La chasse aux vieux ou l’euthanasie vue par Sorrentino

Dans La Grazia de Paolo Sorrentino, sorti dans les salles françaises début 2026, le président Mariano de Santis, veuf et catholique fervent, aborde les derniers mois de son mandat politique italien en devant trancher deux dilemmes moraux majeurs : signer ou non une loi légalisant l’euthanasie, et accorder ou non la grâce présidentielle à deux meurtriers de leurs partenaires. En parallèle, il est rongé par le soupçon que sa défunte femme, qu’il n’a jamais cessé de pleurer, l’aurait trompé avec un proche, une obsession intime qui envahit progressivement le récit politique.

Affiche du film La Grazia

Sorrentino reprend le topos du vieil homme conservateur par l’âge et sans cœur par habitude, que la rencontre avec l’Autre rend finalement au genre humain. Confronté à une jeunesse éclairée et compatissante, de Santis accomplit sa rédemption. Sa fille, qui incarne la modernité, comprend tout naturellement, elle, la complexité de la vie. Elle attend avec une indulgence maternelle le moment où son père ouvrira les yeux pour ranger sa rancœur, laquelle peut seule expliquer ses positions bioéthiques rétrogrades.

Sa prétention à la neutralité cache mal le plaidoyer militant de Sorrentino, qui aborde la vieillesse et la mort en les travestissant. Héritière d’une évolution historique ancienne, cette conception proposée dans La Grazia consacre la vieillesse comme repoussoir ultime de la vie. Il devient défendable pour notre époque, dès lors, de trouver en l’euthanasie un remède légitime à la décrépitude. La Grazia incarne donc l’esprit du temps, et le plus piquant tient sans doute à ce que Sorrentino, en présentant un homme ralliant la jeunesse, est persuadé au contraire de livrer là un schéma qui n’est déjà plus transgressif depuis les mouvements romantiques du XIXe siècle. Retrouver la grâce de la vieillesse devient aujourd’hui indispensable pour construire un monde plus humain.

La vieillesse vilipendée

La Grazia reproduit le schéma d’un vieillard-repoussoir qui concentre les tares morales prêtées à ses semblables. Ses amis et ennemis surnomment le président de Santis le « Béton armé » pour sa rigidité, c’est aussi un homme passéiste que le désintérêt pour les enjeux de ce monde place en porte-à-faux avec les préoccupations de la jeunesse. Il fait preuve d’une grande inhumanité envers ses enfants qu’il n’a jamais éduqués, envers son cheval qu’il refuse d’euthanasier par conviction idéologique, et envers les meurtriers bien pardonnables dont les grâces lui ont été proposées auxquels il ne compte d’abord pas donner d’excuses.

Le malheur de devenir un croulant a certes toujours été chanté, écrit, mis en poèmes et
déclamé :

Ô rage ! Ô désespoir ! Ô vieillesse ennemie !
N’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ?
Et ne suis-je blanchi dans les travaux guerriers
Que pour voir en un jour flétrir tant de lauriers ?

s’écrie Don Diègue dans Le Cid de Corneille. Ces désagréments de l’âge n’étaient pas
exclusifs d’un état de bonheur et de paix retrouvée, la poésie témoignant des vertus de sagesse et de tempérance associées, comme du Bellay, à celui qui

… conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Dans une sorte de retournement radical documenté bien involontairement par Sorrentino, le regard moderne posé sur la vieillesse, de plainte existentielle, passe à une condamnation anthropologique. La modernité fait passer la sénilité d’un continuum à une dichotomie incriminante qui induit une sorte de hiérarchie de dignité. « L’âge est un crime » écrit Buzzati dans sa nouvelle Chasseurs de vieux, qui trouble le Paradis de nos jeunes années et qu’on n’a jamais autant considéré comme le long sanglot de notre jeunesse. Si jamais il devait exister une étape intermédiaire, elle ne serait qu’un transit vers la pourriture finale.

Le romantisme du XIXe siècle fut la période fondatrice de la jeunesse comme catégorie parée par principe des vertus morales et physiques. À la vieillesse le glauque, la répulsion, l’erreur, les vers ! À la jeunesse tout le reste ! Victor Hugo met ces vers dans la bouche de Don Ruy Gomez dans Hernani (1830) :

On est jaloux, on est méchant ! Pourquoi ?
Parce que l’on est vieux. Parce que beauté, grâce,
Jeunesse, dans autrui, tout fait peur, tout menace.

