Le malheur du catholique angoissé par les migrants

Accrochant le sort de la France en haut du Golgotha, les « catholiques identitaires » renouvellent sous une autre figure le manque absolu de sens religieux. Comme une victoire de la modernité qui se glisse dans sa propre critique, les lieux communs semblent agiter ceux qui, faute de transcendance, pensent accomplir le christianisme dans la plus crasse des mondanités.

Image d’Epinal représentant le sacre de Charles VII

Les médecins nous disent que des réflexes médullaires peuvent succéder à la mort cérébrale : mouvements rapides des doigts, raidissement des muscles, spasmes agités trompant un instant l’épuisement à venir. Il serait pourtant erroné de prendre quelques contorsions nerveuses pour la résurrection du cadavre, l’angoisse de la disparition semblant produire avec inertie son lot de gémissements et de convulsions en tout genre. Il en est de même avec ces catholiques identitaires qui, peinant à convaincre de la renaissance d’une religion déjà enterrée en Europe, valorisent dans le bruit la littérature chrétienne pour mieux la replier sur cette France jugée Éternelle, France qui n’existe plus et qui, certainement, n’a jamais réellement existé en dehors des figures romantiques ou d’une historiographie bancale. Dommage, Maurras avait pourtant les stigmates d’un treizième apôtre.

Entrer dans le catholicisme avec l’angoisse de la question identitaire française résume le parcours de ces nouveaux apologètes d’un dogme ridiculement martial, abusivement viril. Il sera inutile d’expliquer en quoi confondre la transcendance avec l’intensité d’une expérience est une erreur grossière conduisant à reconduire l’ego sur le terrain de la charité. Mais face à une modernité qui ne cesse d’enfoncer les âmes dans le tourbillon de l’immanence, on aimera voir les plus contorsionnistes redevenir chrétiens par amour hexagonal, s’assimilant toujours plus à la grande Histoire, incarnant le pays jusqu’à son centre atomique : l’Église. Rattacher spirituellement la France au catholicisme a malgré tout un pendant inverse, et l’on arrive rapidement à classer la France par rapport au Christ, faisant de ce dernier le maître privilégié de nos bocages ancestraux. Nous ne sommes pas loin de l’affirmer : un Christ sans la France est un Christ incomplet.

Aux apôtres angoissés d’une foi réduite aux trois couleurs, nous citerons donc un texte fondamental des écrits patristiques du IIe siècle, la Lettre à Diognète, dont le propos initial était de montrer l’innovation du christianisme quant au paganisme et au judaïsme : « Ils [les chrétiens] résident chacun dans sa propre patrie, mais comme des étrangers domiciliés. Ils s’acquittent de tous leurs devoirs de citoyens, et supportent toutes les charges comme des étrangers. Toute terre étrangère leur est une patrie, et toute patrie leur est une terre étrangère […]. Ils sont dans la chair, mais ils ne vivent pas selon la chair. Ils passent leur vie sur la terre, mais ils sont citoyens du ciel […]. En un mot, ce que l’âme est dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde. L’âme est répandue dans membres du corps comme les chrétiens dans les cités du monde. L’âme habite dans le corps, et pourtant elle n’appartient pas au corps, comme les chrétiens habitent dans le monde, mais n’appartiennent pas au monde. L’âme invisible est retenue prisonnière dans le corps visible ; ainsi les chrétiens : on les voit vivre dans le monde, mais le culte qu’ils rendent à Dieu demeure invisible ».

