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Monde des lettres et nouveaux médias : malaise dans la littérature

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La Bruyère

Rien n’a été dit, on vient trop tôt. Et ce n’est pas là, seulement, le contre-pied d’un petit aphorisme de La Bruyère. C’est même plutôt une évidence, aujourd’hui, qu’il est bien trop tôt pour se faire entendre. Où dire les choses, et devant qui ? La parole se dépose sur quantité de supports, tellement nombreux qu’aucun ne lui assure une légitimité. Mais dire que la littérature est morte, c’est encore trop littéraire. Non, d’ailleurs, on lit beaucoup. Beaucoup trop peut-être. Et la littérature est devenue impuissante, car elle est prise de malaise. En effet, il devient difficile de l’identifier, elle est partout, nulle part… Il est bien pédant, le vieux con qui affirme que c’est la fin des lettres. Mais naïf, le gamin qui, très inspiré par je ne sais quel génie, croit inventer de nouvelles formes. Alors que dire, si ce n’est poursuivre « l’éternel reportage », dixit Mallarmé ? La société évolue, alors on la suit. Ça fait des choses à raconter. Ça fait passer le temps, en attendant que nous soyons fixés. Et que nous nous fassions entendre.

Un texte à portée littéraire se définit simplement. On peut qualifier de « littéraire », le texte qui, directement ou de manière très détournée, nous parle de littérature. Il s’inscrit alors dans un devenir. On peut donc le réduire à une simple entité, un objet en soi. Ce n’est plus un discours adressé par une personne à une autre. C’est un ensemble de mots, imprimés sur un support quelconque, du papier par exemple, sans destinataire défini. Alors il existera en soi. Il ne se réduira pas à son caractère d’énoncé, sa fonction n’étant pas de véhiculer des informations.

Il n’est cependant pas question de faire ouvertement de la méta littérature. Mais de participer, parfois de très loin, à une réflexion. On pourra donc s’intéresser à tout ensemble de mots, du moment qu’ils sont fixés sur un support, réel ou virtuel – et qu’ils s’y tiennent. On exclura de la littérature un texte lu à voix haute, car il emprunte une voix au lieu d’imposer la sienne. Il faut qu’il ait son propre corps.

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Pierre Guyotat

Un livre comme Prostitution, de Pierre Guyotat, offrait un bon exemple de ce lien solide entre des mots et leur support. Ce livre est quasi illisible, et rares sont ceux qui ne se sont pas contentés de le feuilleter. Une langue y est déposée, dont les sons sont étrangers à la nôtre, et le tout se déverse en un seul flot continu. Cependant, le possesseur d’un exemplaire de Prostitution a bien le sentiment que cette langue existe, qu’elle est parlée même – qu’elle vit presque, à l’intérieur du livre. Celui-ci, par son aspect matériel, a offert un corps au discours. Les mots rivalisent avec leur support, bien qu’ils lui appartiennent. Ils sont indissociables, comme la peinture de la toile. On ne sait plus où est l’image. Se constitue-t-elle petit à petit à mesure qu’on parcourt le livre, que ses figures nous sont dévoilées, ou bien est-elle déjà là, comme une évidence, celle des mots sur le papier ? Est-ce une peinture abstraite ou figurative ?

Tout cela est bien abscond. Et le restera. Disons plutôt que le pire des violeurs d’enfants est un innocent, et que c’est l’enfant, le seul coupable. C’est un évidence. Etre né, comme ça, sans en demander la permission, sans gagner sa place dans le monde, c’est un crime. Le violeur, par contre, est indissociable du monde qui le porte. Il est donc innocenté. C’est le statut du langage déposé sur un support. Il est comme l’homme dans le monde. Lequel prime, qui des deux est à prendre en considération ? Qu’est-ce qu’on peut croire, au final ? Rien n’a encore été dit.

Car la littérature est en train de changer de support. Elle connaît un tournant, important, si ce n’est majeur. Elle doit donc saisir les enjeux de cette mutation. Tout va être à dire, à nouveau. Ce phénomène ne se produit pas pour la première fois. Au XIXème siècle, Baudelaire a su, lui aussi, s’adapter à un nouveau support : la ville moderne qui prenait son essor. Il a écrit sur elle. La ville lui a servi de support, pour ses Petits poèmes en prose, ou son fameux poème A une passante. Aujourd’hui, certains se scandalisent de la disparition des livres, sans comprendre que c’est là une occasion de redéfinir intégralement notre rapport à l’écrit. Les mots se déposent désormais sur un gigantesque support, disséminé à travers le monde, dans de multiples niveaux de réalités, le virtuel offrant l’occasion d’imbriquer des mondes les uns dans les autres.

Marcela-Iacub

Marcela Iacub

Ce support virtuel, c’est également l’information en continu. Elle constitue un niveau de réalité qui rivalise, par son impact et son intensité, avec le réel immédiat. Bientôt peut-être, ils se confondront totalement, et l’on ne saura plus distinguer l’un de l’autre. Des personnages médiatiques deviennent des héros de romans. On peut bien sûr citer les livres parus après l’affaire DSK, ceux de Marcela Iacub et de Marc-Edouard Nabe. Il y a aussi Le Miracle, d’Ariel Kenig, roman étrange dont le point de départ est la découverte de photos du fils Sarkozy, circulant sur Internet. Ou encore La carte et le territoire, de Michel Houellebecq, dont les personnages sont directement piochés dans notre paysage audiovisuel.

Plus rien ne choquait, en cela tout avait été dit. Alors on s’est mis à diffamer, à réécrire des évènements réels, à confondre journalisme et littérature. Et certains s’en sont offusqués, au nom du « Mentir-vrai » d’Aragon, cette vieille idée selon laquelle il faut perpétuellement travestir les choses. Mais il semblerait que d’autres ne se donnent plus cette peine. Ils ont peut-être raison. Quelque chose déboule sur nous, qu’il est inutile de chercher à contrer. Et ce tournant n’est pas à regretter. Il est plutôt à accueillir avec joie, comme une occasion de tout réécrire. Tout comme le courtant de littérature homosexuelle des années 70 a permis de « refaire » des romans classiques, au sein d’un nouveau cadre (Gore Vidal, Edmund White…), il sera possible de redire ces vieilles vérités fanées que porte le monde. Il est juste à attendre patiemment que s’évanouisse le petit monde littéraire, porteur du pot-pourri des belles lettres. Peut-être alors sera-t-il temps de parler.

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