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Falk van Gaver : « Il n’y a rien d’équivalent à Immédiatement dans la presse aujourd’hui »

L’essayiste Falk van Gaver retrace dans cet entretien l’évolution d’Immédiatement dont il est devenu le rédacteur en chef en 2002. Tiraillée entre deux tendances, les « maurrassiens-républicains » et les « anarcho-situationnistes », la revue connaîtra une scission importante au début des années 2000 avant de prendre un tournant écologiste et anarchiste-chrétien – une ligne qui permet de rapprocher Immédiatement des publications qui ont émergé depuis trois ans.

Falk van Gaver

PHILITT : Pouvez-vous nous raconter brièvement l’histoire de la fondation d’Immédiatement. Y a-t-il eu un élément déclencheur ? Comment l’équipe s’est-elle formée ?

Falk van Gaver : Luc Richard avait fondé à Toulon en 1992 les Cadets du Roy, branche jeune du cercle légitimiste Alphonse II. Je l’ai rejoint en 1993, et nous avons fondé l’an suivant un fanzine « royco », La Lanterne, pendant que les Cadets du Roy se séparaient du Cercle Alphonse II, très institutionnel et commémoratif, pour devenir un groupe autonome, l’Alliance Provençale des Cadets du Roi. Nous nous disions « anarchistes blancs », « royalistes révolutionnaires ». Pour nous, le royalisme, c’était une forme d’anarchisme, c’était « l’anarchie couronnée », nous étions des « légitimistes révolutionnaires », nous étions plus proudhoniens que maurrassiens, et nos adages préférés étaient « la monarchie c’est l’anarchie plus un » et, bien sûr, « la liberté ne se donne pas, elle se prend » (dans sa version murale de Mai 68). Nos modèles, c’étaient le Cercle Proudhon, le Lys Rouge, la NAF, les « maorrassiens », etc. Nous étions régionalistes, autonomistes, fédéralistes, voire indépendantistes. Nous allions discuter avec les anarchistes de la FA (Fédération Anarchiste), disputions par médias interposés avec le FN qui allait prendre la municipalité, etc. Bref, ni catéchisme maurrassien, ni souvenir bourbonien !

Nous faisions de l’agit-prop, et pas mal d’actions et de fêtes avec d’autres groupes autonomes et amis d’Aix-en-Provence et Marseille, les Jeunes Royalistes et les Chevaliers du Poignard, des motards dandies. Il y aussi eu la revue L’infréquentable de notre ami Valeilles de Montmirail. Puis il y a bientôt eu des rapprochements avec certains groupes d’AF (Action française), notamment les Camelots du Roi de Lyon, puis Paris, et bientôt les trois publications La Lanterne (Toulon), Insurrection (Paris) et Les Guêpes (Lyon) publiaient des dossiers communs avec des pages « militantes » et locales différentes. En 1996, il y a eu ainsi un dernier numéro, « La dissidence littéraire », qui est en quelque sorte le numéro zéro d’Immédiatement. L’été 1996, au camp d’AF Maxime Real del Sarte, dans la Sarthe, la rupture était consommée avec l’AF. A l’automne 1996, sort le numéro un d’Immédiatement, avec une équipe composée d’ex-Cadets du Roi (Luc Richard, Falk van Gaver, Nicolas Vimar) et d’ex-Camelots du Roi (Sébastien Lapaque, Stéphane Tilloy, Nicolas Vey, Louis-Xavier Pérez, Jean-Paul Duarte…). À dix-sept ans, j’étais le benjamin de l’équipe.

Votre revue portait le nom d’un superbe livre de Dominique de Roux. Pourquoi avoir choisi le nom d’Immédiatement ? Le titre dit-il quelque chose de l’esprit de la revue ?

La revue a failli s’appeler À rebours, d’après Huysmans, mais finalement c’est Immédiatement qui s’est imposé – je ne sais plus très bien comment, à vrai dire. Mais a posteriori, c’est une évidence ! Je n’ai pour ma part découvert de Roux qu’avec Immédiatement – la revue, puis le livre, et les autres livres… On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans.

Au départ très littéraire, Immédiatement développe ensuite des thèmes plus politiques. Pouvez-vous nous parler de l’évolution de la revue ?

