Dostoïevski, le Prophète et le Coran

La relation de Dostoïevski avec le monde musulman est méconnue. Pourtant, le romancier russe a, à maintes reprises, fait référence au Coran, à l’islam et à son prophète Muhammed.

Napoléon en Egypte

« Envoie moi le Coran, la Critique de la Raison pure de Kant et si jamais un jour tu peux faire des envois par voie clandestine, expédie absolument Hegel, surtout l’Histoire de la Philosophie de Hegel. » Cette phrase est extraite d’une lettre[1] de Dostoïevski à son frère Mikhaïl datant du 22 février 1854 et écrite à Omsk une semaine après sa sortie du bagne. Dostoïevski venait alors de purger une peine de cinq ans de travaux forcés. Du 25 décembre 1849 au 15 février 1854, Dostoïevski a été prisonnier en Sibérie. En 1854, il est incorporé comme soldat au 7e bataillon de ligne d’un régiment sibérien à Semipalatinsk. Un an après, Dostoïevski entame l’écriture des Souvenirs de la maison des morts dans lesquels il attire l’attention du lecteur russe sur les forçats envoyés en Sibérie dont la situation misérable n’avait jamais été traitée avec autant de réalisme. Chose originale, Dostoïevski rappelle dans sa lettre sa rencontre avec un jeune forçant le Tatar Ali : « J’apprenais à jeune Tcherkess (au bagne pour banditisme) à lire à écrire le russe. De quelle gratitude il m’a comblé ! » Cette rencontre est l’occasion pour Dostoïevski d’évoquer un sujet peu courant chez les grands auteurs russes : l’islam. Il est probable que Dostoïevski ait lu le Coran dès les années 1840 en traduction russe ou française. L’ouvrage est en effet traduit plusieurs fois en russe à partir du français au cours du XVIIIe siècle. L’expédition napoléonienne de 1798 avait projeté les intellectuels européens dans une relation nouvelle avec le monde arabo-musulman. En Égypte, Bonaparte est accompagné par une dizaine de savants orientalistes. Il n’hésitait pas à faire appel aux savants d’Al Azhar afin qu’ils interprètent le Coran dans un sens favorable. Les traductions du Coran se répandent un peu partout dans le monde ; ainsi nous retrouvons un exemplaire du Coran en français dans la bibliothèque personnelle de Dostoïevski.

C’est à la première partie de ses Souvenirs que le romancier entame la description détaillée de la caserne dans laquelle il était placé : « Un groupe de montagnards caucasiens – deux Lezghiens, un Tchétchène et trois Tatars du Daghestan – condamnés presque tous pour brigandage, occupaient le bat-flanc de gauche. » Très rapidement, le nouveau condamné s’intéresse au comportement pieux d’un autre forçat le Tchétchène Nourra : « Durant tout le cours de réclusion, il ne déroba jamais rien et ne commit aucune vilenie. Religieux jusqu’au fanatisme, il récitait ses prières avec ferveur, observait les jeûnes qui précédent les fêtes mahométanes, et passait des nuits entières en prière. »  La différence religieuse n’a pas été source de conflits entre les détenus de la caserne dans laquelle l’auteur des Souvenirs a vécue. Au contraire, Dostoïevski avoue avoir bénéficié de la sympathie et de la protection de ces derniers. La rencontre avec les frères Tatars va lui permettre de s’initier la littérature islamique. « Les trois Tatars du Daghestan étaient frères. Deux avaient atteint l’âge mûr, mais le troisième Ali, ne dépassait pas vingt-deux ans et paraissait plus jeune encore. » Grâce au plus jeune des frères, l’écrivain va découvrir la pierre d’achoppement de ces deux religions monothéistes : Jésus. Tout commence lorsque Dostoïevski proposa généreusement à Ali de lui apprendre le russe à travers le Nouveau testament :

« Écoute, Ali, lui dis-je un soir. Pourquoi n’apprendrais-tu pas à lire et à écrire en russe ? Ce serait tellement utile pour toi, plus tard en Sibérie.

Je voudrais bien, mais avec qui ?