Hugo répand, dans la fameuse Préface d’Hernani, cette idée que la jeunesse rayonne d’une vérité de principe, ses vertus servant d’étalon pour juger le reste. Ce que sont, ce que font, ce que croient les jeunes devient seul désirable. Il en résulte une présomption de ringardise appliquée aux vieux, dont l’avis est écarté par principe lorsqu’il diffère de l’opinion qu’on veut bien prêter à la jeunesse. Là où un éventuel antagonisme générationnel portait jadis le débat sur le fond d’une question que tranchait finalement le rapport de forces, la modernité le porte sur la qualité des parties. Malheureusement, le primat de la jeunesse étend son influence au-delà du monde des idées pour s’installer aussi dans les corps. Quand la vitalité et l’autonomie deviennent les critères de la vie digne, la dépendance devient une condition d’indignité : les handicapés, les vieux, les prostrés, les improductifs, les pauvres. Logiquement, ce paradigme instruit les dynamiques actuelles autour de l’euthanasie et de « l’aide à mourir ».

La vieillesse ou le déshonneur

Le cinéaste Paolo Sorrentino

Sorrentino soumet le président de Santis à un exercice d’auto-dégradation qui ne manque pas de provoquer la gêne. Profitant d’une licence acquise par l’émancipation de ses préjugés religieux, de Santis se lâche et s’offre une nouvelle jeunesse. Raidement assis dans son costard sur un antique canapé du palais présidentiel, il écoute un morceau de rap célébrant l’intemporel topos des femmes callipyges avec le lexique qu’on imagine. Il savoure le moment d’en déclamer les rimes les plus riches à l’issue d’une cérémonie de décoration où régnait sans doute trop de dignité pour notre patricien repenti, qui, naturellement, adopte aussi le cannabis et la chicha, au grand dam de son conseiller coincé dans un autre siècle. Sorrentino fait de cette évolution une libération, advenue par l’intercession de la fille du président, qui incarne une vertu morale trop manifeste pour n’être pas la preuve de l’arrogance d’une jeunesse remplaçante pourtant bientôt remplacée.

La prétendue libération du patriarche repose sur l’hypothèse partout présente et partout tue que la vieillesse est un défaut à corriger, selon laquelle le vieux ne peut se racheter qu’en imitant les qualités de la jeunesse. Quelle idée funeste ! À travers de Santis abandonnant ses atours générationnels, Sorrentino valide cette idée de Buzzati : « On flattait les jeunes […]. Jusqu’aux vieux qui, apeurés devant ce vaste mouvement des esprits, y participaient pour se créer un alibi, pour faire savoir – mais c’était bien inutile – qu’ils avaient cinquante ou soixante ans, ça oui, mais que leur esprit était encore jeune. » Pour répondre à une injonction d’autant plus forte qu’en leur temps ils l’ont sans doute appliquée à leurs parents, les barbons se livrent à l’exercice déshonorant de renier la nature, les codes de leur génération, leur éducation. Dans notre monde, ceux qui ont commis l’erreur de devenir vieux doivent se faire moins vieux.

Nos choix apparemment les plus personnels s’avèrent influencés par des facteurs sociaux exogènes, principe de sociologie posé par Durkheim à propos du suicide. Le même principe vaut ici pour la vieillesse : le comportement de tout un chacun n’est certes pas blâmable, mais l’environnement qui l’a produit, lui, l’est. Or, cet environnement dévalue aujourd’hui l’âge avancé, éloigne par dégoût ses titulaires de notre quotidien, et leur propose de puiser la Grâce chez plus jeunes qu’eux. Cette même dévalorisation de la vieillesse, poussée à son terme, façonne la fascination actuelle pour l’euthanasie.

Comment La Grazia rend la mort désirable

Il est naturel que la corruption collective de notre idée de vieillesse corrompe aussi notre idée de la mort. Notre indulgence à l’endroit de l’euthanasie se nourrit de cette conscience précise, nous les jeunes et tous ceux qui vont bien, de la corruption corporelle qui nous guette, et dont nous nous faisons une image tout à fait fantastique dans notre ignorance de l’âge avancé. Notre horreur de ces replis de peaux, de l’image de dents pourries sautant l’une après l’autre, de l’odeur des vieux et de la signification orageuse qu’elle apporte, nous inspire tant de crainte qu’on comprendrait bien, à y réfléchir, ceux qui seraient tentés par l’extrémité du suicide. Sorrentino reflète cette peur du corps débilité en reproduisant simultanément le regard que nous avons appris à porter collectivement sur lui, et la fascination pour la mort « bonne » qu’elle induit, à savoir l’euthanasie.

