Accueil / Cinéma / Le pari d’Eric Rohmer

Le pari d’Eric Rohmer

Éric Rohmer est le cinéaste de l’amour et du hasard, du badinage et du vague à l’âme. Depuis 1959 et Le Signe du Lion, jusqu’aux Amours d’Astrée et de Céladon en 2007, il se découvre infiniment, tant les richesses de son œuvre semblent inépuisables. Dans deux films, Ma Nuit chez Maud (1969) et Conte d’hiver (1992), il fait la transposition audacieuse du pari de Pascal.

Jean-Louis et Maud

Jean-Louis et Maud

Rohmer fait jouer ses personnages avec l’espérance mathématique, qu’il résume brièvement dans un dialogue au début de Ma Nuit chez Maud « C’est le produit du gain par la probabilité. La probabilité peut être faible, mais le gain est infini, car c’est pour toi le sens de ta vie, et pour Pascal la vie éternelle. » Dans Ma Nuit chez Maud, Pascal est absolument partout. La référence pèse, presque écrasante. Le film se déroule dans sa ville, Clermont-Ferrand, les trois messes célébrées se tiennent dans l’église où il a été baptisé, et il est au cœur des conversations. Ce film fait partie du cycle Six Contes moraux, où le terme moral est à prendre au sens du XVIIIe siècle, c’est-à-dire comme une règle de conduite que l’on se donne. Jean-Louis (Trintignant), ingénieur catholique de retour de l’étranger, a décidé d’épouser une femme baptisée, et il ne conçoit pas l’avenir d’une autre manière. Pour cela il est prêt à renoncer à Maud (Françoise Fabian), un esprit libre qu’il a rencontré grâce à Vidal, un ami d’enfance philosophe et communiste. Lors d’une nuit de Noël, ils s’ouvrent leur cœur et leurs aspirations. La tentation est forte mais rien ne se passe, et le lendemain il fait la connaissance d’une jeune femme remarquée à la messe qu’il épousera.

Au contraire dans Conte d’hiver (1992), la référence à Pascal est plus subtile puisqu’elle n’est abordée qu’une seule fois, alors que les personnages rentrent en voiture après une représentation du Conte d’hiver de Shakespeare. Félicie, coiffeuse, fait un pari sur le passé et non le futur contrairement à Jean-Louis. Elle a eu un enfant cinq ans auparavant avec un homme dont elle a perdu la trace par une terrible erreur. Toujours amoureuse de lui, après une révélation à la Cathédrale de Nevers, elle choisit de vivre à Paris et de refuser tout engagement, que ce soit avec son patron coiffeur ou avec Loïc, un bibliothécaire catholique, pour garder l’espérance d’un miracle. L’espérance, considérée en soi comme une joie supérieure du croyant, trouve sa parfaite illustration dans la simplicité de Félicie, sublimée dans la dernière scène par ses larmes de bonheur qui rappelle le « joie, joie, joie, pleurs de joie » retrouvé cousu dans l’habit de Pascal après sa mort. Là où le pari de Jean-Louis tient plus d’une spéculation sur l’avenir, Félicie ne peut pas ne pas trancher, elle est « embarquée ». Conte d’hiver prend alors toute sa force et sa singularité, et devient l’œuvre de fiction contemporaine la plus proche du texte du philosophe.

Conte d’hiver « Parce que si je retrouve Charles, ce sera une chose tellement magnifique, une joie tellement grande, que je veux bien donner ma vie pour ça ».

Félicie : « Parce que si je retrouve Charles, ce sera une chose tellement magnifique, une joie tellement grande, que je veux bien donner ma vie pour ça. »

Grâce quotidienne

Comme souvent chez Rohmer, de nombreuses symétries se croisent et les discours s’opposent aux actes. Ici, les couples de personnages sont parallèles. D’un côté, un professeur communiste (Vidal) et deux femmes non catholiques mais spirituelles dans l’attitude, de l’autre, deux hommes pratiquants, mais dont le comportement semble léger au regard de l’enseignement religieux. Ainsi s’exprime le jansénisme rohmérien, dans un fatalisme pour lequel l’existence est une grâce quotidienne, où rien n’est acquis d’avance. Dans le même temps, on peut y voir la critique séculaire des conceptions jésuites dont la casuistique insiste d’avantage sur la liberté personnelle, qui tendrait par conséquent à tout justifier. Rohmer montre que cette liberté est simplement d’apparence car elle se brise sur les obstacles de la vie. Sa finesse l’amène néanmoins à ne pas trancher de manière catégorique entre les deux positions qui ont cohabité dans l’Église : chacun est libre de choisir.

Loïc, familier des discours intellectuels, déclare qu’il ne croit pas aux miracles et donc pas plus au succès de l’espérance de Félicie. Après avoir marqué son opposition au jansénisme de Pascal: « Ça ne va pas du tout dans le sens de mon catholicisme actuel », Jean-Louis prétend ne pas tendre à la sainteté : « Je demande la grâce de me faire entrevoir la possibilité de l’être. » Son pari n’est pas une recherche d’absolu mais l’ambition d’une vie « rangée ». Il revendique le droit d’être tiède pour atteindre la mesure. À l’inverse, les femmes abordent leur existence avec moins de théories et de justifications mais sont plus enclines à l’absolu. Félicie est moins cultivée mais plus entière. Elle organise sa vie sur la base de son espérance : « Vivre avec espoir, c’est une vie qui en vaut bien d’autres. » Elle en retire une sécurité existentielle, comme le « pari » de la vie éternelle rassure les croyants.

Maud, qui a perdu celui qu’elle aimait, se révèle dans son refus de se donner à un homme hésitant, donc à la mesure. D’ailleurs, Françoise Fabian dira que Rohmer a trouvé la quintessence de son être tant elle s’identifie à son personnage. De son côté, Vidal vit son athéisme comme un puritain,  « en janséniste », et sacrifie beaucoup de réjouissances pour le marxisme qui est le sens de sa vie. Au début du film on le voit évoquer sa relation à Pascal, ce qui prolonge la réflexion sur le pari : « Pour un communiste ce texte du pari est extrêmement actuel. Au fond, je doute profondément que l’histoire ait un sens, et pourtant je parie pour. Hypothèse A : la vie sociale et l’action politique sont dépourvues de sens. Hypothèse B : l’histoire a un sens. L’hypothèse B a moins de chances. Néanmoins je ne peux pas ne pas parier pour l’hypothèse B car elle est la seule qui justifie ma vie et mon action. » Pascal a introduit avec son pari la question universelle : suis-je prêt à renoncer à mon espérance ? Peut-être Rohmer pensait-il à ses débuts de réalisateur, quand ses films comme La Collectionneuse (1967) n’étaient pas sûrs d’être terminés par manque de financements ? Il préféra tenter sa chance dans ce qu’il voulait faire malgré les difficultés, il réussit et parvint à une entière liberté grâce à ses sociétés de production, avec des films rentables, à petits budgets, et surtout brillants.

Laisser une réponse

Votre adresse email ne sera pas publiéeLes champs requis sont surlignés *

*