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Les Enfants humiliés, de Georges Bernanos : une critique de la paix des lâches

« Notre victoire n’était pas une victoire, et nous n’avons jamais été des vainqueurs », écrit Georges Bernanos dans Les Enfants humiliés. L’ancien dragon de 1914, maintes fois blessé au front, déplore la précarité de la paix de l’entre-deux-guerres. À ses yeux, le deuxième conflit mondial était inévitable car héritier de la fausse paix signée par l’esprit de l’Arrière aux dépens de l’esprit de l’Avant.

Georges Bernanos

Georges Bernanos

Pour Georges Bernanos, la paix consécutive à la Grande Guerre fut une illusion. Ce ne fut pas une paix durable, ce ne fut pas une paix tout court. Ce fut un cessez-le-feu de vingt ans. Tout juste une trêve. La paix de 1918 n’était pas la paix, car il n’y avait aucun vainqueur pour la faire. Pas de paix car pas de victoire. Seulement deux peuples exsangues et vaincus. Deux peuples privés de leur jeunesse par l’indicible boucherie des tranchées, deux peuples privés de l’énergie nécessaire à toute reconstruction, privés de la fermeté que la vraie paix exige.  « Je n’ai jamais senti le moindre orgueil de ce que nous appelions la Victoire. On ne saurait être fier de se montrer en public au bras d’une belle femme qui porte votre nom, mais refuse de coucher avec vous. La Victoire ne nous aimait pas », écrit Bernanos. La victoire avait été saisie de force sans qu’elle-même, en retour, n’embrassât l’âme de la France. C’était une victoire contrainte, sans réciprocité, une victoire qui ne frappait pas par son évidence. Les soldats de 1914 ne se reconnaissaient pas dans cette victoire, ni dans cette paix avec laquelle ils n’avaient rien en commun.

Cette paix n’était pas la paix des soldats, la paix des morts, des sacrifiés, la paix de ce que Bernanos appelle « l’Avant ». Au contraire, cette paix était celle de « l’Arrière ». « C’est bien ça, la Victoire ? Vous êtes sûrs ? Vous ne nous mettez pas dedans ? » Ils nous auraient ri au nez. Les Grands Citoyens l’avaient choisie pour nous, et le plus grand d’eux tous, le Grand Citoyen Poincaré, avait lui-même rédigé le contrat », raconte Bernanos. Toute l’amertume de l’écrivain réside dans ce décalage, dans ce sentiment que l’Avant fait la guerre pour l’Arrière qui décide ensuite à sa place. On ne demande jamais son avis à la chair à canon. D’ailleurs, elle ne parle pas. Cette paix indigne composée par les Grands Citoyens sur le monceau de cadavres des petits menace par sa précarité désolante. C’est pourquoi l’Avant ne peut adhérer à cette paix des faibles : « Nous l’avons signée sans la lire, nous l’avons signée d’une croix. »

Bernanos estime que l’Avant et l’Arrière sont deux entités ontologiquement très différentes. La première est innocence, vigueur, courage et générosité. La seconde est cynisme, veulerie et tactique. La Grande Guerre a tué la jeunesse, en cela elle a tué l’espérance. Même terminée, la Grande Guerre a pour longtemps plongé l’Europe dans la nuit. « L’esprit de l’avant fait la guerre, c’est l’arrière qui fait la paix, la paix lui ressemble », écrit l’auteur de Sous le soleil de Satan.  Tout le drame est là. Faire la paix n’est pas une mince affaire, elle demande courage et abnégation. Pour qu’une paix soit authentique elle doit être faite par un peuple uni et non par des politiciens disposés à faire parler les morts : « L’Avenir n’appartient pas aux morts, mais à ceux qui font parler les morts, qui expliquent pourquoi ils sont morts. À la fin des fins, c’est toujours l’embusqué qui définit le combattant. »