C’était dès le départ une revue politique et littéraire, tout de go, qui se plaçait à cet égard sous un patronage très clair : Georges Bernanos et Georges Orwell notamment. L’angle était dès le début antitotalitaire, anticapitaliste, antimoderne. Immédiatement, c’était autre chose que le « royalisme révolutionnaire », c’était du « post-royalisme », c’était une « revue littéraire et politique », c’est-à-dire à la fois plus métapolitique, « culturelle », que le royalisme, et plus directement politique – dans le souverainisme notamment. Bref, c’était à l’origine une revue faite par des royalistes mais ce n’était pas une revue royaliste. C’était une revue bernanosienne, « gaullo-bernanosienne », avec un côté « gaulliste révolutionnaire » (d’où de Roux), etc. On s’inscrivait dans la continuité de la Résistance française, des royalistes aux communistes, « celui qui croyait au ciel, celui qui n’y croyait pas », Bande à part, etc.

Dominique de Roux

La revue, « post-royaliste », avait intégré dès le début la critique situationniste et se référait à Guy Debord et très vite à l’Encyclopédie des Nuisances, entre autres. Ce furent de vraies années de « formation intellectuelle », sur le tas. Des années de lecture (et d’écriture) : Georges Bernanos, Simone Weil, Guy Debord, Ernst Jünger, George Orwell… Et l’Encyclopédie des Nuisances, Tiqqun, etc. Des années d’effervescence, de rencontres : quand on fait la liste des personnes qui sont intervenues dans Immédiatement, sous forme d’articles, d’entretiens, et même de conférences du Cercle Immédiatement, c’est impressionnant : Michel Houellebecq, Emmanuel Todd, Gilles Châtelet, Serge Latouche, Jean-Claude Michéa… Des dizaines de noms comme ça – Max Gallo, Régis Debray, Pierre-André Taguieff, etc. Des tas d’écrivains aussi, comme Frédéric Fajardie, Jérôme Leroy, François Taillandier, la chronique de Philippe Muray, etc. On publiait une nouvelle dans chaque numéro. Et puis des tas de journalistes, bien reconnus depuis : Philippe Cohen, Elisabeth Lévy, Joseph Macé-Scaron, j’en passe et des meilleurs (et des pires aussi…).

On a participé à la création de la Fondation Marc Bloch devenue Fondation du 2 Mars, j’ai créé avec David Todd, le fils d’Emmanuel Todd, la section Sciences-Po Paris de la Fondation Marc Bloch, on a organisé avec les Verts Sciences-Po un débat « Démocratie de marché ou République sociale » entre Henri Guaino et Daniel Cohn-Bendit, le grand amphi Boutmy était plein à craquer, Richard Descoing a refusé les chaînes de télévision. Sous l’influence plus politique des anciens d’AF qui étaient aussi les aînés – le « politique d’abord » – la revue a soutenu la candidature du RPF de Charles Pasqua aux élections européennes de 1999, puis celle de Jean-Pierre Chevènement aux élections présidentielles de 2002. L’idée était alors de promouvoir et soutenir toutes les propositions politiques souverainistes, pour que ça ne se résume pas au Front national. C’était un peu la tendance « nationale-républicaine » d’Immédiatement, incarnée surtout par les anciens d’AF, qui cherchaient leur Monck dans les candidats du moment. Jacques de Guillebon nous a rejoint au début du millénaire, on est devenus de plus en plus situationnistes, anticapitalistes, anarchistes, écologistes, anti-industriels, technophobes – ou plutôt, cette tendance des « jeunes » s’est de plus en plus exprimée dans la revue.

En juillet 2001, c’est l’inévitable scission, qui recoupe à peu près les tendances de la création : Sébastien Lapaque, soutenu par Stéphane Tilloy, Nicolas Vey, Louis-Xavier Perez, tente un putsch contre Luc Richard pour reprendre le contrôle total de la revue, et tente de placer Jérôme Besnard, qui naviguait plutôt dans les eaux de la revue Les Épées. Le fameux fantasme maurrassien du « coup de force », tenté en interne ! De l’autre côté, Luc Richard, Véronique Hallereau, Nicolas Vimar, Jean-Paul Duarte qui était devenu militant CNT. Le « puputsch », comme on disait après pour se marrer, tourne au fiasco, et toute l’équipe putschiste quitte la revue, juste avant notre départ pour Gênes. Outre des querelles de personnes et des désaccords éditoriaux, stratégiques et tactiques, il y avait aussi un différend politique et idéologique derrière tout ça, entre les « maurrassiens-républicains » et les « anarcho-situationnistes ».

Dans la foulée nous partons pour Gênes, avec Jean-Paul Duarte, Luc Richard, et notre ami de Marseille Valeilles de Montmirail qui avait aussi évolué vers l’anarcho-situationnisme. Là, nous rejoignons directement le Black Bloc, où évoluaient aussi Julien Coupat et l’équipe de Tiqqun, et participons plus qu’activement à toutes ses actions – même légales… Nous en avons fait le récit détaillé dans Immédiatement : nous étions à la pointe avancée de toutes les actions, et avons assisté et participé à tous les évènements les plus aigus – dont l’assassinat de Carlo Giulani, juste à nos côtés. Nous partons dans les mois qui suivent, avec Jacques de Guillebon, Luc Richard et Jean-Paul Duarte, rejoindre le Black Bloc à un contre-sommet européen à Bruxelles, puis au printemps suivant à Barcelone.

