mystique, en tous cas spirituelle. L’auteur en étudie les moindres rouages en dessinant les liens tortueux qui unissent l’âme au corps dans cette épreuve, sans verser dans les élucubrations et spéculations bancales auxquelles se prête l’analyse des processus créatifs. Et parce que ce qu’il n’y a qu’un pas entre la mystique et la politique, la portée sociale de la littérature de la faim est aussi abordée dans l’ouvrage. Non pas par un biais revendicatif et militant, mais bien sous l’angle littéraire, nous rappelant une fois de plus qu’il est ici question du réel. La brute réalité du corps qui atteint ses limites, interpellant ainsi l’esprit.

Paul Auster

Paul Auster

La faim : un façon de se retirer du monde

Tout au long de l’étude, le lecteur comprend que la faim enferme celui qui la subit dans la solitude, état propice à l’écriture. « La faim devient programme de lutte contre une société dominée par des valeurs mercantiles, une société qui met au rebut la misère et méprise la faim », constate l’auteur. L’étude de la figure du clochard, qui apparaît de façon récurrente sous la plume de Paul Auster, n’est pas sans évoquer la vie et l’œuvre de Léon Bloy et son rapport passionné autant qu’ambivalent à l’argent. La faim n’est pas qu’un rapport de l’esprit au corps, sinon du corps à lui-même, mais elle induit aussi un rapport particulier aux autres. Manger, c’est communier, tandis que la faim est une façon de faire sécession, de se retirer du monde. La relation qui subsiste entre celui qui a faim et les autres n’est guère que celle qui unit un débiteur à ses créanciers. La problématique de l’endettement est en effet à la croisée des chemins empruntés par les trois auteurs étudiés : dette financière, dette éternelle ou dette symbolique y sont la cause d’une faim subie pour s’en acquitter.

Écrire la faim est une étude subtile et percutante sur la violence et la beauté qui se dégage, sous forme littéraire, d’une expérience de la souffrance. Ce livre peut nous sembler être la démonstration qu’il n’y a pas de substance à extraire d’un art, et à plus forte raison d’une littérature, qui ne mettrait pas le corps ou l’âme à rude épreuve. C’est l’art de la souffrance, tortueux, tourmenté, éprouvé, jouant avec la mort, qui apparaît ici dans toute sa richesse, par-delà l’intensité brute qu’il projette dans l’esprit du lecteur. Cette littérature authentique ne s’achève pas dans la sauvagerie glauque et supposée provocante d’un certain art contemporain, voyeur, impudique et malsain, dont la gratuité et la vacuité n’a d’égal que le prix. C’est un art riche et complexe qu’Écrire la faim aide le lecteur à cerner.

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