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Jean-Yves Le Naour : « C’est là toute la force de la littérature que de faire sentir et ressentir quand l’histoire est dans l’explication »

Spécialiste de la Première Guerre mondiale et de l’entre-deux-guerres, Jean-Yves Le Naour est docteur en histoire et directeur de la collection L’histoire comme un roman chez Larousse. L’un de ses essais, L’affaire Malvy a reçu le prix Henri Hertz en 2008. Il est l’auteur de nombreux ouvrages sur la Première Guerre Mondiale  dont 1914 : La grande illusion et 1915 : L’enlisement.

PHILITT : Dans votre ouvrage 1914: La grande illusion , à l’opposé de l’image d’Épinal du soldat quittant son village la fleur au fusil, vous écrivez que « l’annonce de la mobilisation a plongé le pays dans la sidération et la tristesse ». Pourtant, chez une grande partie des intellectuels français, l’enthousiasme semble l’emporter sur toute autre considération, beaucoup y voyant une forme de régénération pour le pays. Pouvez-vous nous en dire plus sur l’état d’esprit des intellectuels français au déclenchement de la guerre ?

Jean-Yves Le Naour

Jean-Yves Le Naour

Jean-Yves Le Naour : D’abord, il y a des intellectuels de droite et de gauche, ils ne sont pas monolithiques, mais incontestablement nous avons assisté avant-guerre à une poussée du nationalisme dont Charles Péguy est un bon exemple : lui, l’ancien dreyfusard, en vient à considérer qu’il faudrait fusiller Jaurès le jour de la mobilisation. L’enquête menée par Alfred de Tarde et Henri Massis sur les étudiants – Les jeunes gens d’aujourd’hui publié en 1913 sous le pseudonyme d’Agathon – avait également démontré la poussée du nationalisme dans la jeunesse. Alors, oui, quand la guerre éclate, elle peut apparaître à beaucoup – surtout à droite – comme une épreuve providentielle, un bain de sang purificateur, l’occasion d’une régénération nationale et européenne.

PHILITT : Peut-on parler d’asservissement de la vie intellectuelle par le politique au cours de ces quatre années de guerre ?

Jean-Yves Le Naour : Mais l’intellectuel, dans sa définition, est fatalement un homme ou une femme engagé(e) politiquement. Je vous rappelle que le mot intellectuel apparaît durant l’affaire Dreyfus sous la plume d’un journaliste conservateur qui veut se moquer du « parti de l’intelligence » qui a pris le parti de l’innocence du capitaine Dreyfus à la suite de Zola. Donc, dans une définition stricte, il n’y a d’intellectuels que ceux qui prennent part au combat politique. Par ailleurs, je conteste le mot « asservissement » qui constitue comme un jugement : en réalité les intellectuels sont des hommes et des femmes de leur temps qui s’écharpent sur la question religieuse, du pacifisme, du socialisme, du nationalisme, comme ils s’affronteront plus tard sur le fascisme, le communisme, la Résistance ou la collaboration ou encore la guerre d’Algérie. Aujourd’hui, en revanche, après la profonde désidéologisation du monde qui suit la disparition de l’URSS – ou plutôt la victoire de l’idéologie libérale – l’engagement politique et la fonction créatrice semble découplée… et l’on a parfois le sentiment de vivre le temps de la mort des intellectuels.

PHILITT : De par son engagement moral et parfois physique, à l’image de Charles Péguy tué à la veille de la bataille de la Marne, la perception de l’élite intellectuelle par la société est-elle modifiée à la fin de la guerre ?

Jean-Yves Le Naour : Évidemment, la guerre que l’on croyait régénératrice s’est avérée salir les idéaux les plus élevés. L’horreur a eu raison des discours et la boue des tranchées a définitivement sali le mythe glorieux de la guerre qui avait cours avant 1914. La désillusion qui en résulte, couplée à la révolution de 1917 qui ébranle le vieux monde, crée une onde de choc à l’origine d’une radicalisation révolutionnaire des intellectuels. On voit notamment surgir le dadaïsme et le surréalisme sur les décombres du positivisme passé et dont il ne reste rien en 1918 : que la science qui devait émanciper l’humanité se soit mise au service de la mort de masse, voilà bien qui illustre la faillite de l’idéologie du progrès.

PHILITT : Barbusse, Genevoix, Dorgelès et bien d’autres ont témoigné de leur expérience de guerre. Ces témoignages sont-ils précieux pour l’historien que vous êtes ? Vous servent-ils de sources historiques fiables dans votre travail ?

Roland Dorgelès

Roland Dorgelès

Jean-Yves Le Naour : Ils servent de sources, assurément. Fiable, c’est autre chose. Toutes les sources sont fiables et aucune ne l’est : c’est toujours une question de point de vue, un angle, qui dépend du bagage culturel et politique de l’auteur, autant que de son expérience. Cependant vous remarquerez que les grands récits qui ont demeuré malgré les ans dénoncent tous la guerre ou racontent l’humanité en prise avec l’indicible épouvante. Surtout, le roman apporte à l’histoire ce que les sources administratives ne peuvent lui apporter : l’émotion. C’est là toute la force de la littérature que de faire sentir et ressentir quand l’histoire est dans l’explication.