Nous devenons de plus en plus nous-mêmes, c’est-à-dire anticapitalistes, écologistes, etc. Et en même temps de plus en plus chrétiens, dans une lecture prophétique, apocalyptique, révolutionnaire, anarchiste voire communiste du christianisme. De plus en plus radicaux, et de plus en plus chrétiens en même temps. Avec Jacques de Guillebon, nous lisions Girard, Ellul, la Bible, les Pères de l’Église, les grands théologiens, nous théorisions et pratiquions avec Jacques la « théologie directe », etc. En 2002, Luc Richard décide d’aller vivre en Chine, où il deviendra d’ailleurs journaliste, grand reporter et correspondant de presse, et le « soviet rédactionnel » résiduel m’élit directeur de publication (avec Jacques de Guillebon rédacteur en chef) à l’unanimité et en mon absence, puisque j’étais parti au Maroc plusieurs mois accompagner un ami dans une étude de terrain d’anthropologie religieuse. J’abrège : l’équipe est réduite et dispersée, il faut clore l’aventure en beauté, la finir et la finaliser, nous finissons par deux numéros très importants, le numéro 23 en 2003 « Et soudain le Christ », en quelque sorte notre coming out intellectuel chrétien, et le dernier numéro, le 24, en 2004, qui récapitule toute l’aventure en revenant au politique : « Populisme ou barbarie ». Apologie d’un populisme enraciné dans le christianisme populaire et la morale des gens ordinaires. Puis en 2005 le livre collectif d’Immédiatement : Vivre et penser comme des chrétiens – en référence à Gilles Châtelet et Léon Bloy. Ite missa est.

Philippe Muray

En parcourant les pages d’Immédiatement, on croise des plumes aussi différentes que celles de Philippe Muray, Jean-Claude Michéa, Élisabeth Lévy ou Joseph Macé-Scaron. Comment jugez-vous a posteriori le destin de certains rédacteurs ?

Il y a eu des dizaines et des dizaines de plumes diverses et variées sur les huit ans d’existence de la revue – ce qui lui fait un plumage assez bariolé malgré le noir et blanc – et la couverture argent. Parmi ces plumes, certaines étaient déjà installées et reconnues comme telles, mais entretemps nombre ont pris des places dans le monde éditorial, universitaire, littéraire, etc. – et l’influence des thématiques de la revue est devenue prioritaire : toutes les tendances critiquées ou annoncées dans la revue n’ont fait que se renforcer – ce qui est assez facile dès qu’on part d’un point de vue antimoderne – les antimodernes et tous les critiques de la société industrielle n’ont pas trop d’effort à faire pour prophétiser, toutes leurs prophéties s’accomplissent sous leurs yeux dans une apocalypse permanente.

Un noyau des rédacteurs va continuer dans le journalisme et l’écriture – Luc Richard avec la Chine, Sébastien Lapaque avec ses critiques littéraires, gastronomiques et œnologiques, ses essais, romans et nouvelles aussi. Jacques de Guillebon et moi-même allons devenir des journalistes et des essayistes catholiques – perpétuant la synthèse finale d’Immédiatement à travers l’« anarchisme chrétien » et l’ « écologie intégrale ». Mais Immédiatement n’était pas une revue catholique ou chrétienne – trop libre, trop « électron libre » pour être une revue confessionnelle. Je regrette aujourd’hui cette liberté et cette nouveauté d’un même tenant. On ne retrouve cette liberté et radicalité aujourd’hui nulle part, même dans la presse anticonformiste – j’en ai fait l’expérience moi-même.

Il y a aussi L’Incorrect avec Jacques de Guillebon comme rédacteur en chef, mais là on s’éloigne vraiment de l’esprit d’Immédiatement, qui n’avait rien à voir avec l’union des droites – surtout celle de la droite bourgeoise (entendons « droite » des « Républicains ») et la « droite nationale » ou « populaire » (entendons FN), la grande droite libérale-conservatrice unie, etc. – ni avec un quelconque « crypto-lepénisme », « continuation du lepénisme par d’autres moyens » – même si nous avons été bien sûr accusés de participer à la « lepénisation des esprits », d’être des « nouveaux réacs », etc. La routine, quoi…

Trouvez-vous des similitudes entre Immédiatement et les nouvelles revues qui ont émergé ces dernières années (Limite, Le Comptoir, Accattone, Raskar Kapac, PHILITT) ?

