Albert Caraco : Tombeau à Madame Mère

Albert Caraco (1919-1971) est un auteur d’origine turque et d’expression française de premier plan. Son œuvre sombre et violente dépeint un monde désespéré où les Hommes se débattent en vain dans un enfer tempéré par le néant. Insensible aux promesses célestes et terrestres, il assène dans un style cousu de fil blanc les vérités implacables que nous feignons d’ignorer. Dans Post-Mortem (1968), récemment réédité chez Allia (2026), l’écrivain érige un monument funéraire littéraire à sa mère défunte et explicite sa philosophie nihiliste fondée sur la bonne tenue. 

Post Mortem de Caraco, ed. Allia, février 2026

D’emblée, le ton est donné, Albert Caraco s’est employé toute sa vie à haïr le monde : en lui donnant la vie, Madame Mère lui a transmis cette maladie « dont nous sommes soulagés toutes les seize heures » (Sébastien Chamfort). En effet, le problème est avant tout physique : atteint de tares génétiques, l’écrivain souffre d’allergies, d’alcalose et d’infirmités en tout genre. À cela s’ajoute un tempérament triste et mélancolique dont le seul remède réside dans une sainte indifférence. Pareil au rocher que les vagues battent, le moraliste met un point d’honneur à maintenir une rigidité toute cadavérique : ne se laissant aller ni à la joie, ni à la douleur, il encaisse tant bien que mal les malaises auxquels il est régulièrement en proie. 

Issu d’une famille juive séfarade, Caraco rejète le messianisme des religions empreint d’un optimisme niais qu’il assimile aux érections des pendus : insensibles au tragique antique, ses ancêtres ont tenu à maintenir le legs millénaire du judaïsme, quitte à perpétuer sans vergogne le poids de la condition humaine. Apôtre de la retenue, de la pudeur et de la réserve, l’auteur exècre le monde et lui préfère le silence indifférent de la disparition : méprisant ouvertement la volonté de conservation de sa mère jadis mourante, celui-ci l’accuse d’avoir manqué son trépas qu’elle aurait pu précipiter avec panache. En dépit d’un premier portrait assez ingrat, l’écriture de Caraco tourne vite à l’éloge de la figure maternelle. Embellie par la vieillesse, dotée d’un esprit vif et perçant, sagace et armée d’un grand discernement, Madame Mère s’endurcissait aux approches des portes de l’Hadès, ce qui lui conférait un charme et une gravité dont l’auteur rend compte au sein de pages tirées au cordeau. À la manière d’un individu qui observe un astre déclinant, l’auteur relate la dégradation progressive du visage maternel qui se creuse de manière imperceptible, ainsi que la détérioration de sa maladie. Au moment où sa génitrice passe de vie à trépas, Albert Caraco témoigne sans fard de son absence de réaction lacrymale. En effet, il s’agit pour lui de s’interdire toute forme de transports tant sur le plan des idées philosophiques que sur le plan du style, préconisant de la tenue avant tout.

Heureux les chastes ! 

Le Sermon sur la Montagne, par Carl Heinrich Bloch (1886)

Opposé au mariage et à toute forme d’idylle amoureuse, le moraliste déboulonne les idoles familiales et s’astreint à une continence absolue. Dégoûté par les servitudes biologiques du corps féminin, il se fait le défenseur furibond d’un anti-natalisme ravageur conjugué à un refus avoué de ravaler le beau sexe à un instrument purement reproducteur. Machine impersonnelle livrant ses progénitures à une nécessité cruelle, le corps féminin, tout comme le corps masculin, ne peut trouver sa félicité que dans la stérilité volontaire. Parodiant le Sermon sur la Montagne, Caraco proclame avec alacrité « Heureux les chastes ! » : révulsé par les adorateurs de la vie, l’auteur turc les compare à l’objet répulsif de leur idolâtrie. À ce sujet, il affirme que les êtres nobles n’aiment pas tant l’existence que les raisons de vivre qui confinent au sublime. À l’instar de l’esclave antique, enferré dans son ergastule, se livrant au stupre en l’absence de son maître, les péquins lubriques s’adonnent sans retenue à la débauche des sens la plus crasse. A contrario, Madame Mère s’est obstinée à inculquer l’égoïsme raisonnable à son fils, le mettant en garde contre toutes les ivresses mensongères prodiguées par une vie au sein de laquelle il est impossible au bonheur d’éclore. 

Dans cette aversion toute gnostique à l’encontre de tout ce qui est, Caraco inclue les médecins dans ses attaques infernales. Pâles copies de saints enivrés d’espérance trompeuse, ils se réduisent à des êtres infatués de leur petite personne, jubilant à l’idée vaniteuse de remédier aux maladies de leurs patients. En dépit de ce malaise consubstantiel au fait de vivre, l’auteur fait l’éloge de la grande tristesse de sa mère vieillissante : menacée par le sommeil éternel, Madame Mère n’en déclenche pas moins l’éblouissement de son fils. Au crépuscule de sa vie, celle-ci rompt ses attachements sensibles et affiche une impassibilité que son fils révère. Elle va jusqu’à cultiver sa coquetterie, se poudre et se fard aux abords du trépas. Egalement, Caraco ne fait pas secret de son dédain pour Dieu ainsi que pour les doctrines qui promettent l’immortalité de l’âme : le néant éternel rend les êtres labiles d’autant plus précieux et admirable. Il s’agit pour lui d’en tirer une éthique sévère du détachement.

