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Claude Tresmontant, l’honneur de l’intelligence

Les 13 et 14 mai prochains se tiendront les Journées Claude Tresmontant à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm. À l’heure du vingtième anniversaire de sa disparition, c’est l’occasion de revenir sur un métaphysicien puissant et tenace, authentique passeur et de tradition réaliste, pensant la doctrine chrétienne à l’épreuve des sciences expérimentales et des problèmes de notre temps.

« La clarté est l’honneur de l’intelligence », aimait-il répéter, comme une devise de missionnaire. Toute l’œuvre de Claude Tresmontant, répartie sur plus de 50 ouvrages, répond à ce périlleux exercice de simplicité qui s’offre telle une pédagogie vivante et décisive, selon lui, pour être reçue de lecteurs en recherche et plus ou moins éloignés de la vie contemplative. C’est dire si, à l’encontre d’un hermétisme resté solidaire du monde des commentaires de commentaires, il a privilégié les faits pour honorer le donné avec tout ce qu’il contient d’universel.

Maurice Blondel

Sans céder à un élitisme facile et esthétisant tout entier enclin à étudier les philosophies comme des créations artistiques, Tresmontant a cherché à montrer la cohérence et le dynamisme de la pensée chrétienne. Dans la lignée de Bergson et du père Teilhard de Chardin dont il fut l’exécuteur testamentaire, il entend unir les disciplines en prenant soin de respecter leur domaine de compétence. Chacune est digne d’épouser la recherche philosophique conduite selon lui par l’analyse rationnelle de ce qui existe. Avec le souci d’embrasser l’universalité des savoirs, tirant parti de la biologie et de l’astrophysique, il rejoint l’exigence scrupuleuse de son autre maître Maurice Blondel : « Là où me conduira la raison, j’irai. » En ce sens corrige-t-il souvent l’a priori qui entend séparer la foi de la raison, à ses yeux en grande partie responsable de l’athéisme moderne.

Le réalisme intégral

Contrairement au positivisme strict, le métaphysicien considère en effet que les sciences expérimentales ne sont pas le tout de la connaissance. En refusant de s’arrêter en chemin, ce qui l’engage sur la voie d’un réalisme intégral, l’athéisme est selon lui condamné à l’absurde, assuré que le « rationalisme, c’est le monothéisme ». Pour Tresmontant, si l’on veut répondre aux éternelles questions sur la raison d’être de l’existence (Comment se pose aujourd’hui le problème de l’existence de Dieu ?), il convient d’évacuer tous nos a priori pour commencer l’enquête avec ce qui est certain : l’univers, son existence et son histoire.

Sans aller dans le sens d’une métaphysique qui pense le monde à travers le cogito ni dans celui d’une philosophie littéraire fascinée par les crises et les pathologies, Tresmontant préfère s’arrêter sur les informations contenues dans l’univers au point de reconnaître que nous sommes nous-mêmes une information, c’est-à-dire une âme vivante. À l’évidence, il y a de l’organisation dans l’univers, une « pensée cosmique » chère à Blondel, de telle sorte qu’avant ou sans l’homme, le monde recevrait encore de l’information. Mais cette « idée directrice » admise jadis par Claude Bernard ne va pas de soi. Il revient au métaphysicien de conduire l’analyse à son point le plus éminent : si l’univers est informé, il s’agit de savoir s’il s’est donné lui-même sa propre information ou, s’il l’a reçue, d’en connaître l’origine. Fort de l’influence de Bergson et de son maître-livre, L’évolution créatrice (1907), qui conclut en l’existence d’un être nécessaire, Tresmontant approche l’histoire de l’univers comme « la création d’une imprévisible nouveauté ». Le présent n’est pas pré-déterminé mais en création. À la suite des travaux de Teilhard, il découvre que la Création se continue : c’est une cosmogénèse.

Pierre Teilhard de Chardin

Au début du XIXe siècle, comme il l’évoque à de multiples reprises, le second principe de la thermodynamique de Carnot-Clausius a établi le phénomène d’entropie, « la plus métaphysique des lois de la physique » selon Bergson ; l’univers entier s’use d’une manière irréversible et suivant une direction constante. C’est une épigénèse. Attentif à ce que nous observent les sciences expérimentales, dans la pure tradition aristotélicienne, Tresmontant soutient que « l’évolution biologique, découverte au siècle dernier, a enseigné à la philosophie ce que signifiait le temps ». Comment dès lors comprendre que « la matière, supposée éternelle dans le passé, bien imprudemment, se soit donnée à elle-même au cours du temps une information qu’elle ne possédait pas ? ».

