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François Villon, le premier poète maudit

Si François Villon appartient au panthéon de la littérature française, sa légende de poète maudit s’est autant forgée sur son oeuvre que sur sa vie de marginal. Dans une biographie récemment parue, la médiéviste Sophie Cassagnes-Brouquet retrace avec exigence son destin d’errance et de crime.

François Villon nourrit un mystère qui en a fait le père d’une lignée fameuse des lettres françaises : les poètes maudits. La légende a commencé dès sa disparition lorsque, en 1463, la justice lui épargne la pendaison en le bannissant de Paris. Il a 32 ans, et plus personne ne saura ce qu’il est ensuite advenu du « pauvre Villon ». Il aurait encore pu être vivant lorsque, trois décennies après, ses poèmes furent imprimés pour la première fois et que le terme « villonner » se répandit dans la capitale pour désigner une duperie. François Rabelais en fait un personnage dès le siècle suivant, avant que son langage cru et devenu insaisissable ne le fasse oublier jusqu’au XIXe siècle, lorsque des recherches font resurgir sa figure de marginal et qu’Apollinaire le ressuscite définitivement.

Mais au cours de ces siècles, légendes et fictions se sont accumulées autour du poète, au point de noyer sa réalité. Faire le tri parmi les fables pour retrouver le vrai Villon et son époque nécessitait un travail réalisé par la médiéviste Sophie Cassagnes-Brouquet qui, dans la biographie « De moi, pauvre, je veux parler » (Albin Michel, 350 p., 20,90 euros), met son érudition au service de cette tâche. Le temps de Villon est si lointain : c’était celui où, lors des hivers rigoureux, les loups entraient dans Paris et les Anglais assiégeaient ses portes. L’année de sa naissance, en 1431, ils brûlaient Jeanne d’Arc à Rouen.

Lui-même n’est pas pour rien dans ces obscurités, tant le sarcasme et la moquerie sont partout dans son œuvre. Au total, elle est dominée par deux grands poèmes en huitains d’octosyllabes composés à deux moments charnières de sa courte vie connue, le Lais (1456) et le Testament (1461-1462). Les deux ont été écrits durant des moments de désespoir, pour soupirer de l’infortune autant que pour régler des comptes. Le Lais, qui se veut un testament parodique, est celui où ses mauvais coups mettront fin à sa vie parisienne.

De la rive droite au Quartier latin

Car, avant tout, Villon est un enfant de Paris. Né sur la commerçante rive droite d’une mère pauvre et certainement orphelin de père, François de Montcorbier doit son éducation à Guillaume de Villon, un lointain parent auprès de qui il fut placé à sept ans pour assurer son avenir. Cet homme, dont il prendra le nom et qui fut « plus doux que mère », est un clerc aisé du Quartier latin, celui des universités et du savoir. Grâce à ce protecteur, Villon peut étudier ; il obtient jusqu’au grade élevé de maître ès arts, en 1452, qui lui offre un prestigieux avenir comme juriste, officier ou serviteur du roi.

Mais Villon, qui travaille peu et tourne en dérision dans ses vers le savoir figé qu’on lui enseigne, va peu à peu préférer les tavernes aux études. La faute à son dilettantisme et peut-être aussi aux grèves qui ont paralysé plusieurs mois l’université à la suite d’une affaire qui a mal tourné. Parti d’une simple farce étudiante – à laquelle il pourrait être mêlé –, qui visait à dérober à une noble bigote une pierre en forme phallique placée devant chez elle pour la porter en triomphe au Quartier latin, le conflit a débouché sur un combat féroce – et mortel –  entre l’université, aux mains de l’Église, et le pouvoir municipal installé au Châtelet.