À ce sujet, l’auteur se pousse du col : sa philosophie est la bonne et il compte la défendre mordicus contre ses contempteurs. Si nous souhaitons nous prémunir de la tyrannie sentimentale, nous devons nous passer de l’amour et de ses abandons suaves sans quoi nous risquons de nous amollir. Ascète, Caraco assène aux visages de ses lecteurs un stoïcisme âpre : laudatif quant à la sévérité monacale, il méprise les hommes et les femmes qui ne peuvent se passer de la lascivité propre aux ébats charnels. Madame Mère était le parangon d’un tel héroïsme : d’un tempérament tragique, son caractère de marbre décontenançait son propre fils. L’écrivain pointe à ce sujet une différence d’ordre philosophique, si celle-ci maintenait une force d’âme en dépit des tourments qu’elle éprouvait, Caraco met en avant son pessimisme foncier et sa faiblesse assumée. 

Si les écrits du nihiliste font œuvre de mémoire en hommage à Madame Mère, Caraco n’en est pas moins un défenseur de l’oubli permis par le trépas : les vivants, tourmentés par leurs défunts, bâtissent des chimères imaginatives et se maintiennent dans un deuil permanent. À l’inverse, l’écrivain fait sien l’adage romain « j’étais, je ne suis plus, cela n’a pas d’importance ». Si la mort qui nous échoit fait trembler les uns, si les autres se divertissent en jetant sur elle un voile pudique, l’auteur y voit une libération définitive du tourment perpétuel de l’existence humaine. En dépit des reliquats de la superstition familiale, dont le recours aux amulettes, Madame Mère ne ressentait pas pour autant le besoin d’être consolée par la perspective du salut. À présent, il s’agit de se pencher sur les rapports ambivalents qu’entretiennent Madame Mère et l’auteur à la religion. 

Notre-Dame est bien vieille 

Albert Caraco (1919-1971)

À l’instar de certains psychologues, Albert Caraco voit dans la croyance en Dieu un narcissisme inavoué, un besoin éternel pour la race humaine de se raconter des histoires à dormir debout. À ce propos, l’écrivain affirme que le besoin d’être consolé relève bien plus la misère des fidèles que l’évidence des figures qu’ils supposent. Adepte du Dieu impersonnel des philosophes, roi fainéant qui créée le monde puis se retire à jamais, Caraco abomine la naïveté sentimentale des monothéismes apôtres de l’amour divin. Hyperbolique, l’auteur voit dans le salut un viol métaphysique et n’aspire qu’à une mort perpétuelle : en attendant l’instant fatidique, seul lui reste le classicisme de Madame Mère qu’il assimile à la santé de l’esprit, une tenue raide face aux débordements propres au vulgaire. En dépit de cette aversion furieuse pour les religions, Caraco reconnaît que Madame Mère a quelque chose de Notre-Dame ; d’ailleurs, son père l’assimilait à une déesse qui veille encore sur la destinée des vivants. 

Plus que cela, Madame Mère savait que la douleur imprégnait le monde. Son fils, fort de la philosophie qu’elle lui a inculquée, s’est endurci et n’est pas dupe de l’amour dont le propre est de dégénérer en tremblements. Stendhal écrivait déjà « un brin de passion, un brin de fiasco » (De l’Amour) : en dépit de ces leçons cuisantes, chaque génération tombe dans le panneau et se laisse aller au charme de l’illusion. À l’inverse, Caraco préconise le fait de se restreindre afin d’éviter la calamité qu’est la chaîne du souci dont chacun est l’esclave docile. Contre ce risque de débordement affectif, l’écrivain recommande la divinisation de la figure féminine, sa sublimation totale ; il s’agit de témoigner du respect et de la politesse à la gente féminine afin de prévenir tout pathos. A propos de Madame Mère, il la compare bien malgré lui à la Vierge Marie : il se compare à un dévot catholique qui adore la mère du Christ, Mère Glorieuse magnanime qui prodigue ses dons à son fils. En plaçant l’Archétype de sa mère défunte dans un Ciel religieux, il ressent une forme de consolation qu’il compare à une résurrection inattendue dont il se serait gaussé naguère. Dans un passage enthousiaste, il va jusqu’à affirmer que face à la perte d’un être cher, seule la transcendance est un moyen de remédier à une douleur infinie ; c’est un chemin qui part de la Nature jusqu’à un état de grâce. Cela s’ajoute à une détresse éprouvée face à la déchéance de son père, en proie à des maladies mais aussi à des crises diverses et variées qui faisaient du pauvre homme une ombre de lui-même. 

Le rapport au religieux se ressent également dans la référence constante de l’écrivain à la Providence : la remerciant de l’avoir fait orphelin à l’âge d’homme, Caraco s’épanche et loue la Mère Eternelle qu’il aime au travers de sa mère trépassée, même s’il se méfie de son élan en raison du classicisme qui constitue son armature morale. Dans ce cadre, il insiste sur le fait que la vie individuelle n’est pas suffisante, la mère particulière n’est toujours qu’un reflet parmi d’autres de la Mère Éternelle.

En somme, Post-Mortem constitue un tombeau littéraire écrit en hommage à une femme tirée à quatre épingles : tributaire de son classicisme, Albert Caraco loue en elle une femme capable de faire preuve de modération et toujours élégante y compris dans les pires tumultes de l’existence. Héritier reconnaissant, il brosse un portrait contrasté tout en affichant sa propre conception de l’existence, celle d’une détestation intransigeante de la vie et d’une continence à toute épreuve. Au moment où un optimisme au rabais remporte les suffrages, lire cet ouvrage est capital.   

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