L’anticléricalisme de Léon Bloy

Léon Bloy, fervent catholique ne cessant de réaffirmer son obéissance aussi bien inconditionnelle qu’immodérée à l’Église romaine, n’est pourtant pas tendre à l’endroit des hommes d’Église. Ayant une haute conception de ce que doit être celui qui consacre sa vie au service de Dieu, il ne voit dans les clercs contemporains que sépulcres blanchis, serviteurs tiédasses et flatteurs de bourgeois : de quoi susciter ses foudres, de quoi tenir la position paradoxale du chrétien anticlérical.

Monseigneur Dupanloup
Monseigneur Dupanloup

Qualifier Bloy d’anticlérical n’est pas sans risques. L’écueil majeur serait de passer à côté de la spécificité des opinions que Bloy professe à ce sujet, en ne voyant dans celles-ci que l’effet de l’anticléricalisme républicain dominant en cette fin de XIXe siècle. Faut-il rappeler l’anticléricalisme contemporain de Bloy ? Celui-ci a un soubassement révolutionnaire, rationaliste et positiviste. La mise en place de la « République des républicains » dès 1879, le processus de laïcisation qui se manifeste notamment à travers les décrets anti-congrégations, les lois scolaires, la séparation de l’Église et de l’État, sont autant d’éléments symptomatiques. Du côté des cléricaux, triomphe ce que Bloy appelle la « médiocrité bourgeoise », caractérisée par cet homme privé de l’urgence de croire, par cet intellectuel que son intelligence ne nourrit pas. Dans sa frénésie à tout maîtriser, à tout mépriser, l’homme moderne a fait de son intelligence un outil pour créer un monde aux contours humains, refoulant toute étrangeté divine.

Est-ce à dire que Bloy participe de cet anticléricalisme fin-de-siècle ? Sans doute. Seulement, son hostilité à l’endroit des clercs se situe à un tout autre niveau. Elle n’est motivée chez lui ni par des raisons politiques, ni par des raisons idéologiques. On ne peut comprendre le diagnostic impitoyable qu’il dresse de l’état du clergé sans adopter le prisme du millénariste affamé d’Absolu qu’il est. C’est pourquoi son anticléricalisme n’est ni celui d’un réactionnaire qui vit dans la pure nostalgie d’un temps passé, ni celui d’un révolutionnaire républicain athée, ni même celui d’un homme qui se laisse aller à des élans pamphlétaires enragés. Il est d’ordre métaphysique, Bloy eut dit : d’ordre divin.

La trahison des clercs

« Infiniment au-dessous de ce prélat [Mgr Dupanloup], resplendissant comme elles peuvent, des améthystes inférieures, et des subalternes crosses : les Landriot, les Gerbet, les Ségur, les Mermillod, les La Bouillerie, les Freppel, infertiles époux de leurs églises particulières et glaireux amants d’une muse en fraise de veau qui leur partage ses faveurs. Puis des soutaniers sans nombre : les Gaume, les Gratry, les Pereyve, les Chocarne, les Martin, les Bautain, les Huguet, les Norlieu, les Doucet, les Perdrau, les Crampon, tout un fourmillement noir sur la rhétorique décomposée des siècles défunts. On peut en empiler cinquante mille de ces cerveaux, et faire l’addition. Le total ne fournira pas l’habillement complet d’une pauvre idée. »

