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Quand l’homo reactus se fait le chantre du « réel »

Sur le champ de bataille de l’idéologie, le « réel » est souvent invoqué comme argument d’autorité. Aujourd’hui, c’est homo reactus qui, plus que tous les autres, se pense comme garant du « réel ». Derrière ce procédé, il dissimule souvent bien mal sa mauvaise foi et sa bêtise.

« C’est moi que je connais le réel. »

La convocation systématique du « réel » est devenue le procédé rhétorique privilégié du désormais célèbre homo reactus – ce journaliste ou intellectuel dit « de droite » qui s’enorgueillit de pourfendre les « bien-pensants ». Face à un individu qui contesterait sa vision du monde ou l’interprétation de certains événements, reactus en appelle au « réel », une entité mystérieuse et prétendument objective qui n’a en fait rien à voir avec « ce qui est », afin de clore le débat (qu’il fait semblant d’aimer plus que tout). Il y aurait, d’un côté, un individu farfelu totalement déconnecté qui raisonnerait en l’air (souvent un islamo-gauchiste) et, de l’autre, reactus, intellectuel distingué ayant seul accès à l’authentique vrai « réel ».

Mais de quelle nature est le « réel » dont se réclame reactus ? S’il provient de sa propre expérience, alors sans doute convient-il davantage de parler de subjectivité. S’il provient de statistiques fournies par un institut, autant parler de chiffres – or on sait à quel point reactus hait les chiffres, auxquels on peut toujours opposer d’autres chiffres. S’il provient des témoignages qu’il a récoltés, cela s’appelle l’altérité, la subjectivité des autres, à laquelle on peut toujours opposer un autre témoignage. Quelle est donc la définition exacte de « réel » ? Il semblerait qu’il faille malheureusement évoquer le nom de Charles Péguy dans cette affaire. Alain Finkielkraut, qui est une référence pour tout reactus qui se respecte, aime à citer cette phrase de Notre Jeunesse : « Il faut toujours dire ce que l’on voit. Surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit. » Finkielkraut pourra, avec sa voix suave d’homme de radio, répéter autant de fois qu’il veut cette phrase, cela n’en fera jamais la plus pertinente que Péguy ait formulée. Le « réel » correspondrait donc à « ce que l’on voit ». Dès lors, il faut poser la question qui fâche : Que voit Finkielkraut ? Sans doute voit-il très bien l’intérieur de son appartement parisien, les locaux de la Maison de la Radio, la coupole de l’Académie française. Peut-être voit-il aussi très bien le 21 rue du Montparnasse, où se situent les locaux de la maison d’édition Stock, qui publie ses livres. Parions également que Finkielkraut voit très bien les murs de l’école Polytechnique où il enseignait jadis. Nous parions finalement que Finkielkraut voit très bien le visage d’Élisabeth Lévy.

Le « réel réellement réel » de reactus

« Ya trop de gens que ils nient le réel. »

Si donc le « réel » de reactus correspond à ce qu’il voit, nous pouvons par conséquent exclure de son « réel » ce qu’il ne voit pas, c’est-à-dire, et précisément, tout ce dont il parle. L’inversion est audacieuse. Il retourne Péguy comme un gant. Il ne s’agit plus de « dire ce que l’on voit » mais de « dire ce que l’on ne voit pas ». Le « réel » de reactus, c’est exactement ce dont il ne fait pas l’expérience, à savoir ce qu’il ne vit pas, ce qu’il ne connaît pas et ce dont il n’a rien à dire. En vérité, la convocation du réel est une ruse grossière qui veut faire passer le subjectif pour l’objectif. Si le « réel » n’est pas le formalisme des chiffres, mais « ce que l’on voit », c’est-à-dire une expérience individuelle et incarnée, la seule qui soit en réalité possible, alors reactus trompe une nouvelle fois son monde et transforme le parti pris idéologique en du vécu, sincère et universellement partageable. Ainsi, il peut se permettre d’énoncer sans autres preuves la « réalité » du grand remplacement ou de la domination de l’islam politique sur la France.

En vérité, lors d’un débat, chacun vient avec son « réel », met en avant les faits, les chiffres et les témoignages qui l’arrangent. Soit reactus ignore que son « réel » n’est pas plus « réel » que celui des autres, auquel cas il est un imbécile, soit il en a parfaitement conscience – et c’est un salaud. Pourtant, la méthode de reactus, parce qu’elle est d’une simplicité désarmante, rencontre une forte adhésion. Aux analyses de ses adversaires, reactus oppose le « réel ». À leurs arguments, il oppose le « réel ». À leur circonspection, il oppose le « réel ». Aux chiffres, il oppose le « réel ». À leur « réel », il oppose son « réel ». Mais le sien a ceci de supérieur à celui des autres qu’il est authentiquement vrai. Il est véritablement réel, indubitablement certain, incontestablement sûr, tangiblement évident. On imagine volontiers reactus nous dire avec emphase, dans un truisme somptueux, que son « réel » est, ultimement, « réellement réel ». En revanche, ce qu’il ne dira pas, c’est que le « réel » est la vérité de ceux qui n’ont pas de Dieu.

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