Des similitudes certaines, de thèmes, de positions, mais aussi et surtout d’attitudes ! Il n’y a pas filiation mais cousinage – de jeunes pousses du même arbre, ou de nouveaux rhizomes du même massif de bambous. Amusant et significatif de ce « cousinage » inconscient : le numéro 2 du Comptoir reprend sans le savoir le titre du dernier numéro d’Immédiatement : « Populisme ou barbarie ».

Une filiation cependant est plus ou moins directe et en tout cas plus claire : au début, les « jeunes » de Limite voulaient appeler leur revue Immédiatement en reprenant délibérément le titre de la revue (ce qui aurait été une erreur) et en plaçant la leur sous le parrainage de quatre des « anciens » – Luc Richard, Jacques de Guillebon, Fabrice Hadjadj, Falk van Gaver – en se plaçant notamment dans la continuité des derniers numéros – « Soudain le Christ » et « Populisme ou barbarie ». Je dirais que ce qui est le plus proche aujourd’hui d’Immédiatement toutes périodes confondues, ce serait un mixte de PHILITT – souverainiste antimoderne –, de Limite – écologiste intégral ou chrétien –, et du Comptoir – socialiste michéen. Avec un brin d’Accattone – Pasolini ! – et de Raskar Kapac – hussards etc. Mais jamais avec la même radicalité – une sorte de folle liberté et de rage aussi, de violence qui sourd – qu’Immédiatement et sa (notre) fascination, défense et illustration, pendant notre période « anarcho-autonome », néo-situationniste et « tiqqunienne », de l’action directe, du sabotage, ou même de la lutte armée et du terrorisme (je songe au numéro « Opération chaos » de 2001 – complètement barré – et aux suivants…). Bref, il faudrait ajouter un zeste de Comité Invisible et une pincée de Lundi Matin pour refaire le cocktail original !

Pourquoi l’aventure d’Immédiatement s’est-elle arrêtée ? Quels conseils donneriez-vous aux nouvelles revues pour qu’elles durent le plus longtemps possible ? 

Quelque 24 numéros en huit ans (1996-2004), soit trois numéros par an, ce n’est pas mal quand même ! Surtout que nous ne disposions pas d’un certain nombre de facilités technologiques, économiques et logistiques dont bénéficient les lanceurs de publications d’aujourd’hui. Des conseils ? Aux jeunes revues d’en donner, quand elles auront dépassé cette longévité ! Il vaudrait mieux en demander à Éléments dont la longévité est exceptionnelle, mais dont l’histoire est peut-être trop particulière pour être exemplaire. Mais pour le dire vite, Immédiatement est mort d’essoufflement – division et dispersion de l’équipe, et surtout non-professionnalisation. Un plan de développement avait été lancé par Luc Richard, avec le soutien d’Élisabeth Lévy et Philippe Cohen notamment, mais a été torpillé par la scission de l’équipe en 2001. Élisabeth Lévy a ensuite lancé Causeur, qui fait en quelque sorte la jonction entre Immédiatement d’une part, et les jeunes revues nées ces dernières années d’autre part – Limite, PHILITT, Le Comptoir, etc.

Une partie de l’esprit (et des collaborateurs réguliers) d’Immédiatement s’est retrouvée autour d’Élisabeth Lévy dans Causeur, qui fait du bon boulot mais dans lequel je me reconnais peu : c’est tout le côté plutôt politique, « nouveau réac », « national-républicain » et journaliste d’Immédiatement qui s’est perpétué et renouvelé là-dedans. L’autre ligne, anarchiste et écologiste chrétienne, a eu une belle fécondité dans le christianisme et notamment le catholicisme contemporain, mais s’est quelque peu enlisée dans l’Église. Disons qu’à l’époque on a fait bouger les lignes, et que ces nouvelles lignes se sont figées, cristallisées, sédimentées. Je regrette Immédiatement, car je ne trouve rien d’équivalent (non pas de similaire) dans la presse aujourd’hui. D’aussi libre, d’aussi radical, d’aussi « barré ». Il y a Éléments qui évolue bien, mais qui a sa propre histoire. Heureusement, il y a les nouvelles revues de jeunes talentueux dans cet esprit, comme PHILITT, Limite, Le Comptoir, Accattone, Raskar Kapac… Bref, la relève est assurée, mais il faut passer à autre chose, avoir quelques coups d’avance. Je pense qu’il va se faire bientôt du neuf, qu’on va refaire bouger les lignes, que les prochaines années vont être mouvementées.

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