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Au Bataclan, ils iront danser sur leur tombe

Comme la musique sera toujours plus forte que les balles, le Bataclan rouvrira le 12 novembre. Réservez vite, les premiers concerts sont déjà complets.

[Mise à jour : le réouverture aura finalement lieu pour l’anniversaire de l’attaque, avec un concert de Sting annoncé au dernier moment pour le 12 novembre. Ce qui ne change évidemment rien à notre propos.]

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Les premiers seront les derniers

Enfin ! Le 16 novembre, le Bataclan rouvrira avec un concert de la « dernière authentique rock star anglaise » (Pete Doherty). Puis ce sera au tour de Youssou Ndour, du festival des Inrocks, d’une soirée techno, de Marianne Faithfull, de Yael Naim – rien que pour novembre. Et encore Zazie, Saez, Cali… N’en jetez plus, ça se bouscule déjà jusqu’au printemps 2017. Un an et trois jours seulement après le massacre, les fans se presseront sur le sol où 90 personnes succombaient.

La direction a promis, dans un post Facebook d’avril, de « maintenir l’esprit populaire et festif » du café-concert racheté (peu avant les attentats) par Lagardère. C’est certainement pour que les défavorisés puissent venir qu’elle a fixé le prix minimum de tous ses concerts à une trentaine d’euros. Qui a dit que les grands artistes ne rognaient pas leur cachet pour la bonne cause ? Entre le « plus jamais comme avant » et le « business as usual », il ne fallait que douze mois. Hormis quelques affligés, un coup d’œil sous les posts du compte Bataclan montre que les mélomanes sont heureux d’apprendre la venue de leur artiste favori (Vianney, ça ne se rate pas). D’enthousiasme, ils se taguent les uns les autres.

On imagine déjà la scène : un message attristé de l’artiste en début de spectacle pour évacuer la mauvaise conscience (parions qu’il dédie son concert à toutes les victimes puis souligne que la vie l’emportera), et c’est parti ! La musique à fond, la bière qui dégouline au sol, les parades nuptiales, l’enthousiasme des gens ivres, certainement un peu de vomi (pour la soirée techno) ; bref, une vraie fête. Dans quel état l’agent de nettoyage retrouvera la fameuse fosse ? Souillée, certainement. Mais la profanation fait partie de l’esprit Charlie, le fameux que les terroristes jalousent à la France.

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Automne-hiver 2015

PHILITT avait souligné les implications de l’héroïsme à peu de frais – suivisme, narcissisme, consumérisme – du club des #JeSuis. À ce moment-là, c’était l’époque où l’on déposait des fleurs devant les bars touchés, celle des appels à la #Résistance, où tous les moyens étaient bons – zèle civique, achat de Paris est une fête, dessin de Plantu en cover Twitter – pour prouver la détermination à défendre des valeurs ; celles de la République, des Lumières, des Droits de l’Homme. Jamais nous ne devions oublier. C’était l’époque où il fallait s’indigner.

Et maintenant, il faudrait danser sur un cimetière ? « C’est la plus belle des réponses à Daesh », diront certains. De France Inter, où les terroristes étaient taxés d’« abominables crevures » (sisi), à Libé, où l’on a promis de « s’embrasser en abominables pervertis » (véridique), le programme était clair : les terroristes sont des frustrés qui s’en prennent à notre liberté, dansons bourrés et ils seront bien ennuyés. C’était la réponse d’une gauche engagée qui ne supporte aucune entrave à son utopie – à savoir bien s’amuser et rigoler – et dont la tentative de compréhension sociologique s’est arrêtée au périphérique parisien. D’autres cherchaient à comprendre pourquoi, sans être sanglante, la nuit était déjà là.

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À conserver, au cas où

« On ne va pas s’arrêter de vivre », dira-t-on aussi, comme si on avait le choix. Eh bien, puisqu’il faut vivre, on pourrait utiliser le mémorial de Verdun pour bâtir un skate park ou peindre des cages de foot sur le mur des Fédérés. Les caves du musée de la Résistance à Lyon, où l’on torturait, feraient aussi un beau club underground. Et, jusqu’à preuve du contraire, la vie ne s’est jamais arrêtée dans les quelque 1.300 autres bars et discothèques de Paris. Preuve que les terroristes « ne nous ont pas eus ».

Certains diront que c’est pour rendre hommage, d’autres pour oublier. La direction aura sûrement le bon goût de se garder de mettre à l’entrée, en guise de rappel, la photo que tout le monde a vue ou refusé de voir. Il faudra s’affecter, mais pas trop pour éviter que la fête ne soit gâchée par une mauvaise pensée – celle des morceaux d’humains qui se trouvaient sur le même sol quelques mois plus tôt. De toute façon, ce serait trop bête de manquer son artiste préféré, il ne passe pas si souvent à Paris. Et puis la promesse que rien ne serait comme avant était intenable. Au lendemain du 13 novembre, Michel Houellebecq l’avait annoncé : « Ils résisteront parce qu’on ne peut pas faire autrement, et parce qu’on s’habitue à tout. Et aucune émotion humaine, même la peur, est forte comme l’habitude. » Que la fête commence !

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