Vers une guerre impure

Poilu de 1914

Poilu de 1914

La médiocrité de l’Arrière tient dans sa propension à exploiter l’image de ceux qui sont tombés, à se réclamer de l’Avant dont il méprise les aspirations. L’Arrière et l’Avant appartiennent à deux communautés de destins hétérogènes. L’Avant peut se réclamer d’un lien charnel avec le peuple qui le compose. La relation de l’Avant avec les siens est une pure spontanéité, une pure immanence qui ignore les représentations et les calculs de l’Arrière. « L’Avant n’a jamais cherché à me comprendre, il m’a reçu, instruit, élevé, toujours sans me comprendre, ce qui est précisément l’amer privilège de la paternité. Nous avons souffert ensemble, mais moi, j’ai souffert par lui », explique Bernanos. Les destins des hommes de l’Avant sont mêlés dans le sang, les plaintes et la terre. Dans les tranchées, on contemple son camarade mort comme on contemple son propre reflet. On sait que ce cadavre en décomposition est un peu le sien. Seul l’arbitraire distingue. Dans les tranchées, la possibilité de la mort est la chose la mieux partagée. L’Avant est comme un tout organique qui voit des parties de lui-même retourner au néant. Dans les tranchées, on meurt dans une intimité sordide. « Autre chose est de voir tomber un ami, autre chose de le regarder pourrir en un lieu peu accessible, au-delà des barbelés, de retrouver chaque matin, à l’aube, en bourrant sa pipe, ce tas familier, crevé par le gaz et les rats, cette charogne », narre Bernanos.

Après tant de sacrifices, l’inquiétude saisit l’auteur des Enfants humiliés : « Depuis des mois les journaux répètent à l’envi, dans leur langage, que nous sommes « revenus à 1914 ». Ce lieu commun a pris pour moi un sens atroce. Si c’était vrai, pourtant ? Si l’effacement de notre victoire avait une autre signification que celle d’un recul, d’une retombée, si nous n’étions jamais partis. » Vision cauchemardesque : Bernanos fait remonter le temps. La guerre de 1914 n’a pas eu lieu. Voilà pourquoi la victoire est une tromperie. Il faut tout recommencer. Les morts sont morts en vain. Les pères ne sauveront pas les fils. À leur tour de se sacrifier.  Mais Bernanos sait que cette répétition, que cette guerre qui fait radoter l’Histoire ne sera pas identique à la première. « Nos fils seront plus héroïques que nous, mais ils ne le seront pas de la même manière, du moins je le souhaite, ils prendront leur guerre, puis la quitteront, en camarades, sans gratitude et sans rancune, au lieu que la nôtre est entrée en nous, elle a eu le temps, lorsque nos godillots poussaient des racines dans la bouillasse, elle colle encore à nos os », écrit-il.

Les accords de Munich le 29 septembre 1938

Les accords de Munich le 29 septembre 1938

À la fausse paix de 1918 – cette paix qui « suait la peur » –  répondent les accords de Munich signés à la fin du mois de septembre 1938 par Daladier, Mussolini, Hitler et Chamberlain. Il y a une continuité. C’est toujours le lâche esprit de l’Arrière qui décide pour les hommes. Bernanos n’est pas dupe et montre du doigt la supercherie : « Ils ont truqué la paix à Munich. Pourquoi ne truqueraient-ils pas aujourd’hui la guerre ? Ou plutôt, après les avoir forcés de truquer la paix, pourquoi M. Hitler ne leur imposerait-il pas de truquer leur guerre ? Seulement, lui ne truquera pas la sienne, j’en donne ma parole d’honneur. » De cette nouvelle fausse paix, encore plus grotesque que celle de 1918, sortira la plus terrible des guerres. Ce grand homme de foi qu’est Bernanos a bien anticipé le caractère ignoble de la seconde guerre mondiale : « Les guerres n’ont jamais été pures, mais celle-ci est impure entre les impures, elle est un miracle d’impureté. »

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