Ici les gens instruits ne manquent pas. Si tu veux, ce sera moi.

Oh ! je t’en prie, fais-le ! »

Ali va apprendre le russe avec une rapidité et une exaltation qui va surprendre Dostoïevski. En trois mois, le jeune Tatar savait lire et écrire. Mais c’est la lecture du Sermon sur la montagne qui va approfondir la relation entre les deux forçats. L’étincelle va se produire à la lecture d’un passage sur Jésus : « Je remarquai qu’il prenait plus particulièrement à cœur certains passages. Et je lui demandai si ce qu’il venait de lire lui plaisait. Il me jeta un regard vif et le rouge lui monta au visage. 

Oh ! oui, répondit-il. Oui, Issa est un saint prophète, Issa parle la langue de Dieu. C’est très beau.

Qu’est-ce qui te plait le plus ?

Là, où il dit : « Pardonne, aime, n’offense pas, aime ton ennemi. » Ah comme il dit bien ça ! »

Tatar au XIXe siècle

Ce passage crée un lien de complicité entre les deux hommes qui s’étend aux autres membres de la caserne. La réflexion d’Ali sur Issa n’est pas surprenante. Le Coran qualifie plusieurs fois Jésus de Verbe Divin, d’Esprit venant de Dieu, ou encore d’Esprit de Sainteté. « Il s’entretinrent entre eux longtemps, sérieusement, avec des hochements de têtes affirmatifs. Puis, en souriant d’un sourire à la fois grave et bienveillant […] ils se tournèrent vers moi et confirmèrent qu’Issa était un prophète de Dieu et qu’il avait accompli de grandes merveilles, après avoir pétri un oiseau avec de l’argile, il avait soufflé dessus, et l’oiseau avait pris son vol ; cela était écrit dans leurs livres. » Les frères d’Ali évoquent en effet ce à quoi le Coran fait souvent mention : la capacité de Jésus à vivifier les morts. Aussi, la séquence permet de rappeler le statut particulier de Jésus dans la tradition musulmane. Ibn ‘Arabi dans ses Ouvertures mecquoises explique ces privilèges : « Dieu a réservé à Jésus d’être Esprit, et lui a accordé, à l’exclusion de tout ce qu’il a créé d’argile, ce don supplémentaire du Souffle qui donne la vie. Dieu, qui s’est réservé à Lui-même ce pouvoir, ne l’a accordé à personne d’autre qu’à Jésus. » Les doctrines musulmanes et chrétiennes divergent sur la figure de Jésus puisque le christianisme le consacre vrai Dieu, né du vrai Dieu tandis que l’islam lui donne une nature humaine : il est prophète, envoyé et serviteur de Dieu. Mais dans le passage des Souvenirs, sa figure joue le rôle de ce que les contemporains appelleraient œcuméniquement un dialogue interreligieux. En fait, c’est moins vrai dans le contexte des Souvenirs mais la figure de Jésus pose indéniablement un pont entre deux êtres profondément marqués par la spiritualité car les différentes doctrines convergent généralement vers une vérité profonde qui fait sens aux deux hommes.

Le Prophète et le romancier

Cette rencontre avec les Tatars n’est pas le premier contact direct de Dostoïevski avec le monde musulman. Très tôt, le natif de Moscou se focalise sur Muhammed. Ce sera à chaque fois une opportunité pour le romancier de montrer au lecteur l’étendue de sa connaissance des autres cultures du monde. Loin de l’image qui a été répandue, celle d’un romancier réactionnaire et nationaliste, Dostoïevski montre un certain souci dans la compréhension de l’altérité, orientale en l’espèce. Le romancier russe mentionne pour la première fois le prophète de l’islam « prophète turc Mahomet » dans le Double (1846). Monsieur Goliadkine, le personnage principal de ce poème pétersbourgeois est alors en « désaccord… avec certains savants à propos de certaines calomnies dirigées contre le prophète turc Mahomet » qu’il considère dans son genre comme un grand homme politique. Le texte évoque également la nécessité de « rétablir, entre autres, la réputation quelque peu salie par les soins de divers savants allemands de notre ami commun Mahomet prophète turc ». Ces mentions reflètent le contexte particulier du XIXe siècle en Europe dans lequel des polémiques étaient menées dans la presse de l’époque autour de l’islam et de la figure de Muhammed. Comme Dostoïevski, un nombre assez conséquent de philosophes et d’hommes de lettres européens se sont prononcés sur la figure du Prophète de l’islam. Thomas Carlyle publia en 1841 un ouvrage en langue anglaise, Les héros et le Culte des héros, dans lequel il critique sévèrement Muhammed. D’un autre côté, sir George Bernard Shaw voit en lui le sauveur de l’humanité. Victor Hugo lui dédia en un poème L’an neuf de l’hégire.