Il refuse d’en affronter la complexité, alors même qu’elle occupe de plus en plus de place au long de l’intrigue grâce à une progression où tout est conçu pour surfer sur les émotions du spectateur : d’abord la souffrance d’un animal, ensuite celle d’êtres humains incarnés par deux criminels sympathiques, enfin la signature libératrice. Le décor est planté dès les premières scènes. La loi d’euthanasie qui n’attend plus qu’une signature pour être publiée est bloquée depuis des années par Mariano de Santis, lequel ignore trop pourquoi il refuse de la signer, si ce n’est par vague attachement à la religion. Sorrentino construit ainsi un personnage qui n’oppose à l’euthanasie aucun argument rationnel, seulement un sentiment confus, de sorte que son évolution vers la signature apparaisse d’emblée comme une libération intellectuelle.

Vient alors le premier temps de la progression. On offre au spectateur une analogie grossière entre l’agonie du cheval du président et celle d’un homme. Comme il refuse d’abréger son existence, le cheval meurt trois jours plus tard dans d’atroces souffrances. Devant les réactions atterrées, il tente à nouveau de se convaincre que c’est là son devoir issu de la morale catholique, terrain théologique sur lequel Sorrentino s’aventure avec témérité. Il manipule ainsi la souffrance animale pour dispenser le film d’affronter la complexité de la souffrance humaine.

L’irruption de deux demandes de grâce présidentielles vient ensuite craqueler le fragile vernis éthique du président. Une femme a assassiné par amour d’une dizaine de coups de couteau son mari atteint de démence qui l’agressait physiquement et sexuellement, tandis qu’un professeur estimé de tous a mis fin à la vie de sa femme atteinte d’Alzheimer. Le film peint un tableau troublant, presque positif, des assassins lors des visites du président et de sa fille. L’intrigue nous prépare dès lors à son terme évident. Ayant vu souffrir son cheval, ayant regardé dans les yeux ceux qui ont tué par amour, de Santis signe la loi qu’il bloquait depuis des années, qui devient l’aboutissement naturel de son humanisation.

Combattre l’esprit du temps

Les Vieilles de Francisco de Goya

Combattre l’idée que la vieillesse est un naufrage, face à une jeunesse qui jouit d’une supériorité assumée dans nos représentations sociales, impose d’abord de changer notre regard. Évidemment que la vieillesse est plus que le crépuscule annoncé, l’ennui et la maladie ! C’est aussi le repos de la vie, le moment où tout se fait calme après le tumulte, l’occasion d’aimer hors du parasitage du monde, et d’entreprendre, qui sait, ce dont on a toujours rêvé. La vieillesse n’est un drame que si, comme aujourd’hui, on fait tout pour ne pas y penser, pour nous maintenir dans une longue adolescence, dans un aveuglement dont le principal coupable est l’instant présent qu’on impose partout, comme dans l’émergence d’un marché de « l’expérience« . Dans ce cas, oui, l’irruption de la vieillesse devient inacceptable tant qu’on ne nous y a jamais confrontés et que personne ne nous y a préparés.

Deux heures durant, Sorrentino se sert du même mécanisme. Il présente d’abord une caricature : la vieillesse devient rigidité, la mort une souffrance inutile ; puis il dépeint l’abandon de cette caricature comme une libération. Un homme enfermé dans des préjugés s’en défait sous la pression bienveillante de son entourage, et la fille du président appelle cela du courage. Mais il y a bien peu de courage à suivre l’air du temps sur écran géant.

Car de vrai courage La Grazia manque cruellement, Sorrentino refusant d’affronter la complexité qu’il prétend dévoiler au spectateur. Il ne donne au président aucun argument contre l’euthanasie, pour mieux montrer que sa résistance n’était que de l’entêtement. Il ne montre pas la vieillesse comme autre chose qu’une ringardise, pour mieux applaudir quand le vieil homme finit par céder au jeunisme. Un film équilibré aurait toutefois exigé de Sorrentino la capacité de prendre du recul sur son époque.

Antoine de la Tour

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