Intérieur de taverne, par Eugène François de Block

Comme « il n’est de trésor que de vivre à son aise », Villon passe son temps dans les tavernes. Il joue, boit, fréquente des prostituées et des malfrats. Dans ses deux testaments, une grande partie des biens (fictifs) qu’il fait mine de léguer sont pour ceux à qui il a affaire dans cette vie d’étudiant. Amis des tavernes, dévots, bourgeois, filles de mauvaise vie ou même son barbier à qui il laisse « les rognures de [ses] cheveux » : il offre quelque chose à tout le monde – et règle ses comptes, comme avec le procureur Robert Vallée, dont il évoque la maîtresse :

[Ce] pauvre petit clerc au Parlement,
Qui ne comprend rien à rien,
J’ordonne principalement
Qu’avec tact on lui donne
Mes culottes, pendues au porte-manteau,
Pour coiffer plus honnêtement
Son amie Jeanne de Millières. *

Les tavernes ne sont pas qu’une école du vice pour Villon : il y puisera une partie de sa profondeur poétique en utilisant l’argot. Jouant en permanence des sens et contre-sens de cette langue, cet ancêtre des titis parisiens se servira de ce vocabulaire. S’il connaît la haute langue par son instruction, l’argot lui offre une richesse d’expression qu’il utilise notamment dans onze ballades – rassemblées sous le titre Jargon et jobelin –, déjà obscures à la haute société et devenues presque intraduisibles.

« Au temps de ma folle jeunesse »

Les filles qu’il y croise lui inspirent aussi de nombreux vers, alliant à la crudité des descriptions une réflexion plus profonde sur le passage du temps qui se retrouvera, plus raffinée, chez Ronsard. Son Testament accorde une large place aux filles de joie. C’est à travers la plus connue d’entre elles à son époque, « la Belle Heaumière », qu’il adresse ses pensées sur le temps qui passe et les beautés fanées.

Je reste là, vieille, les cheveux blancs,
Quand je pense, hélas ! au bon temps,
À ce que j’étais alors, à ce que je suis devenue !
Quand je me regarde toute nue,
Et que je me vois si changée,
Pauvre, sèche, maigre, chétive,
J’en deviens presque enragée.
[…] Les bras courts et les mains difformes,
Les épaules toutes voûtées ;
Quant aux mamelles ? Toutes ratatinées !
Et les hanches comme les seins ;
La chatte, n’en parlons pas ! Quant aux cuisses
– Mieux vaut d’ailleurs parler de cuissettes –
Marbrées comme des saucisses.

Par la voix de la vieille prostituée, Villon donne des conseils à ses jeunes consœurs.

Et vous, la jolie charcutière
Qui dansez avec tant de grâce,
Et vous, Guillemette la tapissière,
Ne dédaignez pas votre homme :
Car vous devrez bientôt fermer boutique
Et quand vous serez vieille et flétrie,
Vous ne servirez pas plus qu’un vieux prêtre,
Ou qu’une monnaie dévaluée.

Villon n’a toutefois pas connu que des prostituées. Dans le Lais, il attribue son premier exil de Paris à une conquête. « Il faut que je m’en aille. / À cause d’elle, je meurs en pleine santé ; / En somme, je suis un amant martyr / Parmi les saints amoureux. » Cette femme, Catherine de Vaucelles, est une coquette qui l’a quitté pour un rival plus riche. Surtout, sa famille a porté plainte contre Villon pour avoir crié avec ses amis ivres devant la porte de sa désirée – une pratique répandue à l’époque –, ce qui lui a valu une humiliation publique : être attaché à une charrette et frappé à coups de battoir de lavandière à chaque carrefour du Quartier latin. Tout Paris s’est moqué de lui, précipitant son départ.

Amour courtois

En décrivant longuement l’amour sous l’angle cru de la duperie et de la désillusion, Villon participe à la rupture d’avec le style courtois représenté par l’autre grand poète de son siècle, Charles d’Orléans, qu’il rencontrera dans son exil. Dans son Introduction à la littérature française du Moyen Âge, Michel Zink tempère toutefois sa novation, qualifiant l’œuvre du poète comme n’étant pas « d’une extrême nouveauté » sur ce plan. Villon est plutôt un point focal, une bascule où les tendances émergentes trouvent leur expression « la plus vigoureuse » et des audaces qui n’ont « pas peu contribué à sa gloire ». Se considérant comme une victime de l’amour, Villon demandera plus tard en guise d’épitaphe :

Ci-gît et dort en ce grenier,
Celui qu’Amour a tué de sa flèche
Un pauvre petit écolier,
Nommé François Villon. 