Ce passage du Désespéré aligne de multiples noms de clercs à mettre au piloris. Aux yeux de Bloy, le clergé est, dans sa majeure partie, ni plus ni moins que renégat. L’esprit du monde l’a par trop pénétré, jusque dans sa chair, et jusque dans sa chaire. Il est un prêtre dans le second roman de Bloy, La Femme pauvre, qui prêche. Mais au lieu de prêcher vrai, ce qu’espère l’héroïne Clotilde Maréchal, il prend soin, avant toute chose, de ne froisser aucune des frêles oreilles qui l’écoutent, de cajoler, de reprocher un peu, peut-être, mais pas trop, car « Dieu n’en demande pas tant », comme aime à le répéter le bourgeois. C’est donc l’accommodement du clergé au monde qui pose problème. Ce phénomène n’épargne pas le clergé régulier, au sein duquel se range, selon son expression, des « pseudo ecclésiastiques ». Il est une anecdote militaire que Bloy rapporte dans Sueur de Sang, mettant en scène un moine allemand ignoble et volontiers hédoniste « […] qu’il eût été si rafraîchissant de crever à la baïonnette. »

Benoît XV
Benoît XV

Qu’en est-il du Saint-Père, autorité des autorités ? La logique semble implacable : plus l’on monte dans la hiérarchie ecclésiale, plus ce que l’on y découvre relève d’une scandaleuse imposture. La haute cléricature est traître à sa mission ; et Bloy de s’en scandaliser du scandale du juste : « Il ne se trouve pas en France un seul évêque pour crier enfin la vérité ! » Un prêtre franc-maçon ? Cela s’appelle un évêque ou un cardinal : « Ces hauts pasteurs, souvent choisis dans les conciliabules maçonniques où préside le Diable […] ». Le Pape, logiquement, n’échappe pas à la diatribe bloyenne. Si Clemenceau le surnomme « le Pape Boche », Bloy l’appelle « Pilate XV ».

Au sein du clergé, l’utilitarisme et l’intérêt règnent en maîtres. Les clercs sont des « vendeurs de contremarques célestes » ; ils sont des « regrattiers du salut », eux qui exposent aux yeux de tous leur « marchandise ». La métaphore économique est souvent présente chez Bloy lorsqu’il s’agit de peindre les clercs, ces Guizot en soutane, d’après nature. « Un croyant qui voulait les contraindre à reposer devant lui leur marchandise et que l’orgueil chrétien révoltait plus que le pharisaïsme crucificateur de la Torah, ne pouvait pas se faire beaucoup d’amis dans le sacerdoce. » Le siècle du tout-à-l’égout est aussi celui du tout-à-l’argent.

Non seulement le clergé est un cloaque qui ne donne que des fruits infects, mais, à l’évidence – chose peut-être plus grave –, il s’ingénie à étouffer les fruits sains qui, par miracle, arrivent encore à pousser. Bloy écrira : « En général, le Clergé français n’aime pas les saints ni les apôtres. Il ne vénère que ceux qui sont morts depuis longtemps et en poussière. » Les serviteurs de Dieu, qui furent farouchement indomptables, à n’en pas douter, pendant des siècles, s’affaiblissent par « l’abortive culture des séminaires », lieux où l’on apprend « […] à cette milice la nécessité d’être couarde, et la sublime sagesse de décamper en jetant ses armes aux pieds de l’ennemi. » Bloy rapporte une conversation qu’il eut avec une autorité cléricale à propos de son grand ami l’écrivain Ernest Hello : « Ernest Hello est un fou ! me disait, un jour, un chef d’ordre presque fameux dans l’Église, organisateur vanté de beaucoup de pèlerinages. […] »

Pour toutes ces raisons, Bloy n’hésite pas à faire jouer Dieu contre ses serviteurs proclamés. Certains événements qui viennent cristalliser cette putridité pastorale en témoignent. Des prêtres, des religieuses qui se meuvent au Bazar de la Charité, le tout avec la bénédiction du Nonce du Pape ? Associer le mot Bazar à celui de Charité suffit, à ses yeux, à comprendre que Dieu ait permis que ce lieu aille se purifier dans les flammes.