Vassili Perov, Portrait de Dostoïevski

L’intérêt de Dostoïevski pour le prophète réapparaît dans d’autres romans et dans différents registres. Dans Crime et châtiment, le personnage principal Raskolnikov range Muhammed à égalité avec César et Napoléon parmi « tous les législateurs et instituteurs de l’humanité » qui ne s’arrête ni devant le sang ni devant la violence pour imposeur leur « idée » et leur loi aux « créatures tremblantes ». Là encore, Dostoïevski semble être sous l’influence de la littérature orientaliste du XIXe siècle qui a rangé Muhammed parmi les grands personnages de l’histoire universelle.  Quelques années auparavant, Lamartine avait déjà évoqué cette image dans son Histoire de la Turquie. L’image d’un homme qui « remue » des peuples et des nations est reprise dans L’Adolescent à travers les paroles de Versilov : « Quelque part dans le Coran, Allah ordonne à prophète de regarder les “récalcitrants” comme des souris, de leur faire du bien et de passer son chemin. C’est un peu hautain, mais c’est juste. » La figure de Muhammed qui va apparaître dans les autres romans de Dostoïevski laisse entrevoir une vision de l’homme qui tend plus du côté du surhomme nietzschéen que du surhomme nihiliste de Crime et châtiment : une grande figure qui fonde un nouveau système de valeurs qui succède à la destruction de l’ancien. C’est dans ce sens qu’on pourrait voir l’image que se fait Dostoïevski de Muhammed, celle d’un homme qui « remue » les autres pour fonder quelque chose de grandiose.

Une autre raison pousse Dostoïevski à s’identifier au prophète de l’islam : Muhammed est une figure mystique dans laquelle le romancier se reconnait. Dans L’Idiot, Dostoïevski reprend à son compte, sur un ton caricatural, l’un des miracles accompli par le prophète lors de son voyage nocturne en invoquant l’épilepsie « Rappelez-vous la cruche de Mahomet : pendant qu’elle se vidait, le prophète chevauchait dans le paradis. La cruche, ce sont les cinq secondes ; le paradis, c’est votre harmonie, et Mahomet était épileptique. Prenez garde de le devenir aussi, Kiriloff ! » L’hypothèse d’une épilepsie de Muhammed n’est pas étrangère à la littérature islamique puisque ses détracteurs au Moyen Âge avaient fabriqué cet argument polémique pour le discréditer. Dostoïevski avait connu dans les années 1850 ses premières vraies crises de l’épilepsie, cela explique son vif intérêt pour les récits sur le « mal sacré ». Cette maladie l’a accompagné durant toute sa vie et fut source de bien des soucis pour le couple Dostoïevski. Alexis Klimov éclaire cette position : « Assurément, notre écrivain ironise en parlant du haut mal de Mahomet. Pour Dostoïevski, dire de quelqu’un qu’il est épileptique, revient à constater un ensemble de manifestations convulsives […], mais n’éclaire en rien le secret d’une vie humaine, qui sera au-delà de toutes les explications, quelles qu’elles soient. »[2]  La figure de Muhammed est ce dernier clin d’œil à une maladie désespérante mais qui lui a probablement fourni la force spirituelle et psychologique de son génie.

[1]La lettre est reproduite dans l’essai La maison des morts – éditions Folio Classique – avec l’aimable autorisation des Editions Calmann-Lévy.

[2]Alexis Klimov, Dans les demeures d’Allah

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