Sa fréquentation des lieux interlopes finit bientôt par le faire définitivement basculer vers sa vie de marginal. Il a 24 ans lorsque, au cours d’une rixe, il tue un prêtre d’un coup de couteau. Cet épisode sera le début de sa légende de bandit. Il s’en tire avec un bannissement de Paris et réussit à jouer de ses amitiés pour être gracié un an plus tard. Puis, avec deux comparses déjà experts dans le vol, il cambriole les coffres du collège de Navarre, l’une des plus prestigieuses institutions de Paris, le soir de Noël 1456.

Charles d’Orléans

À ce moment débute la vie d’errance de Villon, qui se trimbale quatre années durant, sans le sou et en faisant des mauvais coups, dans l’Anjou et la vallée de la Loire. Il essaie, en vain, de devenir le protégé du duc d’Anjou, puis de Charles d’Orléans. Le prince, connu pour ses poèmes de captivité en Angleterre, organise un concours poétique que Villon remporte mais, pour des raisons obscures, il quitte rapidement Blois. De toute façon, il ne sait pas flagorner : lorsqu’il essaie de flatter, ses vers sonnent creux. « Trop fier, il n’appartient pas au monde des serviteurs, mais trop pauvre, il ne peut qu’envier celui des grands », écrit Sophie Cassagnes-Brouquet.

Mourir en buvant du vin

Il retombe dans sa vie d’errance et se trouve enfermé et condamné à mort à Orléans ; il ne doit sa grâce qu’à la naissance d’un héritier de Charles, qui amnistie pour l’occasion tous ses prisonniers. Mais il se retrouve de nouveau en prison, à Meung, où il est torturé. Il doit une nouvelle fois sa vie à la chance : Louis XI vient d’être sacré et il amnistie les prisonniers des villes qu’il visite. De retour à Paris après quatre ans d’exil, il s’atèle à la composition de sa grande œuvre, le Testament, nourri des regrets de sa vie perdue. « Villon a passé la trentaine ; il n’a rien, il est seul, sans maîtresse ni compagnon, recru de désirs et de haines inassouvis. Pour les exorciser, il ne lui reste qu’une plume et la liberté que lui offrent sa clandestinité et la solitude », résume la biographe.

Derrière les ricanements, son Testament laisse poindre l’amertume face à sa jeunesse qui s’est « bien vite envolée » et sa mauvaise fortune. La Ballade finale de son très long poème – plus de deux mille vers – ramasse les traits qui ont parcouru son œuvre : l’amour de la chère, la pauvreté, l’obsession de la mort.

Voici, en fait, ce qu’il fut :
À sa mort, il n’avait qu’un haillon ;
Et jusqu’à sa dernière heure, la flèche
De l’Amour le torturait encore ;
[…] Prince, gracieux comme un faucon,
Apprenez ce qu’il fit en partant :
Il but un trait de vin rouge
Au moment de quitter ce monde.

Peu après l’achèvement de son Testament, il est de nouveau en prison pour un vol puis une nouvelle rixe l’y renvoie : il est condamné à la pendaison. Cette mort infamante qui laisse le cadavre se décomposer à la vue des passants lui inspire son dernier grand texte, la Ballade des pendus. S’adressant à ses « frères humains », il implore leur miséricorde et demande au Seigneur d’éviter l’enfer à lui et ses compagnons de malheur.

La chair que nous avons trop nourrie,
La voilà depuis longtemps en lambeaux et pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et poussière
Ne vous moquez pas de nos souffrances,
Mais priez Dieu qu’il veuille tous nous absoudre !

Il envoie aussi une requête de grâce au parlement qui, par miracle, la lui accorde au profit d’un bannissement de dix ans – ses compagnons finiront au gibet. « La langue seule ne saurait suffire / À chanter dignement vos louanges », écrit-il aux juges. Fidèle à lui-même, il écrivit dans la foulée une Ballade de l’appel, où il se félicite de lui-même – « Toute bête veut sauver sa peau » – et règle une dernière fois ses comptes. C’était en janvier 1463 et ce fut son dernier texte connu. À cette date où Villon doit quitter Paris, il disparaît définitivement. La légende pouvait commencer.

L’adaptation de la Ballade des pendus par Léo Ferré.

* Pour une facilité de compréhension, les extraits des poèmes de François Villon sont donnés dans leur traduction en français moderne.

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