Éditorial – La ville, puissante force d’objectivation

[Cet éditorial est paru initialement dans PHILITT #9, que vous pouvez vous procurer en suivant ce lien

Le mal-être de l’homme moderne est en grande partie dû à sa condition d’homme urbain. Ce mal-être trouve son origine dans la relation inauthentique qu’il entretient avec le monde. L’homme urbain ne fait pas l’expérience immédiate des choses ou, plutôt, la seule immédiateté qu’il connaît est celle de la médiation par la machine. C’est enfermé dans un métro bondé, lui-même encastré dans un tunnel obscur, que l’habitant des villes se rend quotidiennement au travail. Sur sa route, aucun ciel à contempler, aucune herbe à fouler, aucun chant d’oiseau à écouter, seulement d’autres individus gris avec qui partager la promiscuité et les effluves souterrains. Du travail, l’homme urbain ne connaît qu’un écran d’ordinateur sans lequel il ne peut rien, il ne connaît que des réunions sans but où le brainstorming s’écharpe avec le teambuilding. Quand il s’agit de se nourrir, l’homme urbain se rend à la supérette du coin où il pourra acheter de la viande sous vide, ses fruits préférés toute l’année et du poisson surgelé. À l’heure de l’amour, l’homme urbain dégaine son téléphone portable et, après avoir fait défiler des visages accompagnés de descriptions succinctes, choisit sa partenaire d’un soir pour une rencontre dans un bar à la mode à laquelle succédera, dans le meilleur des cas, une relation sexuelle stéréotypée. Si la vie, c’est-à-dire l’expérience réelle de l’homme urbain, correspond à cette description caricaturale, pourquoi dès lors la qualifier d’inauthentique ? L’inauthenticité ne correspond-elle pas, au contraire, à une expérience qui n’est pas réelle, à une illusion de la subjectivité ? On postulera que, si l’homme urbain n’est pas victime d’une illusion de la subjectivité, il est néanmoins en proie à un appauvrissement de la vie subjective. L’usager des transports en commun est confronté à un monde froid, mécanique et réglé comme une horloge. Il est cerné par le métal et le béton, par les lumières artificielles et les annonces sonores. Les êtres vivants qu’il croise sont renfermés sur eux-mêmes. Dans ce contexte, l’altérité n’est pas perçue comme un bienfait, elle suscite au mieux l’indifférence, au pire l’hostilité. La facticité fondamentale de cette expérience, où ce qui définit traditionnellement le vivant est presque totalement évacué, amène à penser que celui qui fait le choix de marcher ou de prendre son vélo aura accès à une expérience plus authentique : il aura un ciel à contempler, avec un peu de chance, une herbe à fouler et, s’il se lève assez tôt, un chant d’oiseau à écouter. Ceci dit, authenticité n’est pas nécessairement synonyme de retour fantasmé à la nature. Il peut y avoir une authentique expérience de la vie urbaine, mais celle-ci doit se délester des médiations de la machine. La ville est une puissante force d’objectivation, c’est-à-dire qu’elle produit de l’artificiel en grande quantité, mais la subjectivité y a sa place et peut lui survivre.

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© Lucas Bardoux

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