PHILITT : Dans toute cette littérature de guerre, existe-t-il une œuvre ou un auteur qui vous touche particulièrement et qui serait même, peut-être, à l’origine de votre intérêt pour l’histoire de la Grande Guerre ?

Jean-Yves Le Naour : Je vous avoue que, lorsque j’avais 14 ans, je suis tombé par hasard sur Invasion 14 de Maxence Van der Meersch, un auteur aujourd’hui oublié. C’est un roman époustouflant sur l’occupation allemande dans le nord en 14-18. Aucun livre d’histoire sur le même sujet n’a pu me faire approcher mieux que ce roman la triste réalité des régions occupées et comme on reste toujours marqué par ses lectures d’adolescent, peut-être Invasion 14 est-il à l’origine de ma spécialisation sur la Première Guerre mondiale. Encore une fois, voici la force du roman comme du cinéma : il vous laisse des impressions indélébiles.

PHILITT : Après les intellectuels dans la guerre, intéressons-nous au simple soldat et à son rapport avec l’écrit et la lecture. Si je ne m’abuse, je vous crois passionné par les correspondances de soldats. Quelle est l’importance de ces lettres dans la vie quotidienne du soldat ? Que nous disent-elles du rapport entre le front et l’arrière ?

Jean-Yves Le Naour : Il existe un sentiment très ambivalent des soldats vis-à-vis de l’arrière : arrière détesté qui est censé les oublier et arrière fantasmé comme un retour à la vie. À ce sujet, le courrier est essentiel. « Aussi important que la soupe », disait Cendrars, car il relie le mobilisé à sa famille et lui redonne le courage de tenir. C’est d’ailleurs parce qu’il est terrible de ne pas avoir de courrier et donc de soutien que l’on a inventé les marraines de guerre. Il s’agissait au départ de soutenir les poilus des régions envahies… puis l’institution a connu un tel succès que tous les jeunes hommes ont voulu avoir une marraine !

PHILITT : Contrairement à l’image répandue dans le grand public, le Poilu de 14-18 ne passe pas son temps à se battre et à subir le feu ennemi. Le quotidien du soldat est fait de longues périodes d’inactivité dans l’attente de la prochaine bataille. Quelles sont les occupations des soldats au sein des tranchées durant ces moments de répit ? La lecture y joue-t-elle un rôle important ? Existe-t-il des auteurs ou des ouvrages particulièrement prisés chez les soldats durant cette période ?

Henri Barbusse

Henri Barbusse

Jean-Yves Le Naour : Le plus clair du temps est employé à faire passer le temps. Donc on écrit beaucoup dans les tranchées – une lettre par jour en moyenne, soit des millions de missives quotidiennes à transporter pour l’armée – et on lit énormément, entre deux parties de cartes : le courrier des familles, les journaux (qui sont ensuite recyclés aux feuillées) et quantité de livres. L’historien Benjamin Gilles vient d’ailleurs de consacrer un ouvrage à ce que lisaient les poilus. Incontestablement, il est un ouvrage qui surclasse tous les autres par sa popularité : Le Feu de Barbusse, publié en feuilleton dans la presse puis rassemblé dans un volume en 1916. On le lit, on le commente, et on n’en revient pas car, pour la première fois, un roman décrit la réalité des souffrances des soldats au lieu des mièvreries précédentes écrites par des auteurs de l’arrière qui ignoraient tout de la guerre.

PHILITT : À l’approche des cent ans du début de cette guerre, comment interprétez-vous l’intérêt des Français toujours aussi fort à son égard ? Que dit-il, selon vous, sur notre époque ?

Jean-Yves Le Naour : C’est la grande question ! Et ce d’autant plus que l’intérêt pour la Grande Guerre s’était totalement effacé durant les trente glorieuses, quand le résistant avait remplacé le poilu comme icône nationale. Le souvenir de la grande Guerre est cependant bien de notre époque : victimisante et compassionnelle. Notre société n’en finit pas de contempler l’absurdité de la guerre et du sacrifice, et 14-18 permet de satisfaire tout le monde : on peut exalter l’union nationale, l’incroyable ténacité des hommes, leur patriotisme forcené, mais aussi dénoncer la guerre et le militarisme. Le poilu, devenu figure fédératrice, peut soutenir tous les combats et tout le monde peut se référer à lui. De l’extrême droit à l’extrême gauche, des nationalistes aux fédéralistes européens, en passant par les sans-papiers de l’église Saint-Bernard qui rappelaient il y a bientôt vingt ans que le soldat inconnu était peut-être Sénégalais. Nous ne sommes plus dans l’histoire mais dans l’affect. Enfin, on remarquera que ce retour de 14 18 intervient au moment de la grande crise d’identité nationale que nous traversons depuis deux décennies. Nous n’avons pas encore toutes les réponses, mais il est certain que l’intérêt pour le passé revêt toujours un sens contemporain.

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