Voilà donc le syndrome des néo-convertis qui brandissent la France comme ils tiennent le rosaire. Rien de plus mondain et terrestre que cette supposée utilisation du spirituel, pour une tâche si relative que le destin d’un Occident pourtant destructeur d’une simplicité religieuse qui vit encore chez les peuples attachés aux traditions. Contre cette déviation bourgeoise qui fait passer l’expérience de l’amour et du détachement pour des conditions tout électorales, le non moins catholique Benoît XVI rappelait dans son discours de Freiburg du 25 septembre 2011 l’exigence de « dé-mondaniser » l’Église de ce qui, dans le monde politique ou ailleurs, tend constamment à la ramener aux préoccupations temporelles : « Cependant, à cause des prétentions et des conditionnements du monde, ce témoignage est toujours obscurci, les relations sont aliénées et le message est relativisé. Si ensuite l’Église, comme le dit le Pape Paul VI, « cherche à se rendre conforme à l’idéal que le Christ lui propose, du même coup se dégage tout ce qui la différencie profondément du milieu humain dans lequel elle vit et qu’elle aborde » (Encyclique Ecclesiam suam, n. 60) […]. Pour correspondre à sa véritable tâche, l’Église doit toujours de nouveau faire l’effort de se détacher de sa « mondanité » pour s’ouvrir à Dieu. C’est ainsi qu’elle suit les paroles de Jésus : « Ils ne sont pas du monde, comme moi je ne suis pas du monde » (Jn17, 16), et c’est ainsi qu’Il se donne au monde. En un certain sens, l’histoire vient en aide à l’Église à travers les diverses périodes de sécularisation, qui ont contribué de façon essentielle à sa purification et à sa réforme intérieure […]. Libérée du fardeau et des privilèges matériels et politiques, l’Église peut se consacrer mieux et de manière vraiment chrétienne au monde entier ; elle peut être vraiment ouverte au monde […]. L’Église s’ouvre au monde non pour obtenir l’adhésion des hommes à une institution avec ses propres prétentions de pouvoir, mais pour les faire rentrer en eux-mêmes et ainsi les conduire à Celui dont toute personne peut dire avec Augustin : Il est plus intime à moi-même que moi-même (cf. Conf. 3, 6, 11). Lui, qui est infiniment au-dessus de moi, est toutefois tellement en moi-même jusqu’à être ma véritable intériorité […] « La charité n’est pas pour l’Église une sorte d’activité d’assistance sociale qu’on pourrait aussi laisser à d’autres, mais elle appartient à sa nature, elle est une expression de son essence même, à laquelle elle ne peut renoncer » (Deus caritas est, n. 25) ».

L’amour du bon mot

De bons auteurs en mauvaises lectures, de citations en couvertures, notre catholique anxieux semble avoir validé cette mauvaise habitude qui pose la littérature comme l’unique accès vers Dieu, oubliant la pauvreté totale des grands saints illettrés. Il est vrai que la Bible est en Pléiade. Rappelons par exemple que le génie littéraire d’un Bloy ne doit pas masquer la naïveté d’un homme habité par les lettres qui, frappant à la porte de la Grande Chartreuse, semble soupeser qu’en ce haut lieu, comme aime à nous le rappeler Nathalie Nabert, un livre de pure littérature est totalement inutile, relevant de la pollution mentale dans l’œuvre concentrée vers l’oraison et le détachement. À faire descendre les allégories littéraires dans le champ de l’expérience directe, il est facile de confondre la simplicité du cœur avec la complexité des formules, masquant souvent l’incapacité au silence consacré.

Car oui, le langage leur est utile : bâtis comme un immense rempart contre la vie simple, les mots de l’obscur et du mystère maintiennent dans l’échec la vie religieuse tant proclamée, ils engloutissent l’expérience pure et pauvre dans un coloris d’émotions fantasques, reniant à l’âme son avenir diaphane. L’essence voilée des choses, les solitudes profondes, l’allégorie du secret, le goût du silence et des instants destinés… voilà tout un langage qui n’a sa place que lorsque le spirituel s’amenuise, dans le champ empoisonné des discours formidables, dans les hautes sphères invisibles qui permettent à la résignation spirituelle de se draper dans la foi des saints. L’histoire est connue : lorsque les moines de Mar Saba – l’un des plus anciens monastères chrétiens, situé en Cisjordanie – pressentent des visions supérieures ou autres « sentiments » spirituels donnés par la prière intense, il leur est demandé de nettoyer les latrines du cloître. Ramener la transcendance dans sa banalité, voilà qui empêche de prendre les agitations mentales pour des progressions spirituelles. Il n’existe pas de « monde moderne », mais un point de vue moderne sur le monde ; ainsi le catholicisme ne peut constituer un rempart unique contre la modernité, se situant plutôt dans un « autre souffle » qui ne saurait se définir par les critères contingents et temporels de l’histoire récente. Et c’est précisément parce que le catholicisme relève d’autre chose que du temporel qu’il permet, dans l’époque moderne, de retrouver le chemin à la fois banal et inépuisable de la vie intérieure. Nous arrivons donc au point étrange où le catholique intériorisé se trouve plus proche d’un musulman pieux que d’une version dévoyée d’un catholicisme politique ou modernisé, l’expression même de « catholique français » n’ayant de sens que dans ce qui omet l’expérience intérieure de la charité universelle.

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