De fait, « si l’astrophysique établit aujourd’hui que l’Univers n’est pas éternel dans le passé, mais qu’il a commencé, alors l’athéisme n’est pas vrai ». Tresmontant s’appuie sur ce que nous savons de manière sûre et certaine : pendant deux milliards d’années, nous allons du plus simple au plus complexe, d’une manière continue et accélérée comme l’a exploré Oparine, figure importante de la biochimie et du matérialisme en biologie de l’époque, des premières formes de vie monocellulaires qui ne pré-existaient pas, jusqu’à l’apparition de l’animal capable de dire « Je », l’homme. Cet animal pensant n’est pas pour autant statique. C’est toute la théorie de la raison qui est ici reformulée. Pour Tresmontant, la raison n’est pas un instrument au service du réel mais une action aspirant à un désir d’unité. Ce désir d’union, vibrant de sens, implique une métamorphose.

La métaphysique de la Création

Une fois reconnue cette loi de croissance, la philosophie ne peut boucler sur elle-même si elle veut rester à l’écoute d’une réalité en train de se créer. De même que l’homme n’a jamais été « pure nature », la philosophie ne saurait se réduire à une « raison pure ». Le propre de l’un comme de l’autre est d’être inachevé. Tresmontant s’inspire de Saint Irénée de Lyon (Contre les hérésies et la gnose au nom menteur) qui défend une création progressive de l’homme. Sans être créé d’un seul coup, ce qui reviendrait à en faire une chose, l’être humain obéit à des conditions de croissance, autant d’étapes dans le processus voulu de la divinisation. Passer du vieil homme à l’homme nouveau ne revient pas à devenir un surhomme nietzschéen comme aime à le confondre un christianisme romantique. Scandale pour les Grecs, il s’agit de dépouiller le vieil homme avec tous ses désirs d’idolâtrie, en premier lieu celui qui assure à l’univers une suffisance éternelle désormais impossible, pour donner naissance non pas à une volonté de puissance, mais à une volonté unie avec l’Incréé.

Saint Irénée de Lyon

Pour mieux identifier cette métamorphose, Tresmontant est amené à interpréter la finalité de la Création. Il examine l’originalité de la métaphysique biblique. Si les mythes traditionnels ont enseigné l’éternité de l’Univers, sans commencement, sans genèse, le temps biblique refuse quant à lui le schéma cyclique. La plénitude n’est pas au commencement, à l’origine, elle est au terme, à la fin. La pensée hébraïque correspond à une métaphysique de la Création où l’histoire de la Révélation exige d’étudier de près les textes qui en portent le témoignage. Avec sa maîtrise de la langue hébraïque qui a poussé le grand rabbin Kaplan à confier « Nous, nous savons de l’hébreu ; lui, il sait l’hébreu », Tresmontant étudie le prophétisme hébreu tel un archéologue en terrain conquis. Soigneux sur les datations évaluées comme autant de strates successives, il s’intéresse au message spirituel des textes inspirés. S’il s’inscrit en faux contre le créationisme quand celui-ci réduit le texte biblique à un traité de physique, il constate surtout que la finalité de la Création, c’est l’union de l’homme à ce qui lui a donné d’être. Pour vivre une telle union, l’histoire du prophétisme hébreu authentifie l’enseignement du Christ qui incarne cette unité vivante : pleinement Dieu, pleinement homme. Ieshoua de Nazareth est alors plus qu’un rédempteur : c’est en lui que se poursuit et s’achève la Création. Alpha et Oméga, le Christ constitue un fait historique qui résume l’histoire de l’univers, à l’exemple de sa résurrection que l’Église donne à assimiler en tant que nouvelle création.

En démontrant que l’Évangile de Jean est un instantané véridique qui concorde avec les faits historiques, un script, traduction grecque décalquée d’un original hébreu, par Yohanan qui était un Kohen, un grand prêtre, Tresmontant nous invite à méditer sur les conditions de divinisation offertes par celui qui prétend s’appeler « le chemin, la Vérité et la Vie » (Jean, 14 : 6)

Avec sa thèse La métaphysique du christianisme et la naissance de la philosophie chrétienne (1961), il présente une généalogie de la pensée chrétienne, dans la continuité de John Henry Newman (Essai sur le développement de la doctrine chrétienne) en signalant le développement génétique de la Révélation dans l’histoire humaine. À l’image de l’Église, reçue en tant qu’organisme vivant susceptible de développer des anti-corps, le Christ continue d’agir dans la pâte humaine avec une patiente pédagogie, prenant ainsi le contre-pied d’une certaine scolastique abstraite et de son christianisme en prêt-à-penser.

Convaincu qu’il « y a plus de richesse intelligible dans un grain de blé qui tombe en terre que dans tous les discours abstraits », la foi n’est pas selon Tresmontant une sensiblerie ni un saut dans l’absurde. Elle se veut assentiment de l’intelligence à la vérité et célébration du don de l’être, véritable pain de l’intelligence unifiant la vie contemplative avec le parfait Amour qui nous convie au banquet de la divinité, « problème capital de la métaphysique chrétienne » d’après la clef de voûte de la vertigineuse cathédrale blondélienne.

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