Sortie de crise : ne rien changer pour que rien ne change

« Revenu de toutes les aventures », l’Européen, assis sur le sable du rivage des Syrtes, guette au loin les voiles noires d’une crise qui lui révélera son destin. Pourtant, quand celle-ci survient, il ne peut qu’y mesurer la vanité de son attente : dans le désert des idées, aucune crise ne peut apporter le salut.

Depuis ses rivages monotones, l’Européen, languide, épie l’océan des journaux et guette les voiles noires d’une secousse salvatrice. L’obsession fébrile des « crises », qui agite depuis quelques années les éditorialistes et les commentateurs politiques, est symptomatique de la fatigue de nerf dont souffre le Vieux Continent : dans l’apathie du confort, il attend tout du traitement de choc. Clairvoyant, Raymond Aron voyait dans l’esprit décadent de l’Occident le règne de l’indécision, fruit de l’inévitable passage d’une époque à une autre : « [R]evenus de toutes les aventures, les croisades, les conquêtes coloniales, la quête indéfinie de la science, attachés à leurs libertés par habitude, hors d’état de s’unir pour se défendre ou pour créer », les Européens chancellent au carrefour de leur destinée et, « précisément parce que leur mission historique semble s’achever, [ils] doutent de leur destin et se demandent à quoi s’en prendre ». Dans l’impuissance moderne, on lit sa gazette comme avant on scrutait le ciel pour voir passer les corbeaux : « [E]t si ces quelques fumées étaient les prémisses du brasier ? »

Après quelques vaines alertes, voilà pourtant que l’Histoire frappe à la porte de l’Europe et lui offre un choc véritable : l’épidémie, digne du meilleur de la science-fiction, s’invite à la table de l’actualité et grippe tout le rouage d’une machine infernale qui, en trois siècles, n’a pas connu d’arrêt. Les chiffres et la réalité rivalisent avec les éditorialistes pour épicer la titraille : la crise tire l’économie par les pieds, les morts s’accumulent dans les colonnes et donnent la coloration chaude du tragique, le genre draine son lot de morbide. On relit, fiévreux, La peste et Le hussard. 

Obnubilés par l’Histoire depuis que celle-ci fait mine de nous abandonner, tous tentent alors de saisir au vol l’événement historique. On s’exclame, on promet : cette crise augure de grands changements ! Dans l’imitation romantique d’un vœu à la Vierge, on jure que s’y l’on s’en sort, tout se transfigurera. Et il n’est pas jusqu’aux plus fidèles lieutenants du capitalisme libéral pour se couvrir la tête de cendre et annoncer la fin d’une époque. Derrière le péremptoire des discours, pourtant, un doute malséant vient s’immiscer : et si rien n’allait changer ?

En effet, en parallèle de ces prétentions historiques, sourd un optimisme naïf qui refoule les peurs derrière la promesse d’une tocade : avec les fleurs de mai, l’éphémère pandémie ne montrera-t-elle pas un visage plus clément ? Face au choc, finalement, on s’esquive. Dans les foyers, sous le soleil d’un étrange début d’été, le moderne vit souvent la crise armé de la seule référence qu’offre l’ordinaire à la suspension du temps travaillé, et la catastrophe a des airs de congés payés. Plus frappant encore, les apôtres de la collapsologie, qui annonçaient il y a quelques années déjà l’imminence d’une telle crise, avouent dans les journaux, stupéfaits, leur impréparation. Même pour eux, la crise n’était finalement rien de plus qu’un horizon d’attente, que la certitude réconfortante d’un choc qui précipiterait le destin. À la rencontre avec l’Histoire, l’Européen n’est finalement pas préparé.

Alors, au plus fort de l’événement tant attendu, la grande méprise de la décadence se révèle : la patience n’est finalement pas force et l’attente n’est pas maturation. Si une crise peut catalyser, précipiter ou trancher une question, elle ne saurait donner de réponse. La crise ne pense pas et dans le désert des idées ne se joue nulle révolution. Dans une lamentable cacophonie, tous bégaient : « tout changer » n’est certainement pas un projet.

L’Européen éprouve alors la seconde trahison de l’Histoire : il n’était pas parvenu à en faire advenir la fin, elle ne lui indiquera pas non plus son destin. Reclus dans sa solitude, enlisé dans le temps ordinaire, il constate son impuissance et prend acte de l’irrémédiable cassure qui le sépare de l’Histoire, succession d’événements privés de sens tant que personne ne se charge d’en faire le récit. Dans le quotidien sans narrateur, il n’y a que l’agir de l’ici et maintenant dans la confusion du devenir. Mais pour agir, faut-il encore croire, pour écrire faut-il encore escompter la fin : dans le silence et le doute, il ne peut y avoir d’Histoire. Demain, les oripeaux pitoyables de la déception flotteront encore sur un paysage désolé : la crise n’aura rien changé et la mer des Syrtes sera plus huileuse que jamais.

Le chantier demeure intact.

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