Le salut par la marge

Au milieu des turpitudes cléricales, il est dans l’œuvre de Bloy des personnages qui font radicalement exception. Ces clercs présentent souvent les mêmes caractéristiques : ils sont pauvres, marginaux et fervents. Un abbé trouve particulièrement grâce à ses yeux. René Tardif de Moidrey, après avoir été aumônier militaire pendant la guerre de 1870, devint une sorte de prédicateur mystique, ne cessant de faire la promotion des pèlerinages, en particulier celui de La Salette, lieu où la Vierge versa des larmes, et qui attira bien moins les foules que ne le fera Lourdes. L’abbé Tardif est celui qui sut lui expliquer la nature profonde de « cet événement prodigieux ». De culture traditionaliste, ne rejetant ni la nécessité de l’expiation ni celle de la pauvreté, il devint pour Bloy la figure du prêtre digne de son magistère.

Si les religieux ne sont pas épargnés par principe, il est des religieux cloîtrés contemplatifs qui, se préservant absolument du monde, parviennent à garder une orientation intacte vers le Ciel. À cet égard, la description admirative de la Grande-Chartreuse dans Le Désespéré est édifiante. La trame narrative se construit sur un mouvement d’abstraction progressif au monde : « Du reste, il suffit de franchir les limites de ce célèbre Désert pour sentir l’absence soudaine du dix-neuvième siècle et pour avoir, autant que cela est possible, l’illusion du douzième. » Nous quittons le siècle médiocrement positiviste, idolâtre ridicule et progressiste, pour se transplanter à une époque plus familière à celui qui se disait quelques pages plus tôt « le contemporain des Croisades ». La positivité de la figure du religieux contemplatif tient, en outre, à cet état de guerre virtuelle permanent dans lequel il se trouve, et auquel il ne se dérobe pas, honorant par là Celui qu’il sert : « Il voyait chaque religieux comme une tour de guerre défendue par les anges contre tous les démons que la prière des serviteurs de Dieu est en train de déposséder. » Aucun doute : « On dit la Grande-Chartreuse comme on dit Charlemagne. »

Chrétien et anticlérical

Léon Bloy
Léon Bloy

Malgré tout cela, Bloy est à mille lieues de contester la nécessité d’obéir au clergé. Un passage du Désespéré s’avère révélateur : « L’obéissance fut un décret de sa raison, un hommage tout militaire et de pure consigne aux Eunuques du Sérail de la Parole. Il ne fallait pas lui en demander davantage. » C’est exprimer une conception toute formelle de l’obéissance : il obéit malgré tout. Il y a là une forme de sagesse tragique. Loin d’être un aveuglement volontaire, il y a, dans ce consentement à l’obéissance, autre chose que l’expression d’une passivité. Mieux que quiconque, il a conscience de l’état déplorable de ceux à qui il se force à obéir. Il ne consent pas parce que le clergé est bon mais il consent malgré la profonde culpabilité du clergé. Il obéit donc à la faveur d’un acte de volonté suprême. C’est un mouvement qui consiste à embrasser d’un amour ardent l’Église dans sa totalité, jusque dans ses aspects les plus noirs. Au fond, Bloy se place dans le sillage de Notre Dame de La Salette, dont il n’a pas oublié l’entièreté du message : « Mais la Mère de Dieu condamnait la turpitude ou la médiocrité sacerdotales ; elle dénonçait, en termes très durs, l’indignité des personnes consacrées à Dieu ; et la justice de ses reproches fut aussitôt démontrée par l’incrédulité universelle et la désobéissance monstrueuse qu’ils déchaînèrent. » Sa satire des clercs n’est que la conséquence de la haute conception du magistère qu’il se fait et qui est, hélas, presque constamment déçue : le fait n’est pas à la hauteur du droit. De même, la négativité et la violence apparentes ne sont que la conséquence d’un amour profond qui se traduit par une volonté de secouer, de réveiller ses coreligionnaires par une stratégie de l’onde de choc qui tend à faire voir ce que d’autres n’ont pu voir. Alain le faisait remarquer : celui qui, sombrant dans le sommeil, se réveille brusquement, fait naturellement non de la tête.

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